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[Dossier] La radicalisation orwellienne des médias

2 août 2016

Temps de lecture : 7 minutes
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[Dossier] La radicalisation orwellienne des médias

[Pre­mière dif­fu­sion le 4 décem­bre 2015] Red­if­fu­sions esti­vales 2016

En France, à l’automne 2015, la radicalisation ne touche pas que certains musulmans ayant résumé leur religion au djihad, celle-ci concerne également un très grand nombre de journalistes qui n’hésitent plus à franchir un stade supplémentaire dans la pratique orwellienne de leur métier, passant de la propagande insidieuse au mensonge le plus décomplexé.

Nous avions évo­qué, en mai dernier (Lire > Dossier : Les médias face à l’Islam, soumis­sion ?) les rela­tions ambiguës, com­plaisantes, voire stratégique­ment dan­gereuses, qu’entretenaient cer­tains médias français avec l’islam ter­ror­iste. Après les ter­ri­bles atten­tats du 13 novem­bre à Paris, il eût été angélique d’imaginer la pos­si­bil­ité d’un mea cul­pa, mais le choc aurait pu, du moins, per­me­t­tre un min­i­mum de remise en ques­tion. Loin de là, de nom­breux médias se sont enfer­rés dans le déni, voire ont osé des manip­u­la­tions qu’ils ne se seraient jamais per­mis jusque là. Pour­tant, un ensem­ble de faits, de révéla­tions, d’études, d’interventions d’experts, de preuves – et de cadavres –, s’accumulait pour don­ner tort à la manière dont ils avaient choisi de traiter un cer­tain nom­bre d’informations depuis que le phénomène de l’islam ter­ror­iste est apparu, et en dépit du fait que celui-ci soit si sou­vent au cen­tre de l’actualité depuis bien­tôt quinze ans ; et en dépit du fait qu’il soit d’autant plus impérieux de traiter ces infor­ma­tions sous l’angle adéquat qu’il en va, in fine, de la sécu­rité des Français dans un con­texte de guerre.

Des « déséquilibrés » aux « assaillants »

Après le mas­sacre, devant le con­stat fla­grant d’un défaut d’analyse, il paraît urgent d’attribuer les respon­s­abil­ités et de juger les défail­lances. N’importe quel citoyen se trou­ve naturelle­ment en posi­tion de deman­der des comptes à ceux qui sont cen­sés l’informer alors que l’extraordinaire a eu lieu : la guerre en plein Paris. Le juge antiter­ror­iste Marc Tre­v­idic, dont les inter­ven­tions, après les atten­tats, ont récolté un écho notable, a exposé com­ment les attaques ter­ror­istes que l’EI livre con­tre la France depuis deux ans s’inscrivaient dans une stratégie par­faite­ment établie par l’ennemi. Il s’agissait de créer un mou­ve­ment de crescen­do dans l’horreur, dont les atten­tats du 13 novem­bre furent le pre­mier point d’orgue. Ain­si, ce furent d’abord des actes isolés et dis­séminés avant d’atteindre à cette pre­mière per­pé­tra­tion organ­isée d’un mas­sacre de masse. Cette dra­maturgie élaborée en amont dans le but de faire « mon­ter la pres­sion » et d’instiguer durable­ment un cli­mat de ter­reur en France relève d’une stratégie red­outable. Com­bat­tre l’ennemi, c’est con­naître l’ennemi. Or, la plu­part des médias français n’a guère per­mis à la pop­u­la­tion visée par cet enne­mi de le con­naître, donc de le com­bat­tre. En effet, les actes isolés qu’évoque le juge Tre­v­idic, ce sont ces nom­breux crimes ou ten­ta­tives com­mis dès décem­bre 2014 presque chaque mois par des indi­vidus qui furent sys­té­ma­tique­ment présen­tés comme des « déséquili­brés » par de nom­breux médias. Or, après les pro­pos du juge et bien qu’ils aient été par­ti­c­ulière­ment relayés, on n’a pas enten­du un seul jour­nal­iste remar­quer que l’interprétation qui avait été don­née de ces événe­ments avait été par con­séquent erronée, voire qu’elle rel­e­vait d’une pure fal­si­fi­ca­tion. Il s’agissait pour­tant d’un con­stat néces­saire.

