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Le Monde en quête de néoconservateurs à combattre

7 février 2017

Temps de lecture : 6 minutes
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Le Monde en quête de néoconservateurs à combattre

Dans son édition du 11 janvier 2017, Le Monde soupçonne le « penseur iconoclaste » Michéa d’influencer une nébuleuse de jeunes revues conservatrices. « L’Affaire » s’inscrit dans le prolongement d’affaires plus anciennes. Des intellectuels, des revues, des sites inquiètent depuis plusieurs années Le Monde, mais aussi Libération, Les Inrocks ou Le Nouvel Obs. Michéa et de « jeunes gens antimodernes » seraient les derniers avatars de l’offensive d’une « authentique pensée conservatrice ». Le monde des lettres et des médias est-il menacé par une « nouvelle pensée conservatrice » dont Michéa serait le prophète ? Décryptage.

« Enquête sur la nouvelle pensée conservatrice »

Le Monde con­sacre 4 pages à cette « Enquête sur la nou­velle pen­sée con­ser­va­trice », en deux ensem­bles. Le pre­mier, par Ari­ane Chemin, s’intéresse à des « jeunes gens anti­mod­ernes » qui « se récla­ment de penseurs comme Jean-Claude Michéa dans leur com­bat con­tre l’idéologie du pro­grès ». La jour­nal­iste a aus­si ren­con­tré Alain de Benoist. Le sec­ond ensem­ble, par Nico­las Truong, donne à lire un arti­cle factuel con­sacré à Michéa et à son « analyse du libéral­isme qui sus­cite des réserves plus à gauche qu’à droite ». Truong pro­pose égale­ment une lec­ture du dernier essai du philosophe, Notre enne­mi le cap­i­tal, pro­longeant sa « cri­tique obstinée du pro­gres­sisme ». Les « débats & analy­ses » du Monde pub­lient aus­si deux tri­bunes. Dans « Une authen­tique pen­sée con­ser­va­trice », Laeti­tia Strauch-Bonart, anci­enne élève du philosophe au lycée, et auteur de Vous avez dit con­ser­va­teur ? (Cerf,2016) ne cache pas son admi­ra­tion pour Michéa : « Nous savions être les heureux élus : la seule classe de ter­mi­nale S du lycée Jof­fre, à Mont­pel­li­er, qui, pour ses trois heures de philoso­phie heb­do­madaires, aurait pour pro­fesseur Jean-Claude Michéa ». Strauch-Bonart cri­tique cepen­dant son « aver­sion » du cap­i­tal­isme : tra­vail­lant en entre­prise, la jeune femme ne ren­con­tre pas le cap­i­tal­isme bro­cardé par Michéa mais « une société bien plus intéres­sante et fructueuse ». Elle s’oppose alors à la mode « un peu sim­ple » de la cri­tique du cap­i­tal­isme « quand d’autres pays rêveraient d’accéder au con­fort qu’il nous apporte ».

La tentation populiste de Michéa selon Anselm Jappe

La sec­onde tri­bune est signée par Anselm Jappe pour lequel Michéa utilis­erait « la par­tie la plus datée de l’œuvre de Marx » et rejoindrait « les posi­tions pop­ulistes dans son idéal­i­sa­tion du peu­ple ». Soulig­nant « la qual­ité intrin­sèque » de ses thès­es, Jappe affirme que Michéa « doit aus­si son suc­cès crois­sant au fait de compter par­mi les fig­ures tutélaires du nou­veau pop­ulisme trans­ver­sal et de s’y prêter de plus en plus volon­taire­ment ». Ratant l’évolution du cap­i­tal­isme, devenu autre qu’un rap­port de dom­i­na­tion, croy­ant en l’existence d’une oli­garchie libérale lib­er­taire, Michéa rejoindrait des posi­tions con­ser­va­tri­ces peu à gauche. Il flirterait avec une forme de pen­sée « total­i­taire » dans sa cri­tique du cap­i­tal­isme. Il demeur­era un authen­tique « intel­lectuel cri­tique » s’il échappe à la « fausse alter­na­tive » entre un pop­ulisme de droite et un pop­ulisme de gauche, évi­tant ain­si de « nag­er avec le courant » pop­uliste actuel.

