L’Arcom a mis en demeure CNews pour un « déséquilibre manifeste et durable » dans l’expression des opinions. Derrière cette décision motivée, inédite par son ampleur, le régulateur est entré de plain-pied dans l’appréciation de la ligne éditoriale d’une chaîne privée.
L’Arcom s’est de nouveau attaqué à CNews. Saisie par Reporters sans frontières le 15 janvier dernier, l’autorité a mis en demeure CNews de se conformer à ses obligations de pluralisme des courants de pensée et d’opinion. En cas de nouveau manquement, l’Arcom pourra engager une procédure de sanction… y compris financière.
La décision, rendue publique le 15 juin, s’appuie sur le nouveau cadre issu de l’arrêt du Conseil d’État du 13 février 2024, qui invitait le régulateur à ne plus se limiter aux seuls temps de parole politique, mais plus encore à « apprécier » le respect de cette exigence de pluralisme par les éditeurs, et qu’un déséquilibre ne devait pas être « manifeste et durable ». CNews est mise en demeure de se conformer à l’avenir à ses obligations de pluralisme.
168 heures visionnées, cinq thèmes retenus
Dans sa décision, l’Arcom indique avoir visionné 168 heures de programmes diffusés en mars 2025, en ciblant les émissions les plus regardées : « L’Heure des Pros », « L’Heure des Pros 2 », « Face à l’info », « Morandini Live », « Punchline », « Face à Bock-Côté » ou encore « Le Grand Rendez-vous ». Le régulateur retient cinq thèmes dominants : sécurité, guerre Ukraine-Russie, La France insoumise, relations franco-algériennes et vie politique.
Selon l’Arcom, ces sujets auraient donné lieu, dans plus des trois quarts des séquences analysées, à une « large convergence des points de vue », avec des opinions divergentes souvent marginalisées ou caricaturées.
Sur la sécurité, l’autorité reproche à la chaîne de mettre régulièrement en avant un lien entre violence, immigration et islamisme « de manière univoque », sans contradiction suffisante. Sur l’Ukraine, elle relève une mise en cause récurrente de l’Union européenne et de l’exécutif français. Sur LFI, elle estime que le parti est critiqué de manière systématique, notamment sur « l’antisémitisme », en opposition avec un Rassemblement national présenté sous un jour plus favorable.
La ligne éditoriale admise… Puis, encadrée
La partie la plus notable de la décision tient peut-être à sa prudence apparente. L’Arcom reconnaît qu’une chaîne d’information peut avoir une ligne éditoriale singulière, traiter davantage certains thèmes et accorder une large place au débat. Elle affirme même que le pluralisme n’implique pas une représentation équilibrée de tous les courants dans chaque émission. Une manière de protéger d’autres médias ?
Mais, aussitôt, elle franchit un seuil : ce qui est sanctionné n’est pas une séquence isolée, ni même un manquement au temps de parole politique, que l’Arcom ne constate pas sur CNews pour le premier trimestre 2025, mais la « prédominance globale d’un même cadre d’interprétation de l’actualité ». Et de dénoncer dans la foulée : « la surexposition manifeste dans l’ensemble de la programmation d’un même courant de pensée et d’opinion ».
Les présentateurs dans le viseur de l’Arcom ?
L’Arcom reproche aussi le recul des faits sur le commentaire, marque de fabrique de CNews : « la présentation et la contextualisation des faits apparaissent souvent secondaires au regard de la place occupée par leur commentaire ».
Le régulateur insiste de surcroît sur le rôle des animateurs. Il estime que certains éditoriaux d’ouverture donnent le ton des débats, que les chroniqueurs réguliers relaient souvent ce point de vue principal, et que les intervenants divergents voient leur temps de parole limité, ou leurs arguments contestés.
CNews a répondu respecter les règles de pluralisme politique et que l’Arcom adoptait une lecture « excessivement restrictive » de sa liberté éditoriale.
Une joie médiatique très sélective
La décision a été largement saluée par les adversaires de la chaîne. Le Monde a présenté CNews comme « championne des sanctions de l’Arcom ». Il est vrai, la chaîne a reçu 61 réprimandes depuis 2017, dont dix sanctions pécuniaires pour un montant total de 630 000 euros.
Le HuffPost a insisté sur le « non-respect du pluralisme » avec un titre très militant : « CNews n’aurait pas dû se réjouir si vite de la mise en demeure de Radio France par l’Arcom », qui a ensuite été modifié (mais est resté sur X). L’Humanité tente de jouer au plus-disant en évoquant une Arcom trop douce avec la chaîne.
https://x.com/afpfr/status/2066536233833005152?s=20
L’AFP a évoqué un média dans le « giron de Vincent Bolloré ». Une formule qui interroge par son asymétrie. On lit beaucoup plus rarement qu’un média appartient au « giron » de Bouygues, de Matthieu Pigasse, de Rodolphe Saadé ou de Xavier Niel. Appliquée presque mécaniquement à Bolloré, elle sert moins à informer qu’à installer un soupçon préalable sur la légitimité éditoriale de la chaîne.
Pluralisme interne ou pluralisme réel ?
Les défenseurs de CNews posent une question de fond. Ferghane Azihari rappelle que la neutralité journalistique n’existe pas : tout média choisit ses sujets, ses angles et ses priorités. Jérôme Bourreau-Guggenheim voit dans cette décision une transformation de l’Arcom en arbitre des « cadres d’interprétation » et parle même de l’institution comme étant devenue « le CRS des médias ». Dans Le Figaro, Paul Sugy souligne de son côté que CNews a contribué au pluralisme global de la TNT en donnant une place à des opinions peu représentées ailleurs.
https://x.com/j_bg/status/2066749951330111617?s=20
C’est là que se noue le débat. Faut-il exiger de chaque média privé qu’il contienne à lui seul tout l’éventail des opinions ? Ou considérer que le pluralisme naît aussi de la coexistence de lignes éditoriales distinctes ? En voulant corriger l’univocité supposée de CNews, l’Arcom prend le risque de générer à terme une autre forme d’uniformité : celle de chaînes toutes sommées de se ressembler.
Et bien sûr, dans la foulée de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, l’opinion serait en priorité en droit d’attendre des médias financés par le contribuable qu’ils reflètent la pluralité.
Olivier Frèrejacques
Voir aussi : Raphaël Arnault « non-violent » : France 3 rattrapée par l’ARCOM