Subitement en guerre

« Cette fois, c’est la guerre. » titrait Le Parisien, le 14 novem­bre ; « Notre guerre », en une du Point le 19 novem­bre ; « Com­ment vain­cre Daech ? » pour L’Obs, le même jour ; « Com­ment gag­n­er la guerre ? » pour L’Express, le 16… Cette pro­liféra­tion de titres mar­ti­aux, au lende­main des atten­tats, tran­chait avec le dis­cours implicite qui les avait précédés. « Cette fois, c’est la guerre », pourquoi : « cette fois » ? Aupar­a­vant, nous jouions à la marelle avec les dji­hadistes ? Il parais­sait pour­tant clair qu’une inter­na­tionale islamiste avait déclaré la guerre à l’Occident depuis le 11 sep­tem­bre 2001… Il n’y a vis­i­ble­ment que cer­tains jour­nal­istes français qui n’avaient pas été aver­tis. Eux aperce­vaient des « déséquili­brés » et notaient la mul­ti­pli­ca­tion d’ « actes isolés » sans rap­port avec l’islam, jusqu’à ce que, subite­ment, et comme si rien ne l’avait lais­sé présager, des islamistes amal­ga­ment des Français, de gauche ou de droite, de souche ou non, hon­teux ou pas, pour les mas­sacr­er selon une ligne de front qui, dans leur démarche, ne fai­sait pas le moin­dre doute. Ain­si, à la sidéra­tion naturelle qui suiv­it l’irruption de sem­blables atroc­ités en plein Paris, s’ajouta un autre genre de sidéra­tion, laque­lle prove­nait de l’invraisemblable impré­pa­ra­tion psy­chologique dans laque­lle se trou­vait le peu­ple français, impré­pa­ra­tion entretenue par ceux dont la mis­sion aurait été au con­traire de lui don­ner les élé­ments néces­saires à com­pren­dre ce qui lui arrivait.

Tous les degrés du déni

Quand, ain­si que les dirigeants de l’État Islamique l’avaient claire­ment annon­cé en févri­er dernier, notre enne­mi nous men­ace d’invasion migra­toire et de chaos en méditer­ranée pour désta­bilis­er l’Europe, les réac­tions du Monde et de Libéra­tion, deux mois plus tard, con­sis­tent à prôn­er l’ouverture totale des fron­tières, comme s’il s’agissait de col­la­bor­er à notre pro­pre destruc­tion ! Lorsque la crise dépasse même les men­aces proférées, il y a tou­jours des médias français qui con­tin­u­ent d’entretenir un déni quant à l’ampleur du phénomène, voire qui déguisent cette men­ace de Daech mise à exé­cu­tion en mer­veilleuse oppor­tu­nité ! Quant au fait qu’au-delà d’être un for­mi­da­ble instru­ment de désta­bil­i­sa­tion du con­ti­nent, cet afflux de pop­u­la­tion soit pour l’EI un moyen de répan­dre des sol­dats dans toute l’Europe, ces mêmes médias masquent le risque ou cul­pa­bilisent ceux qui l’évoquent en les sus­pec­tant de se muer en agi­ta­teurs d’extrême-droite (Ouest France, Libéra­tion, BFMTV), con­tribuant ain­si à ren­dre nos pays tou­jours plus vul­nérables. Lorsque l’enquête sur les atten­tats de Paris con­firme, cepen­dant, que deux kamikazes sont des migrants, le déni du réel atteint un degré sup­plé­men­taire puisque France Inter en vient à tout bon­nement réécrire le titre d’un de ses papiers, comme l’a relevé l’OJIM dernière­ment, changeant : « Le fan­tasme de l’infiltration ter­ror­iste » par « Des ter­ror­istes par­mi les migrants ? », toute honte bue, tout principe d’honnêteté passé à la trappe. D’abord on pra­tique le déni de réel pour des raisons idéologiques, ensuite, le déni du déni, pour ne pas entamer une remise en cause dont les con­séquences pour­raient s’avérer ver­tig­ineuses. Voici le cer­cle vicieux dans lequel se trou­vent entrainés tant de jour­nal­istes français au moment où les faits les démentent.

Du bon usage des cadavres

« J’ai appris la dif­fu­sion d’images de corps. J’appelle au respect de la dig­nité des per­son­nes décédées, de leurs familles. », twee­t­ait madame Taubi­ra, le 15 novem­bre, faisant référence à cette fameuse pho­to de l’intérieur du Bat­a­clan après le mas­sacre. Deux mois plus tôt, nulle­ment choquée par la dif­fu­sion du corps d’un enfant migrant illi­co icônisé par les médias, le min­istre de la Jus­tice twee­t­ait, avec son impayable lyrisme : « Son prénom avait des ailes, son petit cœur a dû bat­tre si fort que les étoiles de mer l’ont emporté sur les rivages de nos con­sciences. » Ces morts du Bat­a­clan, donc, ne doivent quant à eux ni cir­culer ni par­venir aux « rivages de nos con­sciences ». Étrange « deux poids, deux mesures » de la pudeur dont, à l’instar de Chris­tiane Taubi­ra, ont donc fait mon­tre les médias français dans leur ensem­ble à cette occa­sion. Enfin, étrange… On aura bien com­pris qu’il y a des pho­tos macabres dont le choc est idéologique­ment exploitable et d’autres, non. Il fal­lait donc martel­er les esprits de la pho­to du petit Aylan afin de pouss­er les Européens à ouvrir leurs fron­tières aux migrants, migrants dont cer­tains par­ticiperaient à des mas­sacres en France, mas­sacres dont les pho­tos, elles, ne devaient, en revanche, pas être dif­fusées. Dans cet exem­ple, les médias qui jouent à ce jeu ne réécrivent pas leurs pro­pos, mais ils con­tre­dis­ent leurs méth­odes, lais­sant soupçon­ner com­ment celles-ci ont moins à voir avec l’information qu’avec la manip­u­la­tion de masse.

