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Johan Hufnagel

26 mai 2020

Temps de lecture : 9 minutes
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Johan Hufnagel

L’homme qui voulait tuer le papier

« Je mange des jour­naux tous les matins, en sand­wich avec des petits enfants. » (sur Twit­ter, après sa nom­i­na­tion à Libé)

Bien qu’il n’ait, pour un journaliste, pas écrit grand chose, Johan Hufnagel n’en est pas moins parvenu à se hisser aux postes clés des médias où il a posé ses valises. Il n’y a là rien d’étonnant : son secteur d’activité n’est ni l’investigation, ni même la simple rédaction, mais le numérique. Un secteur qui a cruellement besoin de dynamisme chez les tôliers de la presse écrite. Totalement imprégné de nouvelles technologies, celui que l’on surnomme affectueusement « Huf » n’a rien d’un gratte-papier. Bien décidé à enterrer le journalisme à l’ancienne, Loopsider pourrait bien en être le luxueux corbillard.

Chef d’équipe en jean bas­ket qui mange McDo devant son écran, ses col­lègues lui recon­nais­sent cepen­dant un cer­tain charisme que sa grosse voix con­tribue sans doute à accentuer. Après un par­cours presque 100 % web, le cofon­da­teur de Slate.fr vient de mar­quer son retour à Libéra­tion avec la ferme inten­tion de met­tre en place la tran­si­tion numérique inté­grale que tant red­outent.

Pour lui, le papi­er, c’est du passé. Fini la pres­sion du bouclage, les odeurs d’en­cre et les unes en avant dans les kiosques. Place au numérique, aux écrans, au dig­i­tal et au tout-con­nec­té. Le print est mort, vive le web !

Formation

Jeune, Johan Huf­nagel rêvait de devenir jour­nal­iste. Mais pas n’im­porte quel jour­nal­iste : jour­nal­iste à Libéra­tion ! Après des études d’His­toire-Géo­gra­phie, il rate son entrée en école de jour­nal­isme après un stage à Libé. Cela ne l’empêchera pas, comme on le sait, de se faire une place dans le méti­er.

Parcours

C’est par l’in­ter­mé­di­aire de sa mère, jour­nal­iste faits-divers au jour­nal La Mon­tagne, qu’il passe les portes de son quo­ti­di­en favori en 1990, à 22 ans. Tout d’abord affec­té au nou­veau ser­vice info­gra­phie, Huf se dirige ensuite vers le ser­vice web en 1998. Il devien­dra le directeur de Liberation.fr en 2001.

En 2006, il quitte Libé, irrité de ne pas avoir été recon­duit à son poste après l’ar­rivée de Fab­rice Rous­selot. Tout ça « parce ce qu’il venait d’un poste à New York », grogn­era-t-il. Il part alors chez 20minutes.fr rejoin­dre Frédéric Fil­loux, ancien de Libé lui-aus­si. Et le moins que l’on puisse dire est que le nou­veau rédac­teur en chef chargé des nou­veaux médias est dans son élé­ment.

Avec son man­age­ment style « équipe de foot » et la nou­velle organ­i­sa­tion de la page d’ac­cueil du site, il parvient à hiss­er 20minutes.fr dans le top 5 des sites d’in­for­ma­tion français. Mais en août 2008, il est mis à pied par sa nou­velle supérieure, Corinne Sorin, avec laque­lle le courant passe mal.

La direc­tion ne com­mu­nique pas sur les raisons de cette mise à pied et se con­tente d’évo­quer une « faute man­agéri­ale lourde ». Cer­tains chu­chotent un mau­vais trait d’hu­mour util­isé dans un arti­cle sur la mort d’un joueur de pétanque, mais cette thèse est réfutée par des proches du dossier.

Quoi qu’il en soit, cette déci­sion provoque la colère de la rédac­tion. Celle-ci se met aus­sitôt en grève et fait bloc der­rière Huf­nagel. Après 15 jours de grève, où la page d’ac­cueil n’est plus ali­men­tée, la sit­u­a­tion ren­tre plus ou moins dans l’or­dre. Quelques mois plus tard, Mme Sorin fait ses valis­es et Johan Huf­nagel fera l’ob­jet d’un départ négo­cié.

Sans ran­cunes, il s’en va, après un bref pas­sage en tant que rédac­teur en chef de Marianne.fr, fonder Slate.fr, la ver­sion française du pure-play­er améri­cain avec Jean-Marie Colom­bani, Eric Le Bouch­er et Eric Leser. Le tout avec l’as­sis­tance de l’é­con­o­miste Jacques Attali.

