En consacrant un sujet au journaliste François Bousquet avant de tendre le micro à Matthieu Pigasse, « Quotidien » a livré une séquence très balisée. Sous habillage satirique, TMC a surtout mis en scène une télévision d’opinion qui défend son propre camp culturel.
Mardi 21 avril, « Quotidien » a enchaîné un sujet consacré au journaliste et essayiste François Bousquet et un entretien avec le multimillionnaire et patron de presse Matthieu Pigasse. Le procédé valait presque démonstration : d’abord la mise en accusation d’un invité passé par CNews, ensuite la parole donnée à un millionnaire présenté par TF1+ comme « un banquier de gauche qui mène une bataille culturelle contre l’extrême droite ». Pour rappeler au téléspectateur le bon du mauvais acteur.
Bousquet dénonce l’« enclave Pigasse »
Le segment « 20h30 Médias » sur l’essayiste François Bousquet, directeur de la rédaction de la revue Éléments, relevait moins de la discussion que du signalement politique, entre références idéologiques et évocation de saisines de l’ARCOM.
Voir aussi : Matthieu Pigasse, infographie
En cause : ses propos tenus le matin même dans « L’Heure des Pros » sur CNews : « Je vais aux Inrockuptibles dans l’immeuble de Mathieu Pigasse, dans le 18ᵉ arrondissement, c’est un immeuble énorme où il n’y a que des blancs. Mais quand vous allez là-bas, il faut descendre à Clignancourt, et Clignancourt c’est sidérant, vous marchez 500 mètres, il n’y a pas un blanc ». En quelques secondes, l’auteur du livre Sale blanc, le racisme qu’on ne veut pas voir dénonçait la non-mixité ethnique pratiquée dans les rédactions dirigées par Mathieu Pigasse, en dépit de leurs prêches pour celle-ci. « Voilà le bobolchevisme : l’amour du peuple mais vu depuis un mirador climatisé », assène d’ailleurs Bousquet dans son essai.
Sur le plateau de Quotidien, Pigasse déclinera toute réponse circonstanciée, en dépit des relances de Yann Barthès. « Il n’y a pas d’autre réponse que le mépris », se bornera-t-il à dire. Sur X, Bousquet lâchait de son côté : « Ils vous traitent de “racistes”, mais, en attendant, jamais de menteurs. »
Ce 22 avril, le journaliste a dénoncé des informations biaisées et l’absence totale de contradictoire.
Hier soir, Quotidien a consacré de longues minutes à faire mon procès et celui de mon nouveau livre “Sale Blanc”. Le tout avec des informations erronées et biaisées mais surtout sans aucun contradictoire.
Et évidemment, impossible de faire valoir mon droit de réponse. @Qofficiel pic.twitter.com/rRSRuMtZH4
— François Bousquet (@Bousquet_FR) April 22, 2026
En effet, au lieu d’ouvrir un débat, « Quotidien » fait venir Matthieu Pigasse comme témoin à charge. Le choix est d’autant moins neutre que l’entretien est présenté comme celui d’un homme engagé dans une « bataille culturelle ».
Pigasse : quand l’antifa s’habille en Prada
Pigasse a au moins le mérite d’assumer ses visées politiques : « Il faut que la gauche s’unisse », dit-il, expliquant que ses médias visent « l’impact social ». « Diversité, mixité… » : tout le vocabulaire y est. Sur ses médias du groupe « Combat », il admet que « l’objectif n’est pas d’être rentable » mais de « donner du sens ».
Face à lui, on peine à distinguer les journalistes des groupies. Le chroniqueur Paul Gasnier dresse un portrait élégiaque évoquant rapidement la proximité de sa famille avec le monde de la presse et rappelant que déjà en 2012 il était passé sur « le Petit Journal », pour s’en prendre cette fois à Nicolas Sarkozy. On y voit également une proximité avec un autre argentier de la gauche, le défunt Pierre Bergé, ainsi qu’un autre riche camarade cité dans des affaires toutes aussi glauques que le premier : Xavier Niel. Sur le plateau, Pigasse ne se cache pas, il se place dans la « bataille culturelle », veut imposer ses thèmes, ses idées, ses mots, se revendique en opposant aux médias Bolloré avec ses médias à lui et entend peser dans le combat politique de 2027.
