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Les médias hongrois et l’élection de Trump : inquiétudes et triomphe

26 novembre 2016

Temps de lecture : 4 minutes
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Les médias hongrois et l’élection de Trump : inquiétudes et triomphe

« Félicitations. Quelle grande nouvelle. La démocratie est toujours en vie. » C’est par ces mots que Viktor Orbán, premier ministre de Hongrie, a salué sur Facebook l’élection de Donald Trump. De quoi inquiéter la presse libérale de gauche qui y voit une collusion internationale des populistes mais de quoi réjouir les médias conservateurs qui y voient une victoire sur les médias monolithiques de la gauche libérale.

En Hon­grie comme ailleurs, l’élec­tion de Don­ald Trump a généré un grand nom­bre d’édi­to­ri­aux. Peu d’o­rig­i­nal­ité du côté de ceux qui se voient per­dants : la presse de gauche libérale pro­por­tion­nelle­ment sur­représen­tée dans le paysage médi­a­tique mag­yar. Comme si son sort était lié à cette élec­tion et à la poli­tique améri­caine.

À gauche, la crainte de perdre la main

Le quo­ti­di­en de gauche Nép­sza­va (le mot du peu­ple) a servi de tri­bune à l’an­ci­enne dirigeante du par­ti social­iste, Ildikó Lend­vai. Celle-ci tente d’ex­pli­quer que dans d’autres cir­con­stances, l’élec­torat de la classe moyenne, qui a voté pour le can­di­dat des Répub­li­cains, pour­rait vot­er à gauche. Elle recon­naît à demi-mot que cette classe socio-économique a été délais­sée – sous-enten­dant que c’est aus­si le cas en Europe. L’an­ci­enne dirigeante du PS hon­grois dénonce la stratégie de Trump qu’elle pense être une stratégie de divi­sion. Ain­si appelle-t-elle à une « stratégie de l’in­clu­sion », sans que l’on sache très bien ce que cela sig­ni­fie. En con­clu­sion elle met en garde la gauche : celle-ci n’a aucune rai­son de sur­vivre si elle est inca­pable de met­tre en place ladite poli­tique « d’inclusion ».

Dans le même jour­nal, l’au­teur Tamás Rónay fustige le genre humain qui va men­er la planète à sa perdi­tion. Il estime que la pro­pa­gande de bas étage et la télé réal­ité “prim­i­tive” poussent les gens à croire tout et n’im­porte quoi. Selon Rónay, les mod­érés sont de moins en moins nom­breux, et cela explique le sou­tien à Pou­tine en Russie, à Xi en Chine et à Erdo­gan en Turquie. Pour cet auteur le pop­ulisme con­t­a­mine égale­ment l’Eu­rope, ce qui expli­querait le Brex­it. L’an­a­lyste poli­tique de gauche János Széky, dans un arti­cle pour Élet és iro­dalom (Vie et lit­téra­ture) se dit con­va­in­cu que Trump acceptera « l’a­gres­sion » russe en Ukraine et dit crain­dre la vel­léité d’ex­pan­sion­nisme russe. Széky voit déjà la Russie envahir la Hon­grie et con­sid­ère les Hon­grois sou­tenant Trump comme des fans de Pou­tine et donc comme des traîtres à la patrie, rien de moins !

Enfin, sur le blog Ket­tős Mérce (deux poids deux mesures), égale­ment mar­qué à gauche, Bri­gi Kiss recon­naît la vic­toire de Trump, mais con­sid­ère qu’il ne s’ag­it pas d’une vic­toire démoc­ra­tique stric­to sen­su, Trump ne gag­nant selon elle qu’à cause du sys­tème élec­toral améri­cain. Toute­fois, elle con­cède que cette élec­tion est un « bras d’honneur aux élites ». Pour une caste médi­a­tique qui se veut glob­al­iste l’inquiétude de per­dre partout la main est réelle. Les jour­nal­istes et auteurs hon­grois, engagés dans la mon­di­al­i­sa­tion depuis leur tour d’ivoire budapestoise, ne s’y trompent pas. Autre son de cloche cepen­dant dans les médias con­ser­va­teurs et pop­ulistes.

