Alors que l’élection présidentielle approche, les sénateurs ont présenté leur rapport sur les « zones grises de l’information ». Ils alertent sur les « ingérences internes », appellent à la création rapide d’un observatoire indépendant de la désinformation, à un encadrement plus strict des plateformes et des créateurs de contenu, ainsi qu’à un soutien financier des médias traditionnels. Mais veulent-ils protéger « la démocratie »… ou plutôt l’ordre établi ?
Ils veulent légiférer vite, avant l’élection présidentielle. Dans le viseur des sénateurs ? Les ingérences… mais, cette fois, de l’intérieur : des ingérences contre lesquelles la France serait démunie.
« Que se passerait-il si une personnalité, un courant de pensée ou un parti politique disposant de moyens financiers conséquents décidait de les mettre au service d’un projet politique, en utilisant les réseaux sociaux comme arme ? », interrogeait Laurent Lafon (Union centriste) le 9 juillet dernier, en conférence de presse, flanqué de Sylvie Robert (PS) et d’Agnès Evren (LR).
Après six mois de travail, la mission d’information du Sénat sur « les zones grises de l’information » a présenté son rapport, qui formule 56 recommandations. Le fonctionnement démocratique serait, à l’en croire, menacé.
Un rapport qui « ne concerne pas seulement les journalistes, les chercheurs ou les responsables politiques », mais, plus encore, « chaque citoyen qui, tous les matins, ouvre son téléphone pour savoir ce qui se passe dans le monde », affirmait encore Laurent Lafon. Il est vrai que la bascule technologique bouscule les institutions dans un nouveau monde. L’Institut Reuters a publié en juin dernier une étude menée dans 48 pays. Sa conclusion était claire : désormais, le public s’informe davantage sur les réseaux sociaux que dans les médias traditionnels.
C’est amusant ce concept d’ingérence intérieure, on a franchit un palier en matière de novlangue orwelienne. pic.twitter.com/A10i378tA7
— Fabrice Epelboin (@epelboin) July 13, 2026
Les sénateurs découvrent l’ère du buzz et de l’IA
Alors, les sénateurs recommandent la création d’un « observatoire indépendant de la désinformation », et ce « avant la prochaine présidentielle ». Son but : identifier les « manipulations de l’information » et signaler les dérapages. L’analogie avec Viginum, l’organe luttant contre les ingérences informationnelles étrangères, est évoquée, même si les sénateurs veulent un outil « indépendant du pouvoir exécutif », « alimenté par la société civile », c’est-à-dire reposant sur les contributions de chercheurs, d’organismes de recherche et d’associations. Sans préciser de noms ni si lesdites associations seraient idéologiquement neutres.
La charge la plus dure des élus a été réservée aux plateformes, dont le modèle serait, à les croire, problématique. Selon eux, 25 % des contenus seraient « trompeurs » sur certaines plateformes.
L’algorithme « choisit et personnalise en obéissant à un seul objectif : maximiser le temps d’écran et les recettes publicitaires », a dénoncé Laurent Lafon, ajoutant qu’« un contenu qui choque sera toujours mis plus en avant qu’un contenu vérifié ou argumenté ».
Domestiquer les créateurs de contenu
Laurent Lafon a rappelé avoir auditionné des représentants de YouTube, mais aussi des créateurs de contenu comme le très populaire HugoDécrypte, ainsi que Frontières. Sans doute la socialiste Sylvie Robert avait-elle davantage le premier à l’esprit en déclarant que « beaucoup [d’influenceurs et de créateurs de contenu] touchent des publics que la presse traditionnelle n’atteint pas ou plus » et « réalisent un vrai travail journalistique ».
Les sénateurs proposent un soutien financier supplémentaire à ces derniers, ce qu’ils avaient demandé en avril dernier… au risque de faire une croix sur leur indépendance. Car les parlementaires voudraient les soumettre aux obligations de l’audiovisuel, à savoir la « lutte contre les discours de haine » ou encore le « respect de la dignité humaine ». En contrepartie, ils proposent d’inclure certains créateurs de contenu d’information dans la liste des « services d’intérêt général » (SIG) établie par l’Arcom.
Autre chambardement : l’intelligence artificielle, alors qu’« un Français sur huit l’utilise déjà pour s’informer ». De quoi angoisser plus encore les rapporteurs, principalement en raison des « hallucinations » de l’IA. Agnès Evren s’est émue d’une technologie qui « invente des faits avec un aplomb total », mettant en garde contre la multiplication de sites d’information générés par celle-ci. Les élus ne s’interrogeront pas sur le fait que les agences de presse et les médias aient, eux aussi, pu générer des erreurs à la chaîne, souvent avec le même aplomb.
Leur proposition : conditionner l’agrément de la Commission paritaire (CPPAP) à l’absence d’une « utilisation disproportionnée, pour produire les articles de presse, de l’IA générative ».
Mission impossible ? Sauver les médias
Les parlementaires découvrent aussi l’érosion des recettes publicitaires des médias : les huit plateformes internationales concentrent désormais 76 % des revenus publicitaires en ligne. En clair, les annonceurs désertent Le Monde ou Le Figaro pour leur préférer Google ou YouTube. [À ce propos, voir notre essai : Brèche dans le mainstream, l’âge des alternatives médiatiques]. Selon Agnès Evren, cette menace sur les ressources en est aussi une pour la qualité journalistique, qui, forcément, « coûte cher ».
Alors, les sénateurs proposent un fonds qui reverserait les amendes infligées par l’Arcom et la CNIL aux médias d’information. La Commission nationale de l’informatique et des libertés a d’ailleurs imposé deux sanctions phares à Google et Shein en 2025 pour leurs politiques de « cookies », respectivement de 325 et 150 millions d’euros.
Les sénateurs savent que leur combat dépend aussi de l’Union européenne. Ils ont salué l’évolution du climat à Bruxelles et les procédures engagées contre Meta, X et TikTok. Ils voudraient réformer le DSA pour le durcir. Mais, pour cela, il leur faudra plus qu’une loi.
Édouard Chanot