Seule entorse à l’entre-soi : l’explication demandée à Pigasse sur les accusations formulées le 15 avril par Libération visant sa compagne, Wassila Meddas, promue directrice des marques. Selon le quotidien, la jeune femme traumatise les rédactions du groupe Combat par son management autoritaire. « C’est la rançon du succès », bottera en touche le dirigeant, regrettant des attaques contre « une jeune femme issue de la diversité ». « Ce qui est troublant, c’est qu’un média de gauche (Libération) attaque un autre média de gauche (Radio Nova) », jugera Yann Barthès, comme pour rétablir l’entre-soi.
Libération a fait un papier mettant en cause le management chez Pigasse et plus particulièrement Wassila Meddas, sa compagne … En conclusion Pigasse regrette qu’on s’attaque entre gauchistes.https://t.co/2Ktch1qlPq pic.twitter.com/I31f1DaUDn
— Gabriel BOYER (@BoyerGabriel042) April 22, 2026
L’anti-Bolloré en Terre du milieu
Mieux vaut en effet s’attaquer au patron de CNews, Vincent Bolloré. Pigasse insiste, il est « beaucoup moins riche », « tout nous sépare et tout nous oppose », le qualifiant d’« héritier » qui avait « une chapelle dans son jardin d’enfance ». Son « storytelling » de « self-made man » est bien rôdé. Il a investi son argent « moi-même, personnellement, lourdement ».
Pour l’union de la gauche #quotidien pic.twitter.com/NtY7lC5K1w
— Matthieu Pigasse (@MPigasse) April 22, 2026
Il se veut également rassurant. S’ils se sont croisés, ils ne se seraient pas revus « depuis vingt ans » : « Je ne fais pas de réunion avec les gens de la droite radicale », jure-t-il avant d’enchaîner avec des analogies à mi-chemin entre le geek attardé et le moralisateur de salon, affirmant lutter contre « les forces du mal », évoquant même Sauron dans Le Seigneur des Anneaux.
On notera que ce donneur de leçons, qui fut un temps conseiller du très vertueux Dominique Strauss-Kahn, ne s’est pas attardé sur ses business en Afrique, notamment avec le président de la République démocratique du Congo, Denis Sassou-Nguesso (un homme d’État élu, démocratiquement… depuis plus d’un quart de siècle).
Flatterie et convergence des luttes : Bouygues et Combat, même combat
Un journaliste de « Quotidien » demande : « Est-ce que vous faites le poids ? », oubliant que lui-même fait de la réclame pour la gauche sur la chaîne du milliardaire Bouygues. Jean-Michel Apathie, lui, s’inquiète : « Faut trouver un relais politique, c’est ça qui est difficile. » L’entre-soi (reproché à CNews) est alors total sur le plateau. En confiance, Pigasse n’écarte pas de soutenir Jean-Luc Mélenchon et défend l’union de la gauche là où Bolloré et ses médias défendent l’union des droites.
Des télévisions d’opinion qui ne s’assument pas toujours
C’est là que la comparaison avec CNews devient intéressante. Les adversaires de la chaîne répètent qu’elle ferait de l’opinion plus que de l’information. Soit. Mais « Quotidien » montre ici que le groupe TF1 pratique lui aussi, avec Quotidien, une télévision de positionnement, simplement plus conforme aux réflexes dominants de la bourgeoisie médiatique. La méthode change de ton, pas de nature : la séquence n’avait rien d’un exercice journalistique désintéressé. Elle opposait un homme à disqualifier et un multimillionnaire à écouter. Pigasse dit à voix haute ce que Barthès pratique à l’écran : une télévision d’opinion, elle aussi, mais au service du discours dominant.
Rodolphe Chalamel
Illustration : capture d’écran TMC/Quotidien. Source : YouTube