Slate.fr est un site qui évite volon­taire­ment l’in­for­ma­tion chaude et se con­cen­tre sur des sujets plus périphériques et plus orig­in­aux. Indépen­dant du Slate améri­cain (Slate group ne détient que 15 % dans le cap­i­tal de la ver­sion française), le site atteint presque l’équili­bre.

Désor­mais chef d’en­tre­prise, Huf va vite revoir ses idées reçues d’homme de gauche sur le monde de l’en­tre­prise. Celui qui se définit comme « socio-démoc­rate avec une pointe anar » déclar­era ain­si : « Après avoir lancé Slate dont je suis action­naire, je trou­ve car­i­cat­u­raux cer­tains dis­cours sur les chefs d’entreprise. » Après les pon­cifs idéologiques de jeunesse, c’est comme un retour au réel.

Le 30 juin 2014, en pleine sit­u­a­tion de crise, il est nom­mé directeur délégué de Libéra­tion aux côté de Lau­rent Jof­frin. Ce dernier ayant une grande mécon­nais­sance du web, Huf­nagel sera en quelque sorte chargé d’as­sumer le rôle du Mon­sieur Numérique de Libé. Dès sa prise de fonc­tion, qui a effrayé cer­tains jour­nal­istes attachés au jour­nal papi­er, Huf­nagel annonce la couleur : « Le papi­er n’est plus la pri­or­ité. » La messe est dite.

Huf­nagel démis­sionne en effet de son poste de directeur des édi­tions du quo­ti­di­en en fin d’année 2017 pour se con­sacr­er exclu­sive­ment au pro­jet Loop­sider, un média en ligne dédié au for­mat vidéo et cal­i­bré pour le partage de l’information sur les réseaux soci­aux. L’ancien patron de Slate a cofondé Loop­sider aux côtés de Giuseppe di Mar­ti­no, ancien directeur général de Dai­ly­mo­tion, et Arnaud Mail­lard, ex-directeur numérique de Dis­cov­ery.

Il béné­fi­cie d’un sou­tien financier impor­tant, avec en guise d’actionnaire, Bernard Mourad, ban­quier d’affaires et ancien d’Altice, et Franck Papaz­ian, prési­dent de Medi­aschool, ce qui illus­tre la mue impres­sion­nante de Huf­nagel qui n’hésite plus à col­la­bor­er avec des « puis­sances d’argent » sur lesquelles il n’aurait sans doute pas hésité à dévers­er sa bile dans sa prime jeunesse. L’entreprise réus­sit à lever 3 mil­lions d’euros en mi-2018 et envis­age de pou­voir présen­ter un bilan compt­able à l’équilibre à la fin de l’année 2020 afin de pou­voir con­tin­uer à inve­stir d’autres plate­formes (Snapchat, Insta­gram, Linkedin) et d’autres régions du monde (l’Europe du Sud et l’Amérique du Sud, d’après le mod­èle du précurseur espag­nol Play­ground). Pour rem­plir cet objec­tif, les pigistes sont mis à con­tri­bu­tion et l’équipe de salariés reste réduite au min­i­mum.

En out­re, le media a recours au brand con­tent et col­la­bore avec des mar­ques (Veo­lia et LVMH en tête) pour assur­er son mod­èle économique, tant et si bien qu’il est par­fois dif­fi­cile de déter­min­er si la vidéo est à car­ac­tère infor­matif ou pub­lic­i­taire. Le con­tenu des vidéos est sug­géré en par­tie par la data sci­ence qui per­met de repér­er les con­tenus et les thèmes ten­dances qui ryth­ment l’actualité. Ain­si, le ton qui émane de ces vidéos reste sim­i­laire à celui que l’on peut trou­ver dans Libéra­tion, mais sans aucune analyse de fond ou cri­tique poli­tique explicite. Loop­sider réus­sit le tour de force d’être un média engagé, mais vidé de toute sub­stance poli­tique, dont la seule rai­son d’être est de servir de caisse de réso­nance aux thé­ma­tiques mon­di­al­istes afin d’ap­pro­fondir le for­matage des jeunes cerveaux (envi­ron­nement, fémin­isme et droits de l’homme sont à la fête). Dans la bouche d’Hufnagel, cela donne une for­mule pour le moins para­doxale, qui n’est pas sans évo­quer la novlangue orwelli­enne : « Les jour­nal­istes de Loop­sider ont des points de vue et senga­gent, mais il ny a pas d’«agen­da» poli­tique der­rière nos pris­es de posi­tion. ». (Medi­um).

