Martin Ajdari, patron du gendarme de l’audiovisuel, veut désormais imposer aux influenceurs les plus suivis les mêmes règles d’équilibre et de prudence que les médias traditionnels lors de la prochaine élection présidentielle. Une nouvelle extension de pouvoir, alors que l’autorité est déjà accusée de partialité.
« On va sans doute avoir un regard nouveau, inédit, sur le rôle des créateurs de contenu » : le 28 juillet sur Sud Radio, Martin Ajdari a jeté un pavé dans la mare, évoquant l’action de l’Arcom dans l’élection présidentielle qui s’annonce.
Dans son viseur, les influenceurs : « Ceux que l’on va sans doute regarder, ce sont ceux qui ont la plus grande influence, le plus grand nombre d’abonnés. » Son objectif ? « Que l’on puisse leur demander de respecter les mêmes règles d’équilibre ou d’égalité entre les candidats qu’ils invitent ». Mais aussi « les mêmes règles de prudence, de modération, dans le traitement de la campagne ».
L’Arcom envisage donc d’imposer ses règles à une nouvelle catégorie de médias. Voire même son principe de traitement « univoque » de l’actualité politique, raison pour laquelle CNews a été mise en demeure au mois de juin dernier. L’autorité avait d’ailleurs franchi là un cap dans le contrôle éditorial d’un média privé.
« On ne doit pas s’interdire de regarder »
Les nouvelles ambitions de Martin Ajdari restent floues. Il n’a pas encore précisé le nombre d’abonnés nécessaires pour se voir soumis à son autorité. Avec ses 20 millions d’abonnés toutes plateformes confondues, Hugo Décrypte sera sans doute scruté – mais ne risque guère d’être inquiété. Gaspard G, qui en compte près de 2 millions, mais qui a interviewé Jean-Luc Mélenchon en avril dernier en partenariat avec TF1, devrait aussi l’être.
Que faire néanmoins du média de gauche Blast, avec ses 1,7 million d’abonnés sur YouTube ? Ou de celui de droite alternative, TV Libertés, avec 1,1 million ? Au-delà de la menace, le dispositif peut virer à l’usine à gaz. Les uns seront-ils contraints d’inviter (au hasard) Sarah Knafo et les autres Raphaël Glucksmann ?
« Sur le principe, si ces influenceurs ont une diffusion massive, comme ça a pu être le cas lors de la précédente campagne américaine, alors en application de la loi, on ne doit pas s’interdire de regarder si les mêmes principes ne doivent pas créer une vigilance particulière de la part du régulateur », a poursuivi Martin Ajdari, invoquant le cadre légal.
« La loi audiovisuelle permet de leur appliquer les mêmes principes »
C’est sûr : l’accumulation des textes normatifs a permis à l’autorité audiovisuelle de s’arroger sans cesse de nouveaux pouvoirs.
La directive européenne « Services médias audiovisuels » de 2010 et 2018, transposée dans la loi de 1986 créant l’Arcom, pourrait justifier de placer les « services de médias audiovisuels » sous l’autorité du régulateur. Il suffirait que ces derniers fournissent des programmes d’information, de divertissement ou d’éducation.
Martin Ajdari a néanmoins reconnu des différences d’applications : « Ce ne seront pas les mêmes règles, les principes de diffusion des contenus sont complètement différents. » Selon lui, les notions de temps de parole diffèrent « sur un contenu non linéaire ou sur un contenu linéaire » [diffusé à un horaire fixe ou non].
Domestiquer les créateurs de contenu
L’idée n’est pas neuve, elle a même été esquissée par les Sénateurs de la mission d’enquête sur les zones grises de l’information le 9 juillet dernier. Derrière la crainte d’« ingérences intérieures » du centriste Laurent Lafon, les parlementaires ont proposé de soumettre les créateurs de contenu aux obligations de l’audiovisuel, à savoir la « lutte contre les discours de haine » ou encore le « respect de la dignité humaine ». En contrepartie, ils proposent d’inclure certains créateurs de contenu d’information dans la liste des « services d’intérêt général » (SIG) établie par l’Arcom.
🚨La censure va-t-elle se renforcer à l’approche de la présidentielle ? Le patron de l’ARCOM annonce que le régulateur va avoir un “regard NOUVEAU” sur les créateurs de contenus qui ont “une grande influence”. Il veut notamment leur imposer le respect du pluralisme.…
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) July 28, 2026
Un arbitre partial
« Certains trouvent que nos décisions sont trop intrusives », a‑t-il admis, confiant être confronté à plusieurs pressions contraires de l’opinion : « Certains nous accusent de censure, d’autres au contraire nous font le reproche d’être trop laxistes et de laisser sur différentes ondes s’exprimer des propos qui vont au-delà des limites de la liberté d’expression. »
Ajdari a ainsi regretté les tentatives de manipulation collective des saisines, indiquant ne pas recevoir « 90 % des saisines », menées par des téléspectateurs ou des auditeurs mécontents « de ce qu’ils ont entendu ».
Plaidant l’impartialité, le haut fonctionnaire a juré n’avoir « jamais, jamais » reçu d’appels téléphoniques de la part d’Emmanuel Macron, soulignant qu’il ne prenait pas les décisions, les affaires étant tranchées par le collège de neuf membres.
Rendre l’Arcom plus puissante encore ?
Pourtant, cela ne fait plus de doute : l’Arcom est devenu un levier politique. D’ailleurs, après les critiques de Charles Alloncle, une nouvelle mission parlementaire doit bientôt débuter à l’Assemblée pour « évaluer l’Arcom et son contrôle du pluralisme ». La députée écologiste Sophie Taillé-Polian, corapporteure, regrettait en juin dernier que l’autorité s’était « longtemps restreinte à une conception passive de son rôle de régulation » et que « la loi devrait lui imposer d’agir de manière positive pour défendre le pluralisme face à l’offensive médiatique du milliardaire Bolloré ».
Pour l’heure, Ajdari revendique la position d’arbitre, qui « utilise le sifflet mais qui doit aussi favoriser le beau jeu » : « donc on essaie de faire les deux à la fois, laisser la place à la liberté d’expression pour que le jeu puisse se développer, mais aussi lorsqu’il y a des manquements, des fautes, on les siffle. »
Reste que la dernière Coupe du monde de football a rappelé qu’un arbitre pouvait quelquefois favoriser une équipe aux dépens d’une autre.
L’Ojim a dévoilé dans deux études exclusives la partialité de l’Arcom à l’égard de LCI, France Info et BFM TV, moins visées que CNews.
Edouard Chanot
Voir aussi : ÉTUDE INÉDITE. Pluralisme dans l’audiovisuel : comment l’Arcom a fermé les yeux sur LCI et France Info