Les témoignages comme caisse de résonance

Il y a, enfin, une tech­nique d’influence que l’on relève rarement tant elle est dis­simulée : celle des témoignages. Elle per­met en effet aux médias de don­ner l’impression d’une una­nim­ité fac­tice, en don­nant la parole à ceux dont les pro­pos illus­trent l’idéologie qu’ils défend­ent. Fac­teur aggra­vant : celui qui ne com­mu­nie pas au poli­tique­ment cor­rect de mise n’osera pas s’exprimer libre­ment à vis­age décou­vert, sachant qu’il deviendrait immé­di­ate­ment une cible poten­tielle de mépris exhibée à la vin­dicte publique. Après les atten­tats, l’un des témoignages les plus célèbres se trou­va être celui d’un petit garçon filmé place de la République, en com­pag­nie de son père. Ravis, de nom­breux médias en remirent même une couche, puisque ce père et son fils furent ensuite invités sur le plateau de Yann Barthès. Pourquoi ce témoignage fut-il autant val­orisé ? L’enfant est char­mant, certes, et son père est égale­ment émou­vant dans la manière qui est la sienne de ras­sur­er son fils. Mais au-delà, ils représen­tent tous deux un tract en faveur du mul­ti­cul­tur­al­isme : d’origine asi­a­tique, le père, un « Français de cœur » qui a prénom­mé son enfant d’un nom de héros de feuil­leton améri­cain – Bran­don –, affirme que sa mai­son, c’est la France. Insi­dieuse­ment, cela per­met de dif­fuser l’idée que le mul­ti­cul­tur­al­isme ne doit pas être remis en cause au moment où la coex­is­tence de cul­tures con­flictuelles sur les mêmes ter­ri­toires vient d’aboutir à 130 morts… Surtout, l’enfant, dans son lan­gage, explique aux téléspec­ta­teurs que « les méchants, c’est pas très gen­til », le père le ras­sure en lui expli­quant qu’il y en a partout, des « méchants », et qu’on va les com­bat­tre avec des ros­es – riposte flo­rale qui sem­ble d’abord laiss­er l’enfant un rien dubi­tatif, et on le com­prend… Bref, un dis­cours qui explique, en sub­stance, qu’il n’y a rien à com­pren­dre, qu’il n’y a rien à déduire, qu’il n’y a rien à chang­er. Le dis­cours qui, plus cer­taine­ment qu’un enfant de six ans, ras­sure avant tout les jour­nal­istes… N’y avait-il pas quelque part d’autres gen­res de témoignages à recueil­lir, comme, par exem­ple, un citoyen excédé récla­mant des comptes aux élites médi­ati­co-poli­tiques pour ne l’avoir pas ren­seigné cor­recte­ment sur les drames que leur incom­pé­tence organ­i­sait ?

Le leurre fasciste

Au lien suiv­ant, qui indique : « Man­i­fes­ta­tion anti-étrangers, Pon­tivy, « Ils se sont défoulés sur un pas­sant d’origine maghrébine », sur le site de France Bleu, aujourd’hui, on tombe sur l’information : « La page est introu­vable », suiv­ie d’un « smi­ley triste » : L Il eut été plus hon­nête de rédi­ger un démen­ti, mais non ! On s’est con­tenté d’effacer à demi les traces du crime, du men­songe fab­riqué de toutes pièces d’une man­i­fes­ta­tion anti-migrants ayant pré­ten­du­ment dégénérée en raton­nade, men­songe depuis démen­ti très offi­cielle­ment. Tou­jours obsédés par un enne­mi his­torique­ment mort depuis 70 ans, de nom­breux médias, alors que 130 vic­times de l’Islamisme rad­i­cal gisent au sol, traque­nt immé­di­ate­ment… le skin­head de ser­vice. Cet enne­mi qui leur va bien, qui leur tient chaud, qui les ras­sure, qui les con­forte intel­lectuelle­ment, même s’il est tout à fait obsolète. Encore une fois, ne voulant se con­fron­ter au prob­lème, ils ne le pensent pas, ne nous y pré­par­ent pas, pire : ils nous désar­ment intel­lectuelle­ment et morale­ment face à lui. Et au-delà de toute ques­tion idéologique, c’est pour des raisons stratégiques de cet ordre que devrait être impi­toy­able­ment délégitimée une grande par­tie de cette classe médi­a­tique, alors que la panique qui est aujourd’hui la sienne devant ses défauts d’analyse prend la tour­nure de con­tor­sions, de manip­u­la­tions et de men­songes les plus éhon­tés. Autant d’aveux indi­rects.

Crédit pho­to : Vuics — “Angry Pinoc­chio” via DeviantArt

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