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La dénonciation, un sport national ? Un livre de Benoît Duteurtre

1 juillet 2022

Temps de lecture : 2 minutes
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La dénonciation, un sport national ? Un livre de Benoît Duteurtre

1 juillet 2022

Temps de lecture : 2 minutes

Notre société, obsédée par la race ou le genre, constitue une belle toile de fond pour un romancier qui sait la regarder avec un œil malicieux. C’est le cas de Benoît Duteurtre qui a publié, en février, son dernier roman intitulé Dénoncez-vous les uns les autres (Fayard). Avec cet ouvrage, Duteurtre s’essaie à un hybride entre le roman d’anticipation et le vaudeville.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

La qua­trième de cou­ver­ture prévient « Cette fan­taisie se déroule dans un monde proche du nôtre où les meilleures caus­es inspirent par­fois des lois tyran­niques. ». C’est donc sans sur­prise que les thé­ma­tiques du livre ont un reten­tisse­ment dans l’ac­tu­al­ité récente.

Dans une société pas si éloignée de la nôtre, l’é­colo­gie, l’an­tiracisme, l’antisexisme, en deux mots, la « tolérance et le pro­grès », sont devenus la nou­velle devise nationale, lais­sant place à toutes les dérives pos­si­bles. Tou­jours au nom du bien.

Viandards et rééducation

Les anti­spé­cistes ont obtenu que les « vian­dards » (mot désig­nant les gueux osant se met­tre un peu de viande sous la dent) aient à tuer eux-mêmes l’animal qui leur servi­ra de repas, l’e­space pub­lic et les pro­grammes sco­laires sont purgés de toute per­son­nal­ité jugée en désac­cord avec la doxa, les rap­ports hommes-femmes sont régis selon de nou­velles normes… Ces exem­ples nous rap­pel­lent l’af­faire de la stat­ue de Napoléon à Rouen, celle de Saint-Michel en Vendée[1] ou, encore le roman Dix Petits Nègres d’A­gatha Christie, renom­mé Ils étaient dix.

Voir aus­si : Tou­jours dix mais plus un seul nègre chez Agatha Christie

Barack et la jeune fille Robert

Le roman mon­tre ain­si quelques saynètes de cet Eldo­ra­do de tolérance où Barack, un jeune homme de dix-huit ans, refuse tout rap­port sex­uel avec sa bien-aimée Robert, une jeune fille dont les par­ents ne voulaient pas obéir aux stéréo­types de gen­res ; mais aus­si où, Mao, le père de Barack, nar­gue des anti­spé­cistes avec un poulet fraîche­ment tué.

Duteurtre met en valeur les con­flits de généra­tions entre le père, bon vivant, ama­teur de bonne chère et qui n’hésite pas à laiss­er la ges­tion du foy­er à sa femme Anabelle, et Barack, jeune gandin pétri de bien-pen­sance, mil­i­tant zélé de ce nou­v­el ordre moral, par­tic­i­pant à un pro­gramme de réin­té­gra­tion de gens ayant con­trevenu à l’or­dre établi.

Présomption de culpabilité

Ce petit monde se trou­ve per­tur­bé lorsque Mao s’empêtre dans une pseu­do affaire de har­cèle­ment sex­uel. Dans la lég­is­la­tion de ce monde alter­natif, la vic­time est sacral­isée et la pré­somp­tion d’in­no­cence fait place à une pré­somp­tion de cul­pa­bil­ité. Une réplique illus­tre ce nou­veau paradigme :

«  — En somme, la sup­posée vic­time a tou­jours rai­son, même si elle n’ex­iste pas !
C’est un peu cela.»

Dans cette his­toire, la vic­time ne porte pas plainte et ne prend même pas la peine de se man­i­fester. Son sim­ple témoignage vaut parole d’Évangile.  Pen­sons au récent procès Heard-Depp, où John­ny Depp, accusé à tort par son ex-com­pagne Amber Heard de vio­lences con­ju­gales, a été ban­ni d’Hol­ly­wood et a per­du les plus grands rôles de sa car­rière, sur les bases de ce que la jus­tice a aujour­d’hui recon­nu comme un men­songe[2].

Avec ce roman, Benoît Duteu­tre cible joli­ment cer­tains maux de notre époque en imag­i­nant les dérives sur lesquelles ils peu­vent aboutir. Si le roman se teinte sou­vent d’une forme d’hu­mour, l’en­vie de rire peut pass­er lorsqu’on aperçoit cer­tains cam­pus améri­cains, tel que celui d’Ev­er­green aux États-Unis, où la fic­tion est déjà large­ment dépassée par la réal­ité[3].

Benoît Duteurtre, Dénon­cez-vous les uns les autres, Fayard, 2022, 198 pages, 18 €.

Notes

[1]Les Échos, 7 mars 2022
[2]Radio-Cana­da, 1er juin 2022
[3]Con­tre­points, 29 décem­bre 2018

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