Après la mise en demeure de CNews par l’Arcom, plusieurs voix proches de la chaîne ou attachées à la liberté éditoriale dénoncent un tournant préoccupant. De Ferghane Azihari à Christine Kelly, en passant par Marc Baudriller, la critique vise moins l’exigence de pluralisme que son usage administratif.
La mise en demeure de CNews par l’Arcom n’a pas seulement réjoui les adversaires habituels de la chaîne. Elle a aussi provoqué une riposte de ses défenseurs, qui y voient un précédent dangereux pour la liberté éditoriale. Le régulateur reproche à CNews la « prédominance » d’un même courant de pensée et d’opinion sur plusieurs thèmes : sécurité, immigration, islam, guerre en Ukraine, justice ou sur La France insoumise. Mais, pour ses soutiens, c’est précisément cette ligne identifiable qui participe au pluralisme général du paysage audiovisuel.
Une « tentation illibérale »
Pas de doute d’abord : l’Arcom a franchi un palier en intervenant dans la ligne éditoriale d’un média privé. « Le gendarme de l’audiovisuel s’ouvre, de manière spectaculaire, un espace de compétence jamais vu jusqu’ici dans une démocratie, en tout cas dans la démocratie française depuis la guerre », constate ainsi Marc Baudriller, directeur adjoint de la rédaction de Boulevard Voltaire.
La décision inquiète en effet sur le virage autoritaire de l’Arcom : il y voit une menace claire de fermeture de CNews (comme pour C8), fustigeant une « ère nouvelle de mise sous tutelle de la presse ».
Un point soulevé par l’essayiste Ferghane Aziharidans Le Figaro Magazine ce 17 juin : le régulateur « cède à la tentation illibérale », dénonce-t-il. En d’autres termes : à l’abus de pouvoir et au favoritisme. Une menace d’autant plus évidente que cette décision risque fort d’être « à géométrie variable ». L’institution de Martin Ajdari appliquera-t-elle la même exigence aux médias publics ou privés dont les angles dominants penchent dans d’autres directions ?
Autre argument central soulevé par Azihari : la neutralité journalistique, qui serait une fiction. Tout média choisit ses sujets, ses angles, ses invités, ses priorités. Dès lors, l’enjeu démocratique ne serait pas que chaque antenne contienne toutes les opinions à parts égales, mais que plusieurs lignes éditoriales puissent coexister. « CNews incarne une ligne éditoriale sous-représentée chez les rédactions concurrentes », estime-t-il.
Dénonçant une « ruse du système », le journaliste du Figaro Paul Sugy a formulé sur X une critique proche : CNews aurait davantage contribué au pluralisme global de la TNT que nombre de ses concurrentes, précisément parce qu’elle a donné une place à des opinions peu représentées ailleurs.
La décision du Conseil d’État, et la mise en demeure de l’Arcom qui en découle et qui était assez prévisible, sont une forme de ruse du système et relèvent d’une hypocrisie totale.
Les points de vue majoritairement exprimés sur l’antenne (dont CNEWS rappelle ci-dessous avec… https://t.co/Bui5lLZvVE
— Paul Sugy (@PaulSugy) June 16, 2026
Cette ligne de défense peut se résumer ainsi : si toutes les chaînes doivent devenir intérieurement équilibrées selon les critères de l’Arcom, alors le paysage audiovisuel risque paradoxalement de devenir plus uniforme.
Christine Kelly, ancienne membre du CSA (ex-Arcom) devenue figure de CNews, a en substance soulevé le même point. Sa défense tient en une idée : le pluralisme, c’est aussi la liberté pour le téléspectateur de choisir une chaîne assumant une ligne
🚨“Du jamais vu en France et dans les démocraties occidentales !” : de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer une attaque sans précédent contre la liberté d’expression après la mise en demeure de CNews par l’ARCOM ; @christine_kelly dénonce un “acharnement”. pic.twitter.com/QSBS0mIWc3
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) June 16, 2026
La « famille » CNews serre les rangs
Du côté de la chaîne, le communiqué officiel conteste « fermement » les griefs de l’Arcom et rappelle que les obligations en matière de pluralisme politique et de temps de parole sont respectées.
Autour de la chaîne, plusieurs visages familiers : animateurs, éditorialistes, chroniqueurs ou invités réguliers, ont relayé le communiqué ou dénoncé une décision qui viserait moins un manquement objectif qu’une sensibilité éditoriale devenue trop influente.
C’est ce que Jean-Marc Morandini a immédiatement mis en avant sur son site, soulignant que CNews serait, selon lui, attaquée alors même que les équilibres politiques seraient respectés « à la minute près ». Poussé vers la sortie il y a quelques mois après un long et pénible feuilleton qui a fait perdre des plumes à la chaîne d’information, il reste solidaire du média.
Pluralisme interne ou diversité du paysage ?
Jérôme Bourreau-Guggenheim, dans un message sur X, relève que la personnalité la plus invitée en mars 2025 sur CNews, le mois concerné par la mise en demeure, était Manuel Bompard, coordinateur national de La France insoumise. Il devance ainsi Philippe de Villiers et le socialiste Jérôme Guedj.
CNEWS 🆚 ARCOM : La personnalité politique la plus invité en mars 2025 (mois retenu par l’ARCOM pour rédiger sa mise en demeure) : @mbompard !
A retrouver sur https://t.co/mObvu4YOrk (relevés des temps de parole officiels). cc @christine_kelly pic.twitter.com/IP0BugppJP
— JBG 🇫🇷 (@j_bg) June 16, 2026
La controverse dépasse déjà le cas CNews. Elle pose une question démocratique classique, mais devenue brûlante à l’approche de 2027 : le pluralisme se mesure-t-il à l’intérieur de chaque média ou dans la diversité réelle des médias disponibles ? Or, en voulant corriger CNews, l’Arcom s’impose en fin de compte de nouvelles exigences. L’autorité sera-t-elle à la hauteur ?
Olivier Frèrejacques

