Accueil E Veille médias E L’antiracisme pris à son propre jeu : Barthès et Pigasse en veulent à François Bousquet

L’antiracisme pris à son propre jeu : Barthès et Pigasse en veulent à François Bousquet

23 avril 2026 | Temps de lecture : 6 minutes

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En con­sacrant un sujet au jour­nal­iste François Bous­quet avant de ten­dre le micro à Matthieu Pigasse, « Quo­ti­di­en » a livré une séquence très bal­isée. Sous habil­lage satirique, TMC a surtout mis en scène une télévi­sion d’opinion qui défend son pro­pre camp culturel.

Mar­di 21 avril, « Quo­ti­di­en » a enchaîné un sujet con­sacré au jour­nal­iste et essay­iste François Bous­quet et un entre­tien avec le mul­ti­mil­lion­naire et patron de presse Matthieu Pigasse. Le procédé valait presque démon­stra­tion : d’abord la mise en accu­sa­tion d’un invité passé par CNews, ensuite la parole don­née à un mil­lion­naire présen­té par TF1+ comme « un ban­quier de gauche qui mène une bataille cul­turelle con­tre l’extrême droite ». Pour rap­pel­er au téléspec­ta­teur le bon du mau­vais acteur.

Bousquet dénonce l’« enclave Pigasse »

Le seg­ment « 20h30 Médias » sur l’essayiste François Bous­quet, directeur de la rédac­tion de la revue Élé­ments, rel­e­vait moins de la dis­cus­sion que du sig­nale­ment poli­tique, entre références idéologiques et évo­ca­tion de saisines de l’ARCOM.

Voir aus­si : Matthieu Pigasse, infographie

En cause : ses pro­pos tenus le matin même dans « L’Heure des Pros » sur CNews : « Je vais aux Inrock­upt­ibles dans l’immeuble de Math­ieu Pigasse, dans le 18ᵉ arrondisse­ment, c’est un immeu­ble énorme où il n’y a que des blancs. Mais quand vous allez là-bas, il faut descen­dre à Clig­nan­court, et Clig­nan­court c’est sidérant, vous marchez 500 mètres, il n’y a pas un blanc ». En quelques sec­on­des, l’auteur du livre Sale blanc, le racisme qu’on ne veut pas voir dénonçait la non-mix­ité eth­nique pra­tiquée dans les rédac­tions dirigées par Math­ieu Pigasse, en dépit de leurs prêch­es pour celle-ci. « Voilà le bobolchevisme : l’amour du peu­ple mais vu depuis un mirador cli­ma­tisé », assène d’ailleurs Bous­quet dans son essai.

Sur le plateau de Quo­ti­di­en, Pigasse déclin­era toute réponse cir­con­stan­ciée, en dépit des relances de Yann Barthès. « Il n’y a pas d’autre réponse que le mépris », se bornera-t-il à dire. Sur X, Bous­quet lâchait de son côté : « Ils vous trait­ent de “racistes”, mais, en atten­dant, jamais de menteurs. »

Ce 22 avril, le jour­nal­iste a dénon­cé des infor­ma­tions biaisées et l’absence totale de contradictoire.

En effet, au lieu d’ouvrir un débat, « Quo­ti­di­en » fait venir Matthieu Pigasse comme témoin à charge. Le choix est d’autant moins neu­tre que l’entretien est présen­té comme celui d’un homme engagé dans une « bataille culturelle ».

Pigasse : quand l’antifa s’habille en Prada

Pigasse a au moins le mérite d’assumer ses visées poli­tiques : « Il faut que la gauche s’unisse », dit-il, expli­quant que ses médias visent « l’impact social ». « Diver­sité, mix­ité… » : tout le vocab­u­laire y est. Sur ses médias du groupe « Com­bat », il admet que « l’objectif n’est pas d’être rentable » mais de « don­ner du sens ».

Face à lui, on peine à dis­tinguer les jour­nal­istes des groupies. Le chroniqueur Paul Gas­nier dresse un por­trait élé­giaque évo­quant rapi­de­ment la prox­im­ité de sa famille avec le monde de la presse et rap­pelant que déjà en 2012 il était passé sur « le Petit Jour­nal », pour s’en pren­dre cette fois à Nico­las Sarkozy. On y voit égale­ment une prox­im­ité avec un autre argen­tier de la gauche, le défunt Pierre Bergé, ain­si qu’un autre riche cama­rade cité dans des affaires toutes aus­si glauques que le pre­mier : Xavier Niel. Sur le plateau, Pigasse ne se cache pas, il se place dans la « bataille cul­turelle », veut impos­er ses thèmes, ses idées, ses mots, se revendique en opposant aux médias Bol­loré avec ses médias à lui et entend peser dans le com­bat poli­tique de 2027.

