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CNews mise en demeure : l’Arcom franchit un cap dans le contrôle éditorial

16 juin 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

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L’Arcom a mis en demeure CNews pour un « déséquili­bre man­i­feste et durable » dans l’expression des opin­ions. Der­rière cette déci­sion motivée, inédite par son ampleur, le régu­la­teur est entré de plain-pied dans l’appréciation de la ligne édi­to­ri­ale d’une chaîne privée.

L’Arcom s’est de nou­veau attaqué à CNews. Saisie par Reporters sans fron­tières le 15 jan­vi­er dernier, l’autorité a mis en demeure CNews de se con­former à ses oblig­a­tions de plu­ral­isme des courants de pen­sée et d’opinion. En cas de nou­veau man­que­ment, l’Arcom pour­ra engager une procé­dure de sanc­tion… y com­pris financière.

La déci­sion, ren­due publique le 15 juin, s’appuie sur le nou­veau cadre issu de l’arrêt du Con­seil d’État du 13 févri­er 2024, qui invi­tait le régu­la­teur à ne plus se lim­iter aux seuls temps de parole poli­tique, mais plus encore à « appréci­er » le respect de cette exi­gence de plu­ral­isme par les édi­teurs, et qu’un déséquili­bre ne devait pas être « man­i­feste et durable ». CNews est mise en demeure de se con­former à l’avenir à ses oblig­a­tions de pluralisme.

168 heures visionnées, cinq thèmes retenus

Dans sa déci­sion, l’Arcom indique avoir vision­né 168 heures de pro­grammes dif­fusés en mars 2025, en ciblant les émis­sions les plus regardées : « L’Heure des Pros », « L’Heure des Pros 2 », « Face à l’info », « Moran­di­ni Live », « Punch­line », « Face à Bock-Côté » ou encore « Le Grand Ren­dez-vous ». Le régu­la­teur retient cinq thèmes dom­i­nants : sécu­rité, guerre Ukraine-Russie, La France insoumise, rela­tions fran­co-algéri­ennes et vie politique.

Selon l’Arcom, ces sujets auraient don­né lieu, dans plus des trois quarts des séquences analysées, à une « large con­ver­gence des points de vue », avec des opin­ions diver­gentes sou­vent mar­gin­al­isées ou caricaturées.

Sur la sécu­rité, l’autorité reproche à la chaîne de met­tre régulière­ment en avant un lien entre vio­lence, immi­gra­tion et islamisme « de manière uni­voque », sans con­tra­dic­tion suff­isante. Sur l’Ukraine, elle relève une mise en cause récur­rente de l’Union européenne et de l’exécutif français. Sur LFI, elle estime que le par­ti est cri­tiqué de manière sys­té­ma­tique, notam­ment sur « l’antisémitisme », en oppo­si­tion avec un Rassem­ble­ment nation­al présen­té sous un jour plus favorable.

La ligne éditoriale admise… Puis, encadrée

La par­tie la plus notable de la déci­sion tient peut-être à sa pru­dence appar­ente. L’Arcom recon­naît qu’une chaîne d’information peut avoir une ligne édi­to­ri­ale sin­gulière, traiter davan­tage cer­tains thèmes et accorder une large place au débat. Elle affirme même que le plu­ral­isme n’implique pas une représen­ta­tion équili­brée de tous les courants dans chaque émis­sion. Une manière de pro­téger d’autres médias ?

Mais, aus­sitôt, elle fran­chit un seuil : ce qui est sanc­tion­né n’est pas une séquence isolée, ni même un man­que­ment au temps de parole poli­tique, que l’Arcom ne con­state pas sur CNews pour le pre­mier trimestre 2025, mais la « pré­dom­i­nance glob­ale d’un même cadre d’interprétation de l’actualité ». Et de dénon­cer dans la foulée : « la sur­ex­po­si­tion man­i­feste dans l’ensem­ble de la pro­gram­ma­tion d’un même courant de pen­sée et d’opinion ».

