L’ARCOM a dévoilé son « projet stratégique 2026–2028 ». Ce document marque une bascule majeure : le régulateur des médias audiovisuels entend désormais exercer un contrôle étendu sur l’ensemble de l’espace numérique. En s’appuyant sur le DSA, l’ARCOM veut généraliser la vérification d’âge, intensifier la lutte contre la « haine en ligne » et la désinformation, accélérer les blocages automatisés et réduire l’anonymat en ligne. Sous couvert d’intentions bienveillantes, ce projet dessine une régulation intrusive qui menace la liberté de communication et le pluralisme réel. Analyse.
Bertrand Saint-Germain est docteur en droit et consultant. Il a notamment publié La République des Juges contre la nation. Et comment s’en sortir (éditions du Verbe Haut, janvier 2026) et {P}rendre les armes ? (éditions Le Polémarque, décembre 2023).
Le président et la direction générale de l’ARCOM ont présenté le 19 mai leur projet stratégique 2026–2028. Un rapport qui s’inscrit dans la continuité du projet stratégique 2023–2025, mais l’essentiel n’est pas là.
L’existence même d’un tel projet mérite d’emblée d’être interrogée. En tant qu’autorité publique indépendante (API), l’ARCOM dispose de la personnalité morale (à la différence des autorités administratives indépendantes traditionnelles), ce qui lui permet d’avoir une « volonté » propre, résultant de sa pleine indépendance statutaire vis-à-vis de l’État. Le problème que cela pose, c’est que l’ARCOM elle-même se trouve amenée à définir quelles sont ses priorités stratégiques et qu’elle ne répond plus à une mission dont les contours sont explicitement fixés par les représentants des Français.
Voir aussi : L’ARCOM, bras armé de la censure européenne
En particulier, la loi nᵒ 86–1067 du 30 septembre 1986 modifiée relative à la liberté de communication ne prévoit nulle part que l’ARCOM ait à élaborer un « projet stratégique » pour définir les orientations de sa politique de régulation des médias (il est vrai que rien ne l’interdit non plus). Une zone grise dans laquelle s’engouffre l’autorité… pour justement asseoir son autorité.
L’ARCOM ne veut plus se limiter aux seuls médias traditionnels
Car le projet stratégique 2026–2028 de l’ARCOM acte une bascule : le régulateur des médias ne veut plus se limiter à superviser les médias traditionnels. Face à une crise existentielle marquée par la fuite des recettes publicitaires vers le numérique (-21 % pour la télé et la radio linéaires en dix ans) et l’explosion de la consommation d’informations sur les réseaux sociaux (44 % des Français s’y informent chaque jour selon une étude de février 2026), l’ARCOM veut réorienter son mode de régulation vers un contrôle accru du numérique.
Ce projet stratégique 2026–2028 est présenté comme visant à « répondre aux besoins d’une régulation plus forte ». Il se décline autour de trois axes transversaux structurant 12 objectifs :
Protéger les publics dans l’espace audiovisuel et numérique
1. Renforcer la protection des mineurs en ligne
2. Lutter contre la haine en ligne
3. Responsabiliser les acteurs en matière de protection de la santé publique
4. Faire respecter les exigences d’accessibilité des sites internet et des services audiovisuels et numériques
Veiller à la fiabilité, à l’indépendance et au pluralisme de l’information
5. Lutter contre la manipulation de l’information et soutenir les médias producteurs d’information
6. Garantir le pluralisme, l’honnêteté et l’indépendance de l’information et des programmes qui y concourent.
7. Garantir l’indépendance, l’impartialité et l’exemplarité du service public
8. Contribuer à l’éducation aux médias, à l’information et à la citoyenneté numérique
Soutenir le financement et la protection de la création et la compétitivité des acteurs audiovisuels français
9. Renouveler le dispositif de lutte contre le piratage
10. Poursuivre l’intégration des acteurs numériques dans l’écosystème de financement de la création et de l’information
11. Préparer l’avenir de la TNT et moderniser la régulation audiovisuelle
12. Accompagner la transition numérique de la radio
Les axes du projet stratégique méritent l’attention.
