TikTok a conclu un accord confidentiel aux États-Unis pour éviter d’être jugé dans un procès « pilote » accusant les réseaux sociaux d’avoir conçu des mécanismes addictifs pour les mineurs. Cet arrangement judiciaire intervient alors que l’avenir américain de l’application se redessine via une restructuration capitalistique.
À Los Angeles, le dossier d’une plaignante identifiée sous les initiales K.G.M. devait servir de test à des milliers d’actions visant TikTok, Meta et YouTube. À la dernière minute, ByteDance (le groupe détenant TikTok) a choisi la transaction : pas de procès, pas de débats publics, et aucun montant communiqué. Ce nouveau procès s’inscrit dans un contexte de multiplication des affaires judiciaires impliquant les plateformes.
Un accord discret pour éviter un « procès vitrine »
Le procès californien s’annonçait explosif, parce qu’il ne portait pas d’abord sur des contenus, mais sur la conception même des produits : algorithmes de recommandation, défilement infini, notifications, « design » pensé pour maximiser le temps d’écran.
Dans cette procédure, TikTok et Snap ont réglé à l’amiable, laissant Meta (Instagram/Facebook) et YouTube poursuivre la bataille devant le jury.
Côté plaignants, l’enjeu est d’ouvrir une brèche jurisprudentielle : la plainte K.G.M. est un cas « bellwether », sélectionné pour orienter un contentieux de masse. Au total, 171 plaignants regroupés depuis 2022 ont engagé une procédure dans un « litige multidistrict ».
Transaction et « rachat » : TikTok verrouille son front américain
Ce choix d’un accord intervient dans un moment politique et industriel particulier : TikTok cherche à stabiliser sa présence aux États-Unis via une structure majoritairement détenue par des investisseurs américains, destinée à éviter une interdiction liée aux exigences de désengagement de ByteDance.
Autrement dit, sur le même calendrier, TikTok limite le risque d’un procès très médiatisé (et de divulgations internes), tout en sécurisant son statut sur le marché américain. Les termes financiers de l’accord judiciaire, eux, restent inconnus. Il est par ailleurs probable que ce soient les investisseurs américains qui ont tenu à passer par un accord, même coûteux, pour s’éviter un procès risqué en matière d’image.
Le prélude d’une longue bataille judiciaire sur l’usage des réseaux sociaux par les mineurs
L’affaire arrive à point nommé. En France, les députés ont approuvé fin janvier 2026 une proposition de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, avec un basculement de la charge de contrôle vers les plateformes via la vérification d’âge. Cette mesure concerne tout particulièrement TikTok, un réseau largement sollicité par les plus jeunes.
En Australie, des restrictions analogues sont entrées en vigueur le 10 décembre 2025 pour empêcher les moins de 16 ans d’avoir des comptes sur certaines plateformes, avec obligation de « mesures raisonnables » et un débat très vif sur la vérification d’âge. Après deux mois de mise en œuvre, la mesure est largement contournée dans le pays.
L’enjeu politique et juridique est majeur. Si la santé mentale des plus jeunes est un combat légitime, de nombreuses critiques sont apparues autour du contrôle d’âge qui peut pousser vers des solutions intrusives (identité numérique, collecte accrue de données, sur-blocage), avec un risque de dérive « par défaut » sur l’accès à l’information et l’expression en ligne. À l’inverse, la voie judiciaire américaine vise moins l’interdiction que la responsabilité de conception : faire payer (ou contraindre) les plateformes sur leurs mécanismes, plutôt que filtrer l’accès des publics. Ici les États-Unis s’en tiennent à une démarche a posteriori avec le procès, et l’accord pour TikTok, quand la France tente de régler le problème en amont.
Rodolphe Chalamel


