Autour de Matthieu Pigasse et de Radio Nova, une querelle médiatique oppose désormais plusieurs familles de gauche. Entre humour militant, accusations de « CNews inversé » et ambitions télévisuelles, chacun découvre soudain les vertus et les inconvénients d’un média d’opinion.
La bataille culturelle n’oppose plus seulement la gauche aux médias Bolloré. Elle travaille désormais la gauche elle-même. Depuis quelques jours, Matthieu Pigasse, propriétaire du groupe Combat (Radio Nova, Les Inrockuptibles…), se retrouve au centre d’une passe d’armes révélatrice. Une partie de la gauche médiatique accuse l’autre d’avoir fabriqué sa propre machine de guerre idéologique.
Radio Nova, « CNews inversé » ou laboratoire de la gauche radicale ?
La polémique est née sur X, ce réseau d’Elon Musk que nombre de protagonistes aiment dénoncer mais continuent manifestement d’utiliser avec ardeur. Caroline Fourest, directrice de la rédaction de la revue Franc-Tireur, accusait le 11 mai Radio Nova d’être devenue un « CNews inversé », au service d’une « gauche Pigasse » où des humoristes mélenchonistes s’en prendraient à leurs rivaux idéologiques.
« Je pense que c’est mauvais pour la polarisation donc mauvais pour la démocratie », a‑t-elle encore dénoncé, sur LCI le 12 mai : « C’est mauvais pour les médias de jouer avec les médias, d’en faire des outils au service d’une ligne politique, fût-elle contre l’extrême droite. »
La gauche Pigasse.
Des humoristes mélenchonistes qui humilient les rivaux du chef de la meute, ne parlent que d’Israël, font rire sur la mort de Sophia Aram ou de Gabriel Attal… De l’humour sinistre au service d’une ambition politique. Du CNews inversé. #RadioNova pic.twitter.com/gSYvMschno— Caroline Fourest (@CarolineFourest) May 11, 2026
Étaient notamment visés Pierre-Emmanuel Barré et Guillaume Meurice, le premier ayant ciblé dans un sketch Gabriel Attal (lui souhaitant un cancer) puis Sophia Aram : « Si je devais choisir entre regarder l’Eurovision et regarder le spectacle de Sophia Aram, je me suiciderais. » Et d’enchaîner, lui souhaitant de « devenir daltonienne, de traverser au feu rouge, de se faire renverser par une voiture (“bam !”) avant que celle-ci ne “repasse en marche arrière pour être sûr”. C’est « violent », admet-il, tout en soulignant que l’intéressée nie le « génocide » à Gaza.
Pigasse veut mener la guerre culturelle « jusqu’au bout »
Quelques heures plus tard, Matthieu Pigasse rétorque, lui aussi sur X : « Non, Caroline Fourest, Radio Nova n’est pas un “C News inversé”. C’est un espace libre, parfois irrévérencieux, mais toujours vivant. » Il ajoute que Combat Média serait « à l’exact opposé » d’une « inquisition permanente ». « Oui, on peut rire de tout (…) une société libre n’a pas peur du rire », ajoutera-t-il le 12 mai : « Où est le vrai danger, chez les humoristes de Radio Nova ou dans l’accession désormais possible de la droite radicale au pouvoir ? » Et de conclure : « Nous menons la bataille culturelle, et nous la mènerons jusqu’au bout. »
▶️#Pigasse : “Peut-on tout se permettre pour la “bonne cause” ?
« Radio Nova, il en a fait Radio Gaza, et maintenant Radio Dieudonné. » @CarolineFourest#24hPujadas #LCI # ⤵️ pic.twitter.com/2W8FaKdkjp
— 24h Pujadas (@24hPujadas) May 12, 2026
Sophia Aram, de son côté, fustigera le patron plutôt que les humoristes :
« Comme le harcèlement et la haine en ligne, l’humour de la ‘gauche Pigasse’ se pratique en meute. »
Celle-ci est en effet ciblée depuis ses sketchs visant la mouvance insoumise et pro-palestinienne, et qualifiée au passage d’« Arabe de maison » par Akim Omiri (émission « La Riposte »).
Comme le harcèlement et la haine en ligne, l’humour de la “gauche Pigasse” se pratique en meute. @laRadioNova @MPigasse pic.twitter.com/0wdxJa6n2P
— sophia aram (@SophiaAram) May 11, 2026
Pigasse agace la gauche social-démocrate
Bien sûr, de nombreux activistes se sont invités dans la querelle. Raphaël Enthoven (cofondateur et éditorialiste régulier de Franc-Tireur) a lui aussi assisté, l’œil inquiet, à l’essor de l’humour façon Radio Nova. L’ironie est savoureuse : ceux qui dénoncent depuis des années les médias d’opinion découvrent qu’un média militant peut être acceptable, ou insupportable, selon qu’il sert leur chapelle ou celle du voisin.
Le cas Pigasse révèle ainsi une fracture plus profonde. D’un côté, une gauche social-démocrate, républicaine, laïque, allergique au mélenchonisme culturel. De l’autre, une gauche plus radicale, volontiers indigéniste, qui assume sa bataille culturelle comme un combat total. Radio Nova, dopée par l’arrivée de Guillaume Meurice et de son équipe, est devenue le symbole de cette nouvelle gauche qui veut rire pour dynamiter.
Le Nouvel Obs du 7 mai consacrait d’ailleurs un long portrait à Matthieu Pigasse, présenté comme « le banquier anti-Bolloré qui gauchise la campagne présidentielle » et met ses médias au service de ce combat contre « l’extrême droite ». Le financier assume désormais une ambition médiatico-politique : peser sur 2027, structurer une offre de gauche et, pourquoi pas, lancer une chaîne d’information continue de gauche avec Fabien Gay, directeur de L’Humanité, comme le divulguait le 11 mai dernier Satellifacts : « On se prépare », expliquait ce dernier, évoquant « une vraie rencontre entre un multimillionnaire et un communiste. »
Chez Combat, les belles leçons et les vilaines méthodes
Cette discorde sur l’humour n’est certainement pas la dernière, ni la première autour de Mathieu Pigasse. Rappelons que le 15 avril, Libération publiait une enquête sur le groupe Combat, évoquant un « climat de pression et d’humiliations verbales » autour de Wassila Meddas, dirigeante et compagne de Pigasse. Plusieurs témoignages y décrivaient un management jugé brutal, ce que ce dernier a ensuite contesté. Le tableau devient alors plus croustillant : un patron multimillionnaire, banquier d’affaires, propriétaire de médias engagés à gauche, donnant des leçons de liberté tout en rêvant d’une chaîne d’opinion progressiste. À droite, on appellerait cela une concentration idéologique inquiétante.
La guerre médiatique des gauches a au moins un mérite : elle oblige chacun à regarder ses propres contradictions. Et visiblement, le spectacle ne fait que commencer.
Rodolphe Chalamel