Réaction et conservatisme : le retour

Le Monde attire régulière­ment l’attention sur les dan­gers de la dif­fu­sion de la pen­sée réac­tion­naire et/ou con­ser­va­trice. Réac­tu­al­isé par Michéa, le dan­ger est cepen­dant ancien. Depuis la mise en lumière d’une main­mise sur le Figaro mag­a­zine par la Nou­velle Droite en 1979 jusqu’aux affaires des rouges bruns, autour de L’Idiot Inter­na­tion­al de Jean-Edern Hal­li­er, en pas­sant par l’affaire des « néo-réacs » soulevée par Plenel dans Le Monde et Lin­den­berg dans un livre. Cette affaire est réap­parue avec la réédi­tion, en 2016, du Rap­pel à l’ordre. Enquête sur les nou­veaux réac­tion­naires de Lin­den­berg. Paru en 2002, ce livre révélait le risque de dérives « réacs » d’intellectuels, de revues, d’éditeurs, d’écrivains et dres­sait une liste de pro­scrip­tion. Elle s’est allongée avec le temps. Ces « néo-réacs », selon l’enquête du 11 jan­vi­er, seraient les « aînés » des jeunes néo-con­ser­va­teurs influ­encés par Michéa, avec Alain de Benoist en arrière- plan. Ce que note Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des rad­i­cal­ités poli­tiques de la Fon­da­tion Jean Jau­rès (social­iste ten­dance PS): « Leur notoriété est tout juste nais­sante, mais les marges sont sou­vent des bouil­lons de cul­ture qui infusent. Regardez la nou­velle droite de 1978, qui investit Le Figaro Mag­a­zine. Son influ­ence était énorme… ». Par­mi ces aînés « néo-réacs », la diver­sité serait le signe d’une rup­ture des digues. De façon non exhaus­tive : Finkielkraut, Zem­mour, Buis­son, Immé­di­ate­ment, Dan­tec, Mil­let, Gauchet, Houelle­becq, de Guille­bon, Taguieff, Renaud Camus, les édi­tions Pierre-Guil­laume de Roux, Bau­mi­er, Muray, Elé­ments, Michéa, Causeur, Alain de Benoist etc. Sou­vent venus de la gauche, comme Michéa, les « néo-réacs » seraient la passerelle vers la droiti­sa­tion du paysage poli­tique. Et les posi­tions actuelles de Michéa influ­en­cent ce bas­cule­ment selon Nico­las Truong : « D’autant que celui que cer­tains con­sid­èrent comme un Philippe Muray de gauche est devenu la coqueluche des nou­veaux con­ser­va­teurs et n’hésite pas à don­ner une inter­view à Causeur ».