- La protection des publics vulnérables (axe 1) met l’accent sur les mineurs, exposés aux dérives numériques (cyberharcèlement, accès à la pornographie). L’ARCOM souhaite ici s’appuyer sur le règlement européen DSA et la loi française SREN (qui la transpose en 2024) pour forcer le respect des limites d’âge et sanctionner la haine en ligne.
- La défense de la démocratie et de l’information fiable (axe 2) prétend lutter contre les « manipulations de l’information ». L’ARCOM revendique la transparence des algorithmes, le contrôle renforcé du pluralisme interne et l’impartialité attendue du service public.
- La volonté d’assurer la pérennisation de la création et des infrastructures françaises (axe 3) constitue un axe a priori plus consensuel du projet. L’ARCOM souhaite poursuivre l’intégration financière des plateformes de VOD, tout en luttant contre la mutation du piratage (essor de l’IPTV, usage des VPN) et en accompagnant la transition (coûteuse) de la radio vers le DAB+.
Une menace claire pour la liberté de communication et le droit à l’anonymat
Pour autant, une lecture critique du projet stratégique de l’ARCOM pour 2026–2028 permet d’y déceler les prémices d’une menace pour plusieurs libertés, en particulier la liberté d’expression, la liberté de communication et le droit à l’anonymat. Bien que le document affirme vouloir « protéger la liberté de communication, pilier de la liberté d’expression », les outils et les méthodes envisagés pour y parvenir opèrent un glissement vers une surveillance et un contrôle accrus de l’espace numérique. Le projet stratégique dessine plusieurs menaces.
D’une régulation des structures au contrôle des contenus et des opinions
Jusqu’à présent, l’autorité de régulation des médias visait les diffuseurs (chaînes de TV, radios) disposant de fréquences publiques limitées. L’ARCOM a pour mission d’assurer le pluralisme, mais aussi de lutter contre les discriminations : un paradoxe justifiant ainsi d’exclure ou de sanctionner des médias (C8, CNews) et donc en fin de compte de restreindre ledit pluralisme.
L’essor du numérique conduit l’ARCOM à changer d’échelle. Elle veut désormais s’attaquer à la liberté de parole des citoyens, toujours au nom de la protection des faibles et des mineurs (axe 1, obj. 1, 2 et 3).
C’est dans l’air du temps. C’est surtout dans la lignée de la loi de 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information, qui avait confié à l’ARCOM la mission de veiller au suivi des mesures que doivent prendre les plateformes pour lutter contre les fausses informations.
L’autorité entend donc lutter contre le « complotisme » et la « désinformation » et s’inquiète que « 60 % des Français adhèrent à au moins une thèse complotiste » (obj. 8) et fait de la lutte contre la « manipulation de l’information » une priorité (obj. 5). Or, définir ce qu’est une « fausse information » ou une « opinion complotiste » n’est pas sans risques pour les libertés. Confier à une autorité administrative (fut-elle dite indépendante) le pouvoir de trier le « vrai » du « faux » fait peser un risque de censure des voix dissidentes ou non conformes au récit institutionnel.
Il en est de même de la notion floue de « haine en ligne ». L’ARCOM évoque cette dernière et veut inciter les plateformes à agir contre les « dynamiques haineuses plus diffuses » (obj. 2). On s’éloigne des délits identifiés (injure, diffamation) au profit de notions très vagues, par exemple celle de « thèmes polarisants ». Ce projet permettrait une modération algorithmique excessive par les plateformes (shadowbanning, suppression préventive), restreignant la liberté de ton et le débat démocratique.
Le danger est d’autant plus considérable que l’ARCOM souhaite agir « en concertation avec la société civile », par l’action de l’observatoire de la haine en ligne (obj. 2). Structure à laquelle participent notamment : la LICRA, SOS Racisme, SOS Homophobie, la Ligue des droits de l’homme ou le CRIF. Des organisations clairement classées à gauche et poursuivant leur agenda propre.