Il l’a dit

« Quand on a été patron de Libéra­tion, de Slate, de 20 Min­utes, on ne va pas aller faire du Valeurs actuelles. Il y avait des sujets sur lesquels on voulait tra­vailler parce quon pense que ce sont des sujets impor­tants, comme par exem­ple lenvi­ron­nement, sur les dis­crim­i­na­tions, sur la place des jeunes. Il y avait des envies de racon­ter des his­toires autrement, des par­cours, des tra­jec­toires. Il y a aus­si des sujets impor­tants qui sont la guerre en Syrie, le développe­ment, la ques­tion cli­ma­tique et com­ment nous, citoyens on peut avoir une voix sur ces ques­tions qui sont par­fois des ques­tions nou­velles ? », Medi­um, 12 sep­tem­bre 2018.

« On a eu la chance de faire une lev­ée de fonds auprès de deux investis­seurs, qui sont Bernard Mourad et Franck Papaz­ian. Cela nous a per­mis de créer le titre aujourdhui, de créer laudi­ence et denvis­ager notre busi­ness mod­el. On sest tou­jours dit que le busi­ness mod­el viendrait après laudi­ence. On com­mence à être approché par des grands groupes sur des sujets que nous pour­rions pro­duire. On sait que de toute façon, vu la propo­si­tion que lon fait, à savoir informer des gens qui ne sont pas for­cé­ment des gens qui sinfor­ment et de pro­pos­er des con­tenus pour des gens qui sont sur-infor­més, la ques­tion du busi­ness plan était très com­pliquée. Il était dif­fi­cile pour nous daller sur un modèle payant donc for­cé­ment le choix du modèle pub­lic­i­taire fai­sait sens. On veut être un média qui soit vu et très large­ment vu. On sest donc ori­en­té vers un modèle pub­lic­i­taire, un modèle tourné vers le brand con­tent. Il est clair que la rédac­tion de Loop­sider, qui est une rédac­tion de jour­nal­istes, sera évidem­ment éloignée de la fameuse ligne jaune. On ne veut pas voir de mélange des gen­res. », Ibid.

« Le choix de me nom­mer numéro 1 bis, c’est celui de met­tre Inter­net au cœur du jour­nal », Les Inrocks, 27 août 2014

« Libéra­tion, c’est le jour­nal qui m’a fait. J’avais 20 ans quand j’ai com­mencé à y tra­vailler. J’ai quit­té Libé en 2006 pour plein de raisons mais je reviens parce que j’ai cette his­toire com­mune avec ce titre, parce que j’y ai encore des amis et parce que j’ai telle­ment aimé y tra­vailler que je ne peux pas me résoudre à le voir dis­paraître. Mais ce n’est pas qu’un choix du cœur, c’est aus­si le choix de la rai­son. Libéra­tion, c’est plus de 200 per­son­nes. Nous avons les moyens de devenir un grand titre de la presse en ligne », Les Inrocks, 27 août 2014.

« Le jour­nal­isme de qual­ité, c’est ce qui fait qu’à un moment, on revient sur un site ou un jour­nal », Les Inrocks, 27 août 2014.

« Après avoir lancé Slate dont je suis action­naire, je trou­ve car­i­cat­u­raux cer­tains dis­cours sur les chefs d’entreprise », Le Monde, 7 juil­let 2014.

« Je mange des jour­naux tous les matins, en sand­wich avec des petits enfants », sur Twit­ter, après sa nom­i­na­tion à Libé.

« Sur l’accélération de l’info, j’en suis en par­tie respon­s­able en ce qui con­cerne la France puisque j’ai tra­vail­lé pour le site de 20 Min­utes où il s’agit claire­ment de faire du direct, de réac­tu­alis­er les actus en per­ma­nence. Ce qui n’empêche pas de pub­li­er des infos véri­fiées », Chron­ic’art, mai 2009.

« Si 80% de mes nou­veaux lecteurs vien­nent sur mon site parce qu’ils ont cliqué sur la poitrine de Brit­ney Spears, et que par la même occa­sion j’ai réus­si à leur faire lire une longue inter­view sur la crise des sub­primes, j’estime que c’est gag­né », Chron­ic’art, mai 2009.

« Lorsque je suis arrivé à 20 Min­utes, la philoso­phie de la rédac­tion en chef était de se débar­rass­er de l’AFP. On voulait éviter de se baser sur des copiés-col­lés de dépêch­es. Or, c’est impos­si­ble quand tu veux faire un média très chaud », Chron­ic’art, mai 2009.

