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Alain de Benoist : « la guerre culturelle n’a été gagnée que par défaut »

21 mai 2026 | Temps de lecture : 6 minutes

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Alors que l’hégémonie pro­gres­siste vac­ille dans les médias, Alain de Benoist analyse les fureurs déclenchées par la moin­dre brèche dans leur sys­tème. Pour lui, la dom­i­na­tion pro­gres­siste s’est effon­drée d’elle-même, mais la droite con­ser­va­trice n’a rien gag­né. Face à cela, il plaide pour la créa­tion de con­tenus de qualité. 

Face à l’ « extrême droite », le mil­liar­daire Matthieu Pigasse veut « men­er la guerre cul­turelle », et cela « jusqu’au bout ». D’ailleurs, Les Inrock­upt­ibles (dont il est pro­prié­taire) titrent sur « La cul­ture con­tre les fachos » avec une péti­tion signée par les actri­ces Camille Cot­tin ou Judith Godrèche, et par l’hu­moriste Guil­laume Meurice. 600 per­son­nal­ités du ciné­ma s’indig­nent dans Libéra­tion con­tre Vin­cent Bol­loré, craig­nant une « uni­formi­sa­tion » de la production.

Dans les médias et sur le tapis rouge, la bataille d’influence fait rage. L’OJIM s’est tourné vers Alain de Benoist, sou­vent mis en cause dans les médias dom­i­nants pour avoir théorisé la « guerre cul­turelle » dès les années 60. Né en 1943, essay­iste et jour­nal­iste français, fon­da­teur de la revue Élé­ments, il est le prin­ci­pal théoricien de la Nou­velle Droite et l’auteur d’une œuvre abondante.

Entretien

Qu’est-ce qui se joue ? L’hégémonie cul­turelle ou la survie d’une caste ?

Les deux sont liées, mais je dirais avant tout la survie d’une caste. Depuis des décen­nies, l’idéologie dom­i­nante a pris la forme, dans le domaine de la cul­ture, d’un micro-milieu politi­co-idéo­logi­co-médi­a­tique qui cul­tive l’entre-soi comme la chose la plus naturelle du monde. Toc­queville dis­ait que, dans une société égal­i­taire, même les iné­gal­ités minus­cules appa­rais­sent comme un scan­dale. Ici, c’est un peu la même chose : alors que le libéral­isme pro­gres­siste est, non seule­ment majori­taire, mais qua­si­ment en sit­u­a­tion de mono­pole dans le domaine cul­turel, la moin­dre fenêtre de lib­erté qui s’ouvre quelque part sus­cite des protes­ta­tions indignées sur le thème de : com­ment est-ce pos­si­ble ? Mais qu’est-ce qui se passe ?

CNews, dont il y aurait beau­coup à dire (et pas for­cé­ment en bien), est à peu près la seule chaîne télévisée, par­mi des cen­taines d’autres, où l’on entend par­fois des pro­pos qui vont à con­tre-courant. Cela suf­fit à don­ner des vapeurs aux fonc­tion­naires de l’idéologie des droits de l’homme, à sus­citer des plaintes en rafales, des dénon­ci­a­tions de syco­phantes pro­fes­sion­nels, des appels à la cen­sure et des listes noires. Et comme nous vivons dans un monde d’hystérisation gran­dis­sante des rap­ports soci­aux, on monte tout de suite aux extrêmes : Bol­loré a racheté deux maisons d’édition, à quand la réou­ver­ture des camps ? Tout cela est évidem­ment ridicule. Le peu­ple n’y com­prend rien et s’en fout com­plète­ment. La seule chose que les gens reti­en­nent tient dans ce sim­ple con­stat : la vérité est ailleurs.

« L’enjeu de la culture culturelle, depuis toujours, c’est l’hégémonie »

Alain de Benoist, Vous avez été jour­nal­iste, essay­iste, édi­teur, vous avez fondé un cer­cle de réflex­ion (le G.R.E.C.E.). La « guerre cul­turelle », vous la vivez depuis un demi-siè­cle, et d’ailleurs vous en avez fait les frais, ayant été visé par de nom­breuses cam­pagnes médi­a­tiques diffamantes. Votre analyse doit-elle être mise à jour ?