L’émancipation des jeunes pousses

Ari­ane Chemin est allée à la « ren­con­tre avec ces nou­veaux con­ser­va­teurs de moins de 30 ans qui prof­i­tent du ter­rain labouré par leurs aînés anti-pen­sée unique sans leur ressem­bler ». Les jeunes pouss­es recon­nais­sent une dette vis-à-vis des anciens mais affir­ment s’en être en par­tie éman­cipés. « La jeune garde » néo-con­ser­va­trice est à la fois plus libérée et plus rad­i­cale. Plus libérée : ces intel­lectuels répon­dent sans com­plexe aux invi­ta­tions de médias rad­i­caux comme TV Lib­erté, et pensent en phase avec l’importante par­tie des Français qui votent pop­uliste. Plus rad­i­cale : ils sont écol­o­gistes, ten­dance inté­grale, pas­sion­nés de lit­téra­ture réac­tion­naire, par­fois social­istes, pop­ulistes, sou­vent con­tre l’avortement, influ­encés par Michéa, anti-bour­geois, con­tre l’idéologie du Pro­grès, acteurs de La Manif pour tous et pour cer­tains fon­da­teurs des Veilleurs, préoc­cupés par « le sec­tarisme » de la pen­sée unique, par­fois lecteurs de Guénon et de Douguine, et, dans le cas de Lim­ite, con­seil­lés par « Jacques de Guille­bon, devenu proche de Mar­i­on Maréchal Le Pen ». Ils écrivent dans des revues web et papi­er comme Le Comp­toir, Philitt, Lim­ite, Acca­tone, Raskar Kapac. Ils repren­nent le con­cept devenu dif­fus de « post-démoc­ra­tie » théorisé par Bau­mi­er et savent avec Orwell que l’apparence démoc­ra­tique peut mas­quer des visées total­isantes. Le mélange des gen­res et des influ­ences, les posi­tions con­tre mod­ernes, la cri­tique du libéral­isme et du cap­i­tal­isme, le goût pour des valeurs classées à droite, la post-démoc­ra­tie, les influ­ences con­jointes de Michéa et de Benoist posent ques­tions au Monde. L’un des intel­lectuels ren­con­trés par Chemin le dit : ils intè­grent « l’anticapitalisme qui prend appui sur la tra­di­tion ».

Un tour chez Alain de Benoist

Ari­ane Chemin a ren­con­tré Alain de Benoist près de Dreux. Ville où vivent « sans machine à laver » les prin­ci­paux ani­ma­teurs de la revue d’écologie inté­grale Lim­ite, née dans « la foulée du mou­ve­ment des Veilleurs. Avec de Benoist, ils ont en com­mun la décrois­sance. Le « fon­da­teur de la Nou­velle Droite » aujourd’hui pub­lié par Pierre-Guil­laume de Roux, auteur de « livres sou­vent opaques », con­tribue à TV Lib­ertés, écrit sur Boule­vard Voltaire et con­tin­ue à écrire dans le nou­velle for­mule d’Élé­ments. Bien que « ten­tant de faire amende hon­or­able », de Benoist penserait tou­jours autour de « la quête iden­ti­taire, la hiérar­chie des races, le pagan­isme… (sic !)». Mais comme pour Michéa, ses idées seraient juste dé-dia­bolisées. C’est pourquoi « la nou­velle pen­sée con­ser­va­trice » ne rechigne pas à lire ces penseurs. Ils parta­gent « un ant­i­cap­i­tal­isme qui prend appui sur la tra­di­tion et le refus d’un cli­vage droite-gauche qui serait devenu obsolète ». Aus­si, « l’idéologue de la nou­velle droite cou­ve les jeunes anti­con­formistes de droite ». Les rhi­zomes mis en évi­dence par cette « Enquête sur la nou­velle pen­sée con­ser­va­trice » s’appuient ain­si sur des socles com­muns for­mant ce qu’Élizabeth Lévy appelait le virus du « con­ser­vatisme révo­lu­tion­naire » (Causeur, Févri­er 2016).

