Le département américain de la Justice a validé le 12 juin la fusion Paramount Skydance-Warner Bros. Discovery, évaluée à 110 milliards de dollars. Pour boucler l’opération, trois fonds du Golfe (Arabie saoudite, Qatar, Émirats) injectent près de 24 milliards, soit environ 38,5 % du capital du futur géant, qui contrôlera CNN, HBO et Paramount+. Mais l’entrée de ces investisseurs suscite de vives oppositions à Washington et Bruxelles.
L’annonce a été faite le 12 juin, après de longs mois de discussions et de résistances internes. Le département américain de la Justice a fini par valider, sans conditions, la fusion entre deux conglomérats de mass-médias, le mythique Paramount Skydance et Warner Bros. Discovery, propriétaire, entre autres, de CNN.
Évaluée autour de 110 à 111 milliards de dollars, dette comprise, cette opération n’aurait pas été possible sans l’appui de trois fonds souverains issus des pays du Golfe, lesquels ont accepté d’y injecter près de 24 milliards de dollars, selon des sources concordantes.
Cette fusion devrait regrouper, sous un même toit, les studios Paramount et Warner, la plateforme Paramount+, HBO et un portefeuille de chaînes comprenant CNN et CBS. Seul moyen, pour les deux groupes, de faire face à une rivalité de plus en plus féroce des plateformes de streaming, dont notamment Netflix, Disney ou encore Amazon.
Pourquoi des holdings arabes ?
Incapable de réunir les montants nécessaires pour parachever le rachat de Warner Bros. Discovery, le patron de Paramount a eu l’idée de recourir à l’aide des riches monarchies du Golfe, briefées en amont par Donald Trump, lors de sa tournée dans la région en mai 2025.
À point nommé pour ces monarchies, elles-mêmes en quête de nouveaux débouchés dans le monde. Une offre à ne pas rater, surtout quand il s’agit de mettre la main sur un titre aussi prestigieux que la célèbre CNN… autrefois symbole de l’hégémonie américaine.
Les trois fonds sont : le Public Investment Fund (Arabie saoudite), l’Investment Authority (Qatar) et Lemad (ou l’Imad) (Émirats arabes unis). Cette coopération financière entre les trois monarchies autour d’un actif de soft power occidental est un cas inédit.
Selon des documents déposés auprès des autorités américaines des télécoms et des marchés, révélés par Variety en avril dernier, l’ensemble des investisseurs étrangers inscrits pourrait détenir jusqu’à 49,5 % du capital du nouveau groupe en gestation, dont environ 38,5 % pour les trois fonds du Golfe.
Les estimations publiées dans la presse spécialisée, et reprises par le quotidien arabe Almasry Alyoum, indiquent que la holding saoudienne serait le plus gros investisseur individuel, avec un apport avoisinant 10 milliards de dollars, soit plus de 15 % du capital, les fonds d’Abou Dhabi et du Qatar se partageant le reste.
L’échappatoire trouvée
Anticipant d’éventuelles réserves ou critiques sur l’influence étrangère, les initiateurs du projet ont eu le réflexe de structurer la participation des fonds du Golfe sous forme de titres de capital dépourvus de droits de vote et sans sièges au conseil d’administration. Ce montage permet a priori de réduire les risques de blocage par les autorités de contrôle des investissements étrangers, en évitant par exemple de déclencher un examen approfondi par l’instance de régulation (CFIUS).
À noter que le contrôle effectif de la société fusionnée restera concentré entre les mains de la famille Ellison : David Ellison, patron de Paramount Skydance, et son père Larry Ellison, fondateur d’Oracle, alliée au fonds américain RedBird Capital Partners.
Hasard ou calcul stratégique : RedBird Capital Partners avait tenté de racheter, en 2025, le grand quotidien londonien The Telegraph, en partenariat avec IMI, un autre fonds d’investissement émirati. On sait que l’opération avait capoté, à cause de fortes appréhensions exprimées autant par les autorités que par l’opinion publique, farouchement hostile à une présence médiatique émiratie dans leur pays. L’Ojim en avait fait écho.
Ce n’est pas encore acquis !
Il faut dire que le feu vert américain accordé au projet de fusion est loin de signifier que tout est acquis. À Bruxelles, la Commission européenne a ouvert une procédure au titre du règlement sur les subventions étrangères, qui vise spécifiquement les 24 milliards de dollars injectés par les fonds souverains du Moyen‑Orient ; elle doit, d’ici au 14 juillet, décider soit d’autoriser le montage, soit de déclencher une enquête approfondie pouvant durer jusqu’à 90 jours ouvrables.
En attendant le sésame européen, indispensable, les promoteurs du projet font déjà face à une vague de contestations aux États-Unis même. Selon Al-Jazeera le 15 juin dernier, « une large partie » de Hollywood se serait retournée contre la fusion Paramount–Warner. Ainsi, des syndicats, des organisations professionnelles et des centaines d’artistes dénoncent une opération « approuvée sans conditions ».
Les contestataires décrivent la fusion comme un « chèque en blanc ». La même source révèle que près de 1 400 acteurs, réalisateurs et scénaristes ont signé une lettre ouverte appelant à bloquer l’opération, en alertant sur la perte de milliers d’emplois, la réduction des commandes de films et de séries, sans compter le risque d’« étouffer la créativité » dans une industrie déjà fragilisée par les grèves et les coupes budgétaires.
Les milieux politiques ne sont pas du reste. La sénatrice démocrate Elizabeth Warren dénonce un cas de corruption et d’abus de pouvoir, et accuse l’administration Trump de « laisser se constituer un nouvel oligopole médiatique ». Les investisseurs arabes pourront-ils résister à tant de pressions ?
Mussa A.

