Un mois après la publication du rapport Alloncle, l’ARCOM a présenté ce 29 mai son propre rapport sur l’impartialité de l’audiovisuel public. Bruno Lasserre, vice-président honoraire du Conseil d’État, a dévoilé ses conclusions et l’ARCOM les résultats de son étude sur la perception de l’impartialité de l’audiovisuel public par les Français. Voici ce qu’il faut en retenir.
Charles Alloncle continue de donner des nuits blanches aux salariés de France Télévisions. Un mois après la fin de sa houleuse commission d’enquête sur l’audiovisuel public, l’ARCOM vient de dégainer à son tour un rapport « sur l’impartialité du service public de l’audiovisuel ».
Une réponse du berger à la bergère ? Pas vraiment : voilà près de six mois que le rapport était attendu, les travaux ayant été lancés le 28 octobre 2025. Mais tout de même, impossible de ne pas voir derrière ces 100 pages une tentative du gendarme de l’audiovisuel d’apaiser les tensions à l’endroit d’un audiovisuel public sérieusement bousculé ces mois derniers.
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Ces travaux de l’ARCOM, autorité elle-même controversée, devaient « approfondir la notion d’impartialité applicable à l’audiovisuel public ». Un pari réussi ? Pas sûr.
Car ce rapport, tout juste sorti du four et présenté ce vendredi 29 mai devant un parterre conquis, pourrait se résumer à cette maxime : « Tout changer pour que rien ne change. » Nous y reviendrons. Pour compléter ce travail, une étude a, en parallèle, été initiée par l’ARCOM afin de mieux cerner la façon dont les Français envisagent cette « exigence » d’impartialité.
Un climat général de défiance
Menée de janvier à avril 2026 (sur un échantillon de 3500 personnes) par les instituts ThinkOut et Harris Interactive, l’étude sur la manière dont les citoyens perçoivent l’impartialité des médias publics mais aussi privés est riche d’enseignements.
Le premier, sans grande surprise : l’information « pâtit du climat général de défiance ». Seuls 37 % des Français indiquent aujourd’hui faire confiance « aux informations », tous médias confondus.
À la question « L’audiovisuel public est-il orienté ? », les personnes interrogées répondent « Oui » de 26 à 36 %, selon les antennes. Près de la moitié des Français n’a, en revanche, aucun avis sur l’orientation ou la neutralité des médias de l’audiovisuel public. Le média public jugé le plus orienté par les Français se révèle être France 2 (36 %), suivi de très près par France Inter (34 %) et France Culture/France Info (31 %).
Fait « amusant » : les publics réguliers (ceux qui consomment un même média au moins une fois par semaine) trouvent davantage les programmes qu’ils regardent « partiaux ». Ainsi, 58 % de ceux qui écoutent France Inter de manière régulière considèrent la station comme « orientée » et « prenant parti ». Arrivent ensuite France Culture (57 %), France Bleu (44 %) et France 5/Franceinfo (41 %).
Des chaînes privées considérées comme « orientées »
Côté chaînes privées, ces dernières sont considérées par les répondants comme plus orientées encore que le public (43 % pour TF1, 44 % pour BFMTV, par exemple). CNews arrive en tête avec 48 %. Donnée surprenante (pour ne pas dire stupéfiante), la radio du milliardaire d’extrême gauche Matthieu Pigasse, Radio Nova, est considérée comme « orientée » par seulement 21 % des Français.
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Mais là encore, la perception est largement renforcée auprès des publics réguliers. Radio Nova apparaît là comme la chaîne perçue comme la plus orientée par son public (67 %), juste devant CNews (63 %) et Europe 1 (60 %). Comme si la recherche d’une orientation était assumée par les fidèles d’un média.
Un audiovisuel public orienté à gauche
L’étude initiée par l’ARCOM nous apprend également que lorsque l’audiovisuel public est jugé partial, les Français l’estiment plutôt orienté à gauche. Ainsi, un Français sur cinq estime que France 2, France Inter et France Culture sont orientés à gauche.
Autour de 5 % estiment au contraire que les médias publics sont orientés à droite. Notons que de tous les médias publics, France Inter est celui jugé – de peu – comme étant le plus à droite. Une perception similaire auprès des publics réguliers.
Les émissions phares de l’audiovisuel public sont en revanche perçues comme plutôt équilibrées, ou bien orientées à gauche et au centre. Ainsi « Le journal de 20 heures de France 2 », « Cash Investigation » ou encore « C à vous », sur France 5, sont davantage admis comme neutres par les Français. (Respectivement 38 %, 32 % et 31 %). « Zoom Zoom Zen », sur France Inter, est considérée comme l’émission la plus orientée à gauche (par 27 % des sondés).
Par comparaison, les chaînes privées sont perçues comme plutôt orientées à droite. Sans surprise, CNews est considérée comme « orientée à droite » par 39 % des sondés. Juste devant TF1 et BFM TV/BFM Radio, davantage perçues comme orientées « au centre ou à droite ».
La question des sujets traités
Bien sûr, les a priori jouent un rôle crucial. Dans leur étude, les instituts ThinkOut et Harris Interactive soulignent que le jugement d’impartialité ne commence pas au moment de la diffusion : « Il est précédé et souvent déterminé par la réputation de la marque-média ».