Différences, erreurs et omissions

La minceur de l’enquête explique par­tielle­ment omis­sions, erreurs factuelles, con­fu­sions et rac­cour­cis. Le dossier mélange des revues et des courants de pen­sée qui ont beau­coup de dif­férences. Cela ressort des mis­es au point pub­liées par les jeunes « néo-con­ser­va­teurs ». Textes fouil­lés que l’on retrou­vera sur les sites des revues. Ain­si, Le Comp­toir, revue anti­to­tal­i­taire, doute de pou­voir être assim­ilée à l’extrême-droite. L’enquête ne va pas non plus sans omis­sions. Est oublié le bul­letin Monar­que 3.0, présent sur les réseaux soci­aux, volon­taire­ment décrois­sant en sa forme, pub­liant de jeunes écrivains situ-monar­chistes et michéo-debor­di­ens sous pseu­do, la plu­part instal­lés dans le paysage édi­to­r­i­al con­tem­po­rain. Oublié aus­si Le Lys Noir, au sujet duquel Valls avait pour­tant par­lé de « risque de coup d’État mil­i­taire » à l’Assemblée Nationale. Plusieurs erreurs factuelles attirent aus­si l’œil. Évo­quant Lim­ite, Chemin rap­porte « qu’il fut d’abord ques­tion de ressus­citer la revue Immé­di­ate­ment, ani­mée en 1996 par le catholique tra­di­tion­nal­iste Jacques de Guille­bon et le jour­nal­iste Sébastien Lapaque » mais que « les jeunes croisés ont préféré mar­quer leur dif­férence ». La défunte revue Immé­di­ate­ment, aînée des « jeunes gens anti­mod­ernes », n’a pas été fondée en 1996 par de Guille­bon. Cet écrivain l’a rejointe en 2001. Immé­di­ate­ment a eu comme fon­da­teurs Luc Richard et Sébastien Lapaque, accom­pa­g­nés de jeunes rédac­teurs non con­formistes, comme Falk Van Gaver, ou roy­al­istes. Si Sébastien Lapaque est bien jour­nal­iste, il est surtout un écrivain à l’œuvre romanesque remar­quée. Inspirée de l’écrivain et édi­teur Dominique de Roux, fon­da­teur des Cahiers de l’Herne, Immé­di­ate­ment se recon­nais­sait dans Orwell, Bernanos, Debord, Lasch ou Zami­a­tine. La revue a pub­lié Muray, Houelle­becq, Leroy, Fajardie, Taguieff, de Guille­bon, Tail­landi­er, Michéa, Bau­mi­er, Latouche, Élis­a­beth Lévy etc, et a eu une grande influ­ence sur nom­bre d’intellectuels mais n’a jamais défendu de ligne catholique tra­di­tion­nal­iste. Immé­di­ate­ment a été un lieu lit­téraire et poli­tique de cri­tique de la société du Spec­ta­cle, du Pro­grès en tant qu’idéologie et de la Moder­nité conçue comme étouf­foir.

Une enquête qui s’inscrit dans un contexte plus vaste ?

La quête de jeunes « néo-con­ser­va­teurs » français à com­bat­tre s’inscrit en défini­tive dans une offen­sive mobil­isant plusieurs médias, dont Libéra­tion (du 15 au 17 jan­vi­er 2017). Un pre­mier arti­cle inti­t­ulé « Ring, des édi­tions qui sen­tent le soufre », implicite­ment accusées de droitisme extrême. Un sec­ond con­sacré à « La cul­ture Alt-Right : de l’extrême-droite française à Fight Club », d’où il ressort qu’Alain de Benoist serait l’inspirateur de la droite iden­ti­taire améri­caine ayant con­duit Trump au pou­voir (!!) . Un troisième sobre­ment sur­titré « inci­vil­ités » où l’on apprend que « Les anti IVG s’offrent une cam­pagne de pub (illé­gale) sur des abribus ». Les mêmes visuels pub­liés peu aupar­a­vant dans Le Figaro et Valeurs Actuelles avaient poussé la min­istre Rossig­nol à exprimer son inquié­tude. Le tout com­plété par un por­trait négatif de « Madeleine Bazin de Jessey, sainte-y-touche », co-fon­da­trice de Sens Com­mun, mou­ve­ment issu de La Manif Pour tous. Ces arti­cles et enquêtes parais­sant peu après le vote par les députés d’un « délit numérique d’entrave à l’IVG » et à l’approche d’élections prési­den­tielles annon­cées dans un con­texte de droiti­sa­tion de l’électorat. Une rela­tion de cause à effet ?

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