Je ne le crois pas, mais il faut évidem­ment pren­dre en compte les faits nou­veaux. Le rôle des réseaux soci­aux, d’abord, qui favorisent la surenchère dans la bru­tal­ité manichéenne et ser­vent de caiss­es de réso­nance aux diffama­tions les plus éhon­tées en s’érigeant en tri­bunaux per­ma­nents, où toute accu­sa­tion vaut con­damna­tion. Mais le principe de base est tou­jours le même : la cul­ture est por­teuse d’images, de valeurs et de thèmes qui, à la longue, finis­sent par imprégn­er l’imaginaire sym­bol­ique et mod­i­fi­er les com­porte­ments col­lec­tifs. L’enjeu de la cul­ture cul­turelle, depuis tou­jours, c’est l’hégémonie.

Aujourd’hui l’hégémonie appar­tient tou­jours, non à « la gauche » comme on le dit trop facile­ment, mais à un camp pro­gres­siste qui, faute d’avoir encore quelque chose à dire, se con­tente de faire tourn­er le moulin à prière en répé­tant les mêmes mantras (« antiracisme », théorie du genre, valeurs « répub­li­caines », uni­ver­sal­isme). Ce camp est dom­i­nant, mais il se sent men­acé. Les priv­ilégiés ont peur de per­dre leurs priv­ilèges, les mutins de Panurge (Philippe Muray) de per­dre leurs sub­ven­tions. À force de chauf­fer la ban­quise, ils con­sta­tent qu’elle est en train de fon­dre sous leurs pieds. Comme les chiens qui craig­nent de per­dre leur os, ils mon­trent les dents. C’est tout à fait nor­mal : s’ils étaient vrai­ment forts, ils pour­raient se pay­er le luxe d’être indif­férents. Il faut plutôt s’en réjouir, leur sys­tème fini­ra par implos­er, la boue accu­mulée fini­ra par sécher.

« La dérision est une infirmité de l’âme »

Des médias comme Radio Nova usent de l’humour, volon­tiers choquant et bru­tal. Des médias d’une gauche plus mod­érée dénon­cent un retour à l’antisémitisme ? Peut-on rire de tout ?

La réponse que don­nait Pierre Desprog­es est bien con­nue, mais elle ne me sat­is­fait pas. Oui, bien sûr, on devrait pou­voir rire de tout, mais cela ne veut pas dire que tout soit ris­i­ble. Nous sommes dans une époque où tout ce qui était naguère naturelle­ment hon­oré et respec­té est tourné en déri­sion. La déri­sion est une infir­mité de l’âme. Char­lie Heb­do est libre de pub­li­er ce qu’il veut, mais je suis de ceux qui pensent que le rôle de l’école n’est pas de mon­tr­er aux élèves des car­i­ca­tures qu’ils jugent blas­phé­ma­toires. Dans toute société nor­male, il y a une zone de sacré ; elle doit être inter­dite d’accès à ceux qui veu­lent la pro­fan­er comme d’autres pis­sent sur la tombe du Sol­dat incon­nu. Les humoristes actuels ne font rire que les esprits bas. Et puis, rap­pelons-le, on n’est pas sur terre unique­ment pour rigoler !

« La gauche progressiste a perdu, la droite conservatrice n’a pas gagné »

Quelle stratégie métapoli­tique pré­conisez-vous aujourd’hui à ceux qui refusent à la fois l’uniformisation libérale-pro­gres­siste et le sim­ple miroir inver­sé d’une « droite de com­bat » pure­ment réac­tive ? Vous sem­blez dénon­cer le pen­chant de nos con­tem­po­rains pour la facilité.

La seule stratégie, c’est le tra­vail et la créa­tion de qual­ité. Beau­coup de gens « de droite » pensent aujourd’hui qu’ils sont en passe de gag­n­er la « guerre cul­turelle » ? Mais de quelle guerr­e par­lent-ils ? Quelle bataille a‑t-on gag­né lorsque ce qui fait autorité dans le sys­tème médi­ati­co-poli­tique con­tin­ue de ne se référ­er qu’à des « autorités incon­testa­bles » qui pensent le con­traire de ce que pensent la majorité des gens ? La vérité est que la guerre cul­turelle n’a au mieux été gag­née que par défaut. La gauche pro­gres­siste a per­du, la droite con­ser­va­trice n’a pas gag­né. L’adversaire n’a pas été bat­tu, il s’est effon­dré de lui-même. Mais il n’en a pas pour autant per­du le pou­voir. Quand « la droite » pour­ra align­er quelques dizaines de chercheurs, de philosophes, de soci­o­logues, de poli­to­logues, de biol­o­gistes et de physi­ciens sus­cep­ti­bles d’énoncer une con­cep­tion du monde alter­na­tive à celle qui domine aujourd’hui, on pour­ra en repar­ler. Mais je ne crois pas que ce soit pour demain.

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