Des a priori qui remontent quelquefois loin : avant même d’écouter un sujet, le public dispose « d’un capital de représentations » sur le média concerné, « constitué par l’histoire, le statut, les usages familiaux, le discours social ambiant, et les expériences personnelles accumulées ».
Ces images de marque peuvent ensuite être alimentées ou renforcées par une multitude de signaux, « en particulier le choix et le traitement des sujets et des invités ». « Le public est attentif aux moindres détails : cadrage des questions, intonation, mimiques…. Un sourcil levé peut être lu comme une prise de position », relèvent les deux instituts.
Le choix des sujets traités impacte « par essence » la perception qu’a le public de leur orientation : l’audiovisuel public est ainsi perçu légèrement plus favorable à la cause palestinienne ou à la taxe Zucman. C’est l’inverse pour le privé.
Le peuple contre les élites
Face à ce constat (audiovisuel public perçu comme plus à gauche et chaînes privées comme plus à droite), l’étude poursuit avec cette question sans ambages : les Français sont-ils gênés par ce manque d’impartialité ?
À la surprise générale, ils sont seulement 15 % de Français à se déclarer gênés « par un manque d’impartialité de l’audiovisuel public ». Le public fidèle n’est par ailleurs pas plus gêné que l’ensemble de la population.
Cependant, la tension idéologique la plus structurante n’est pas l’axe gauche/droite mais l’axe élite/peuple. « Il s’agit d’une fracture socioculturelle qui traverse les partis et oppose une culture médiatique perçue comme hégémonique, savante, parisienne et condescendante à une demande de représentation populaire, concrète et accessible », détaille l’étude.
Des avis recueillis auprès des sondés, on note ainsi le côté « trop parisien » de certains journalistes « du type : je fais partie de l’élite ». « Ils intellectualisent tout. Je me suis presque crue à l’école. Le matin, ce n’est pas ce dont j’ai besoin », se plaint-on auprès des instituts de sondage.
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Le public exprime en outre un rejet du ton moqueur ou « sachant » qui traite le public comme une masse « ignorante à éduquer », et de celui du spectacle et du clash « qui le traite comme un consommateur de divertissement ».
« Les publics attendent une information compréhensible, proche des réalités vécues, formulée dans un langage partagé », souligne-t-on.
« L’impartialité est une évidence silencieuse »
Fort de ces enseignements, Bruno Lasserre, vice-président honoraire du Conseil d’État, a présenté ce vendredi 29 mai les conclusions de son rapport sur l’impartialité du service public de l’audiovisuel.
Comme pour rétablir la concorde après des mois d’une commission d’enquête qui a mis en lumière pléthore de gabegies, conflits d’intérêts et mensonges au sein de l’audiovisuel public, le conseiller d’État Bruno Lasserre a formulé 17 recommandations pour parvenir à un « audiovisuel exemplaire ». « Le financement public qu’il reçoit justifie des attentes particulières des citoyens à son égard », admet-il avant d’ajouter : « Il n’est pas que le média du plus grand nombre, il est un bien commun et doit s’adresser à tous », peut-on ainsi lire dans son rapport.
Sauf qu’à y regarder de plus près, la question se pose de la pertinence de ses propositions au regard de celles – plus pragmatiques – formulées quelques semaines plus tôt par Charles Alloncle.
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Bruno Lasserre propose en effet (parmi les propositions principales) :
- Une charte déontologique unique, qui regrouperait toutes les règles déjà existantes que chaque groupe public français s’impose à lui-même ou se voit imposer.
- Clarifier le processus de traitement des plaintes en mettant en place un processus unique et connu de tous, avec un taux de réponse élevé.
- Généraliser à toutes les sociétés le baromètre annuel déjà existant chez France Télévisions afin de « mesurer et publier chaque année la perception par le public du caractère impartial des antennes ».
- Imposer la transparence maximale sur sources, procédés et statut des intervenants, élargissant donc l’exigence d’équilibre.
- Mieux définir l’humour dans les tranches d’information en définissant une séparation plus nette entre les pastilles humoristiques et l’information. « Parfois, la chronique humoristique se moque de l’invité qui vient de passer. C’est le droit à la satire, c’est sain », a commenté le rapporteur dans sa conférence de presse. « Mais le public peut s’interroger sur le fait qu’on entende les intervieweurs rire, voire participer par quelques mots à la chronique ». Objectif : éviter qu’une partie de la population ne se sente exclue par l’humour.
Ces recommandations suffiront-elles à rétablir la confiance entre l’audiovisuel public et les Français qui réclament aujourd’hui une refonte sérieuse du secteur ? Encore faut-il qu’elles soient mises en œuvre. De leur côté, les présidentes des principaux médias publics disent avoir accueilli le rapport de manière « positive ».
Selon France Info, Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, a ainsi parlé d’un rapport « aussi exigeant que bienveillant, qui met du baume au cœur ». Bruno Lasserre aurait certainement espéré un meilleur argument pour convaincre de la pertinence de son rapport.
Lorelei Blancherel