La fin programmée de l’anonymat et du secret des correspondances
Toujours au nom du but légitime de la protection des publics, L’ARCOM préconise des mesures techniques intrusives menaçant le droit à la vie privée en ligne.
Contrôle de l’âge et surveillance des accès. En voulant imposer la vérification de l’âge pour les sites pornographiques ou pour l’accès aux réseaux sociaux (majorité numérique, obj. 1), l’ARCOM légitime le déploiement d’outils d’identification numérique obligatoire. Pour vérifier l’âge de manière fiable, l’internaute doit renoncer à son anonymat, ce qui pose un risque majeur de traçage de ses habitudes de navigation.
De même, c’est au nom de la lutte contre le piratage que l’ARCOM déplore que le recours des internautes aux « VPN et DNS alternatifs » puisse permettre de contourner ses mesures de blocage (axe 3, p. 24) et souhaite « impliquer ces intermédiaires techniques » dans les procédures de blocage (obj. 9). Or, VPN et DNS alternatifs restent des outils essentiels à la cybersécurité des citoyens, à la protection de leurs données personnelles et à la liberté de communication dans le monde. Les cibler affaiblit la sécurité numérique globale des utilisateurs.+
Voir aussi : L’audiovisuel public est-il impartial ? Ce qu’en pensent les Français (selon l’ARCOM)
Une justice expéditive et automatisée
L’ARCOM revendique pour elle-même la possibilité de contourner l’autorité judiciaire au nom de l’efficacité. Elle souhaite ainsi « simplifier et accélérer les procédures de blocages (…) jusqu’à leur traitement automatisé en direct » (obj. 9). Cela permet de confier à des algorithmes ou à des robots le pouvoir de bloquer des adresses IP ou des sites internet en temps réel ; même si l’ARCOM envisage une intervention humaine (p. 32), cela se ferait sans validation préalable et au cas par cas par un juge, gardien traditionnel des libertés individuelles en France.
Quelques observations plus générales peuvent encore être effectuées.
- On notera d’abord que tous les chiffres cités dans le projet sont issus d’études et d’enquêtes menées par l’ARCOM elle-même ; on a connu mieux en matière de neutralité et d’impartialité.
- L’ARCOM se pose en acteur européen de la régulation des médias, se félicitant de présider le Media Board européen en 2027. Pour autant son cadre d’action dépend entièrement d’un cadre européen qu’elle ne maîtrise pas (DSA, EMFA) même si elle en est le vecteur national. L’ARCOM est ici l’exécutant de décisions prises en dehors d’elle.
- Au prétexte de préparer l’avenir de l’audiovisuel, l’appel à candidatures « TNT 3 » (obj. 11) est annoncé, alors même que la perte de vitesse de ce mode de diffusion est connue (ce que note le projet). L’ARCOM est écartelée entre préservation de l’ancien modèle et dématérialisation.
- Alors que l’ARCOM cible l’émergence de risques liés aux « médias synthétiques » (utilisant l’IA générative), elle reconnaît l’absence de solutions techniques pour les contrecarrer, les labelliser ou tracer ces contenus.
- Enfin, et alors que l’ARCOM revendique un élargissement continu de ses missions (IA générative, contrôle des influenceurs, accessibilité des sites publics), son action intervient dans « un cadre budgétaire contraint », sans qu’elle ne puisse en rien maîtriser son budget qui ne dépend que du Parlement. Sans moyens conséquents, elle ne pourra atteindre les objectifs fixés dans son projet.
En résumé, sous couvert de motifs légitimes et vertueux (protéger les mineurs, garantir la santé publique, lutter contre le racisme), ce projet stratégique dessine les contours d’une société de la vigilance et du contrôle technologique. En déléguant la censure à des algorithmes et à des plateformes privées sous pression, il menace d’asphyxier la spontanéité et la liberté des échanges qui caractérisaient l’internet traditionnel.
Bertrand Saint-Germain