Seule entorse à l’entre-soi : l’explication demandée à Pigasse sur les accu­sa­tions for­mulées le 15 avril par Libéra­tion visant sa com­pagne, Was­si­la Med­das, pro­mue direc­trice des mar­ques. Selon le quo­ti­di­en, la jeune femme trau­ma­tise les rédac­tions du groupe Com­bat par son man­age­ment autori­taire. « C’est la rançon du suc­cès », bot­tera en touche le dirigeant, regret­tant des attaques con­tre « une jeune femme issue de la diver­sité ». « Ce qui est trou­blant, c’est qu’un média de gauche (Libéra­tion) attaque un autre média de gauche (Radio Nova) », jugera Yann Barthès, comme pour rétablir l’entre-soi.

L’anti-Bolloré en Terre du milieu

Mieux vaut en effet s’attaquer au patron de CNews, Vin­cent Bol­loré. Pigasse insiste, il est « beau­coup moins riche », « tout nous sépare et tout nous oppose », le qual­i­fi­ant d’« héri­ti­er » qui avait « une chapelle dans son jardin d’enfance ». Son « sto­ry­telling » de « self-made man » est bien rôdé. Il a investi son argent « moi-même, per­son­nelle­ment, lourdement ».

Il se veut égale­ment ras­sur­ant. S’ils se sont croisés, ils ne se seraient pas revus « depuis vingt ans » : « Je ne fais pas de réu­nion avec les gens de la droite rad­i­cale », jure-t-il avant d’enchaîner avec des analo­gies à mi-chemin entre le geek attardé et le moral­isa­teur de salon, affir­mant lut­ter con­tre « les forces du mal », évo­quant même Sauron dans Le Seigneur des Anneaux.

On notera que ce don­neur de leçons, qui fut un temps con­seiller du très vertueux Dominique Strauss-Kahn, ne s’est pas attardé sur ses busi­ness en Afrique, notam­ment avec le prési­dent de la République démoc­ra­tique du Con­go, Denis Sas­sou-Ngues­so (un homme d’État élu, démoc­ra­tique­ment… depuis plus d’un quart de siècle).

Flatterie et convergence des luttes : Bouygues et Combat, même combat

Un jour­nal­iste de « Quo­ti­di­en » demande : « Est-ce que vous faites le poids ? », oubliant que lui-même fait de la réclame pour la gauche sur la chaîne du mil­liar­daire Bouygues. Jean-Michel Apathie, lui, s’inquiète : « Faut trou­ver un relais poli­tique, c’est ça qui est dif­fi­cile. » L’entre-soi (reproché à CNews) est alors total sur le plateau. En con­fi­ance, Pigasse n’écarte pas de soutenir Jean-Luc Mélen­chon et défend l’union de la gauche là où Bol­loré et ses médias défend­ent l’union des droites.

Des télévisions d’opinion qui ne s’assument pas toujours

C’est là que la com­para­i­son avec CNews devient intéres­sante. Les adver­saires de la chaîne répè­tent qu’elle ferait de l’opinion plus que de l’information. Soit. Mais « Quo­ti­di­en » mon­tre ici que le groupe TF1 pra­tique lui aus­si, avec Quo­ti­di­en, une télévi­sion de posi­tion­nement, sim­ple­ment plus con­forme aux réflex­es dom­i­nants de la bour­geoisie médi­a­tique. La méth­ode change de ton, pas de nature : la séquence n’avait rien d’un exer­ci­ce jour­nal­is­tique dés­in­téressé. Elle oppo­sait un homme à dis­qual­i­fi­er et un mul­ti­mil­lion­naire à écouter. Pigasse dit à voix haute ce que Barthès pra­tique à l’écran : une télévi­sion d’opinion, elle aus­si, mais au ser­vice du dis­cours dominant.

Rodolphe Cha­la­mel

Illus­tra­tion : cap­ture d’écran TMC/Quotidien. Source : YouTube

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