« Sur le Net, je n’arrive plus à faire un papi­er long. Parce que quand tu as à ta dis­po­si­tion des vidéos ou des doc­u­ments, tu fais des liens, tu n’es plus obligé de racon­ter cela dans ton papi­er », Chron­ic’art, mai 2009.

« Au delà de l’information elle-même, hors norme, le 11-Sep­tem­bre est un moment T du jour­nal­isme sur le web. La demande en infor­ma­tions, vorace, fréné­tique, ce besoin de voir, revoir les images, mais aus­si de com­pren­dre ce qui s’était passé et pourquoi, de la part des inter­nautes était vrai­ment impres­sion­nante. On sen­tait vrai­ment cette exi­gence venir d’“en bas”, des lecteurs », Le Nou­v­el Obs, 7 sep­tem­bre 2011.

Ils l’ont dit

« Il avait tou­jours des idées d’an­gles et de for­mats très orig­i­nales et per­ti­nentes. Ce n’est pas quelqu’un de for­maté », Clé­mence Lemaistre, Stratégies.fr

« On sent chez [Huf­nagel] une véri­ta­ble haine du papi­er. Est-ce que le jour­nal va devenir la cinquième roue du car­rosse? », Un jour­nal­iste de Libé, à Mar­i­anne

« Ce qui est for­mi­da­ble avec le jour­nal­isme Web, c’est qu’on peut devenir rédac­teur en chef en ayant écrit une dizaine d’ar­ti­cles dans sa vie », Xavier Ternisien, sur Twit­ter, à pro­pos de Huf­nagel

« D’un coté, Jof­frin le jour­nal­iste de con­nivence, pon­tif­i­ant et décon­nec­té, avec un bilan qui n’a rien de fab­uleux là où il est passé. De l’autre, un (rel­a­tive­ment) jeune, qui a mon­tré, à la tête de 20 min­utes puis de Slate, qu’il a com­pris ce qu’est le jour­nal­isme à l’heure du numérique », Authueil (blogueur), 30 juin 2014.

« Depuis la pub­li­ca­tion des nom­breux de témoignages de vic­times, jusqualors restés secrets, la respon­s­abil­ité dautres dirigeants de la presse a été mise en cause. Cer­taines de ces cri­tiques visent Johan Huf­nagel, qui était rédac­teur en chef de Slate.fr en 2010 (alors employeur de deux des per­son­nes visées par la let­tre, dont Vin­cent Glad), et qui a ensuite été directeur des rédac­tions de Libé de sep­tem­bre 2014 à novem­bre 2017. A Libéra­tion, Huf­nagel a fait venir Vin­cent Glad en qual­ité de pigiste. Il a égale­ment pro­mu au poste de chef adjoint du web Alexan­dre Her­vaud, après l’avoir tit­u­lar­isé à l’été 2015. A not­er qu’Alexan­dre Her­vaud était dépassé par Libéra­tion entre 2008 et 2011, et que la rédac­tion, via la société des rédac­teurs, s’était mobil­isée en 2011 con­tre le refus de la direc­tion précédente (exercée par Nico­las Demor­and) de tit­u­laris­er le jour­nal­iste, alors en CDD. […] S’il a donc tra­vail­lé directe­ment avec des mem­bres de la «ligue du LOL», Johan Huf­nagel a en revanche assuré sur Twit­ter quil igno­rait lexis­tence et lampleur des harcèlements, même s’il savait «quil y avait une bande de potes à aimer les clashs».
Dans cet arti­cle, le cofon­da­teur de Slate.fr con­firme, comme il l’avait aus­si évo­qué sur Twit­ter, avoir répon­du à un appel de Flo­rence Desruol, se plaig­nant des agisse­ments de Vin­cent Glad et en avoir aver­ti son jour­nal­iste, qu’il a tout de même défendu, esti­mant qu’il était injuste­ment accusé. Selon un doc­u­ment con­sulté par Check­News, Vin­cent Glad avait déposé une main courante à Paris en mars 2010 con­tre Flo­rence Desruol pour des faits de har­cèle­ment. Elle indique aujour­d’hui n’en avoir pas eu con­nais­sance. […] Huf­nagel, qui assure qu’il igno­rait la grav­ité des agisse­ments de la «ligue du LOL», avait donc été mis au courant des accu­sa­tions de nui­sances con­tre ses jour­nal­istes, mais con­cède ne leur avoir prêté atten­tion à l’époque. », Libéra­tion, 14 févri­er 2019.

Crédit pho­to : cap­ture d’écran vidéo Filmeurs Paris via Youtbe (DR)

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