"On finira bien par les avoir" 2/4

« On finira bien par les avoir » 2/4

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São Paulo, ville d’épouvante. On rentre le soir crevé, on se réveille le matin ; un immeuble a poussé comme un champignon pendant la nuit. Après quelques mois passés dans la mégalopole, j’avais déménagé à Rio, puis dans cette petite ville de 50 000 habitants où vivait Maurice, à quarante kilomètres vers la montagne et la forêt monstrueuse aux fougères grandes comme des parasols, aux odeurs de sperme et de pourriture soufrée. Qu’est-ce que les braves Portugais, peuple tout en mesure, avaient été faire dans cette galère putrescente, indomptable, écœurante d’odeurs tièdes et fadasses ? Un jour, j’avais arraché une plante dans mon petit jardin. Quarante-huit heures plus tard, elle me narguait de ses deux mètres de haut. J’avais dû verser de la soude pour avoir sa peau. Je haïssais ce pays de toutes mes tripes.

Je ne quittais plus ma petite ville, ni ma maison, à part de temps à autre pour aller manger un steak et des haricots rouges dans une gargote du centre, avec Maurice. Je ne répondais plus aux mails, hors nécessités professionnelles incontournables. Je buvais et j’attendais. Qu’est-ce que j’attendais ? Bon Dieu si je le savais.

J’étais en train de lire le Jornal do Brasil assis sur la chaise à côté du hamac quand une berline s’est arrêtée devant ma clôture en bois. Il tombait à présent comme un crachin breton qui vous transperçait les os. Une femme est sortie de l’arrière du véhicule et a vérifié le numéro de ma maison sur la petite plaque fixée à la boîte aux lettres. Elle m’a aperçu, m’a fait un signe de la main. J’ai ôté mes lunettes de presbyte pour m’assurer qu’elle s’adressait bien à moi. Pas de doute. Je me suis levé et j’ai marché jusqu’à la clôture. J’avais un pantalon en toile légère et une chemise blanche à manches courtes ouverte jusqu’au nombril. J’ai ouvert le portillon, un coup de fouet m’a cinglé les reins. Elle avait entre 35 et 40 ans, un visage magnifique d’Andalouse à la peau très blanche, les yeux noirs en amande, les lèvres d’un rose pâle à se damner, le nez fin, le tout encadré par une chevelure bouclée d’un noir profond qui ressemblait aux ailes d’un corbeau ébouriffé. Elle mesurait un mètre soixante-dix, portait un tailleur crème qui mettait ses formes en valeur. De tout son être se dégageait quelque chose de profondément sauvage et sexuel, qui avait à voir avec la puanteur fécondante de la forêt proche.

– Monsieur Blast ? elle a dit en français.
– Monsieur Blast, j’ai répété, comme assommé.
– Vous êtes monsieur Blast ?
– Oui, c’est moi. Jacques Blast.
– Je m’appelle Regina dos Santos, je travaille au ministère de l’Intérieur brésilien, je voudrais vous parler quelques instants si vous n’y voyez pas d’inconvénients.
– Vous parler quelques instants, j’ai répété.

Elle a légèrement levé les sourcils, se demandant probablement si je n’étais pas un idiot congénital. Soudain, j’ai pensé à Maurice et à son haut fonctionnaire.

– C’est Maurice ? j’ai demandé.
– C’est monsieur Maurice Saliot qui m’a donné votre adresse. Je vous ai envoyé un mail, j’ai essayé de vous appeler plusieurs fois, sans succès. Alors je suis venue. C’est plus simple, n’est-ce pas ? Je peux entrer ?

Elle souriait. Son français était parfait. J’ai acquiescé. On a monté les marches menant à la terrasse. Elle laissait derrière elle des effluves de savon et de shampoing qui ne parvenaient cependant pas à recouvrir d’autres odeurs plus musquées et animales. J’ai reboutonné discrètement ma chemise et lui ai proposé de s’assoir sur la chaise. Je me suis allongé sur le hamac en face d’elle, me balançant doucement du pied. Elle regardait mon verre vide et la bouteille de whisky posée par terre, réalisant qu’à deux heures de l’après-midi je carburais déjà au dur. Je lui ai proposé un verre, elle a refusé d’un geste poli. Elle a attaqué :

– J’ai beaucoup d’estime pour votre travail de journaliste et…

Un rire mauvais, un peu forcé, l’a arrêté net.

– Pas de boniments, jolie créature. Venons-en aux faits.

Ça ne l’a pas déstabilisé.

– Vous avez sans doute entendu parler de ce contrat signé il y a deux ans, entre la France et le Brésil : votre pays vend au mien 50 hélicoptères de transport de troupes et quatre sous-marins, dont un à propulsion nucléaire. Avec transfert de technologie à la clé. C’est un contrat à 8 milliards de dollars. Environ.
– C’est une belle somme, j’ai dit en baillant.
– En effet. Il se trouve que je possède des documents à ce sujet qui pourraient, je crois, vous intéresser. Je prendrais volontiers un whisky finalement, avec de la glace si vous en avez.

Je suis allé chercher un verre avec des glaçons. Quand je suis revenue sur la terrasse, elle avait enlevé la veste de son tailleur et fumait une longue cigarette mentholée.

– Donc, vous avez des documents, j’ai dit en versant le whisky dans son verre.
– Des documents très précis concernant des commissions versées à deux intermédiaires, les circuits financiers que ces commissions ont empruntés et… le retour d’une partie de ces commissions vers la France. Plusieurs centaines de millions d’euros.

J’ai sifflé.

– Et pourquoi voulez-vous me donner ces documents ?
– Parce que je veux, sinon saborder ce contrat, au moins créer un scandale autour de lui. Je trouve immoral qu’un pays comme le mien dépense 8 milliards de dollars de cette façon quand une partie de la population ne mange pas à sa faim.

J’ai souri.

– Vous êtes une idéaliste. Et pourquoi ne pas les donner à un journaliste brésilien, ces informations ?
– Trop risqué. Je joue ma carrière.
– Une idéaliste avec un côté réaliste…

Ses yeux noirs et brillants se sont mis à lancer des flammes.

– Je vais être honnête avec vous, monsieur Blast. Je déteste l’ironie et la fanfaronnerie françaises, et cette manie de vouloir classer les gens en se croyant supérieur à eux. Je vous apporte des documents exceptionnels. Vous sentez-vous à la hauteur, oui ou non ?

J’ai bu une gorgée de whisky.

– C’est très banal ce que vous m’apportez, jolie poupée. C’est le lot commun des affaires…

Elle s’est levée, elle a posé son verre sur le rebord de la fenêtre, a récupéré sa veste, m’a toisé dans mon hamac.

– Excusez-moi, j’ai cru que vous étiez journaliste, a-t-elle dit avec mépris avant de descendre les marches de la terrasse.

J’ai souri ironiquement, je me suis balancé un peu plus fort et j’ai soudain imaginé la nuit qui allait tomber brutalement dans quelques heures, les bouteilles de whisky que j’achèterais le lendemain, et les jours qui fileraient, identiques, et celui enfin où l’on me trouverait mort dans ce hamac, les yeux ouverts sur le néant. Elle refermait le portillon quand je me suis redressé :
– Attendez un peu s’il vous plaît.

Pierre Montchal

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