La presse pro Orban se réjouit

Le site mil­i­tant pro gou­verne­ment 888.hu ful­mine con­tre ceux qui voient en Trump une men­ace pour la démoc­ra­tie, qu’ils soient aux États-Unis ou en Europe. Pour Lás­zló Bertha, quelqu’un prou­ve qu’il est vrai­ment démoc­rate lorsqu’il recon­naît la défaite de son can­di­dat. Ceux qui ne le font pas n’ont aucune légitim­ité pour se dire les défenseurs de la démoc­ra­tie. L’au­teur recon­naît que l’élec­tion de Trump peut amen­er la fin de quelque chose, mais pas celle de la démoc­ra­tie : la fin du « mono­pole libéral de l’opin­ion ».

Opin­ion partagée, d’une cer­taine façon, dans l’édi­to du vieil ami d’Or­bán et chien fou du Fidesz, Zsolt Bay­er, qui écrit dans le jour­nal de référence Mag­yar Hirlap (cour­ri­er hon­grois) — con­nu pour être un jour­nal suiv­ant la ligne du gou­verne­ment. Cette élec­tion améri­caine est la « révolte des sains d’e­sprit », qui ont mis une fin au règne du « con­sen­sus libéral » mal­gré l’op­po­si­tion mas­sive des médias. Argu­ment intéres­sant, surtout d’un point de vue hon­grois où l’op­po­si­tion se plaint de la dom­i­na­tion des amis d’Or­bán sur la presse nationale : pour Bay­er, cette vic­toire con­tre l’avis des médias prou­ve que la gauche hon­groise est dans le faux lorsqu’elle clame que des élec­tions équita­bles ne sont pas pos­si­bles à cause de la dom­i­na­tion en Hon­grie de la droite dans les médias. Bay­er, tou­jours gour­mand en com­para­isons provo­ca­tri­ces, fait même le par­al­lèle entre les représen­tants du « con­sen­sus libéral » et l’in­fir­mière de l’hôpi­tal psy­chi­a­trique dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. Le trublion de la presse hon­groise con­clut : « Alors que le con­sen­sus libéral voulait pra­ti­quer sur nous une lobot­o­mie, à la toute dernière minute, la révolte a finale­ment tri­om­phé ».

L’intuition de Viktor Orbán

L’heb­do­madaire con­ser­va­teur Válasz (“réponse”) donne à András Zsup­pán la pos­si­bil­ité d’ex­pli­quer que Vik­tor Orbán a pris un risque en sou­tenant ouverte­ment le can­di­dat Trump. Même si l’équipe du départe­ment d’État, liée à John Ker­ry et héritée de Hillary Clin­ton, lui était de toute façon hos­tile et qu’Or­bán n’avait donc pas grand chose à per­dre. Toute­fois, qual­i­fi­er la poli­tique migra­toire de Clin­ton de « létale » pour la Hon­grie était selon Zsup­pán un affront qui aurait pu coûter cher en cas de vic­toire de Hillary Clin­ton ; vic­toire que les médias du monde entier annonçaient. Zsup­pán souligne qu’une fois de plus, Vik­tor Orbán a su écouter son intu­ition pro­fonde, celle qui le relie aux per­son­nes ordi­naires, intu­ition qui l’amène si sou­vent à pren­dre le con­tre-pied des ten­dances poli­tiques du moment à la sur­prise de nom­breux obser­va­teurs. Les événe­ments lui ont encore cette fois don­né rai­son.

Les réac­tions de la presse hon­groise vont ain­si de l’inquiétude de l’establishment mis à mal à échelle mon­di­ale à la sat­is­fac­tion des con­ser­va­teurs qui sen­tent le vent tourn­er… et à l’équipe d’Or­bán qui tri­om­phe à l’aube d’une nou­velle ère où le petit pays qu’est la Hon­grie aura peut-être, grâce à l’homme fort de Budapest, un rôle sig­ni­fi­catif à jouer.

Crédit pho­to : VitVit via Wiki­me­dia (cc)

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