Les présentateurs dans le viseur de l’Arcom ?

L’Arcom reproche aus­si le recul des faits sur le com­men­taire, mar­que de fab­rique de CNews : « la présen­ta­tion et la con­tex­tu­al­i­sa­tion des faits appa­rais­sent sou­vent sec­ondaires au regard de la place occupée par leur commentaire ».

Le régu­la­teur insiste de sur­croît sur le rôle des ani­ma­teurs. Il estime que cer­tains édi­to­ri­aux d’ouverture don­nent le ton des débats, que les chroniqueurs réguliers relaient sou­vent ce point de vue prin­ci­pal, et que les inter­venants diver­gents voient leur temps de parole lim­ité, ou leurs argu­ments contestés.

CNews a répon­du respecter les règles de plu­ral­isme poli­tique et que l’Arcom adop­tait une lec­ture « exces­sive­ment restric­tive » de sa lib­erté éditoriale.

Une joie médiatique très sélective

La déci­sion a été large­ment saluée par les adver­saires de la chaîne. Le Monde a présen­té CNews comme « cham­pi­onne des sanc­tions de l’Arcom ». Il est vrai, la chaîne a reçu 61 rép­ri­man­des depuis 2017, dont dix sanc­tions pécu­ni­aires pour un mon­tant total de 630 000 euros.

Le Huff­Post a insisté sur le « non-respect du plu­ral­isme » avec un titre très mil­i­tant : « CNews n’aurait pas dû se réjouir si vite de la mise en demeure de Radio France par l’Arcom », qui a ensuite été mod­i­fié (mais est resté sur X). L’Humanité tente de jouer au plus-dis­ant en évo­quant une Arcom trop douce avec la chaîne.

https://x.com/afpfr/status/2066536233833005152?s=20

L’AFP a évo­qué un média dans le « giron de Vin­cent Bol­loré ». Une for­mule qui inter­roge par son asymétrie. On lit beau­coup plus rarement qu’un média appar­tient au « giron » de Bouygues, de Matthieu Pigasse, de Rodolphe Saadé ou de Xavier Niel. Appliquée presque mécanique­ment à Bol­loré, elle sert moins à informer qu’à installer un soupçon préal­able sur la légitim­ité édi­to­ri­ale de la chaîne.

Pluralisme interne ou pluralisme réel ?

Les défenseurs de CNews posent une ques­tion de fond. Fer­ghane Azi­hari rap­pelle que la neu­tral­ité jour­nal­is­tique n’existe pas : tout média choisit ses sujets, ses angles et ses pri­or­ités. Jérôme Bour­reau-Guggen­heim voit dans cette déci­sion une trans­for­ma­tion de l’Arcom en arbi­tre des « cadres d’interprétation » et par­le même de l’institution comme étant dev­enue « le CRS des médias ». Dans Le Figaro, Paul Sugy souligne de son côté que CNews a con­tribué au plu­ral­isme glob­al de la TNT en don­nant une place à des opin­ions peu représen­tées ailleurs.

https://x.com/j_bg/status/2066749951330111617?s=20

C’est là que se noue le débat. Faut-il exiger de chaque média privé qu’il con­ti­enne à lui seul tout l’éventail des opin­ions ? Ou con­sid­ér­er que le plu­ral­isme naît aus­si de la coex­is­tence de lignes édi­to­ri­ales dis­tinctes ? En voulant cor­riger l’univocité sup­posée de CNews, l’Arcom prend le risque de génér­er à terme une autre forme d’uniformité : celle de chaînes toutes som­mées de se ressembler.

Et bien sûr, dans la foulée de la com­mis­sion d’enquête sur l’audiovisuel pub­lic, l’opinion serait en pri­or­ité en droit d’attendre des médias financés par le con­tribuable qu’ils reflè­tent la pluralité.

Olivi­er Frèrejacques

Voir aus­si : Raphaël Arnault « non-vio­lent » : France 3 rat­trapée par l’ARCOM

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