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Fini de rire : la gauche s’écharpe autour de « l’humour Radio Nova »

14 mai 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

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Autour de Matthieu Pigasse et de Radio Nova, une querelle médi­a­tique oppose désor­mais plusieurs familles de gauche. Entre humour mil­i­tant, accu­sa­tions de « CNews inver­sé » et ambi­tions télévi­suelles, cha­cun décou­vre soudain les ver­tus et les incon­vénients d’un média d’opinion.

La bataille cul­turelle n’oppose plus seule­ment la gauche aux médias Bol­loré. Elle tra­vaille désor­mais la gauche elle-même. Depuis quelques jours, Matthieu Pigasse, pro­prié­taire du groupe Com­bat (Radio Nova, Les Inrock­upt­ibles…), se retrou­ve au cen­tre d’une passe d’armes révéla­trice. Une par­tie de la gauche médi­a­tique accuse l’autre d’avoir fab­riqué sa pro­pre machine de guerre idéologique.

Radio Nova, « CNews inversé » ou laboratoire de la gauche radicale ?

La polémique est née sur X, ce réseau d’Elon Musk que nom­bre de pro­tag­o­nistes aiment dénon­cer mais con­tin­u­ent man­i­feste­ment d’utiliser avec ardeur. Car­o­line Fourest, direc­trice de la rédac­tion de la revue Franc-Tireur, accu­sait le 11 mai Radio Nova d’être dev­enue un « CNews inver­sé », au ser­vice d’une « gauche Pigasse » où des humoristes mélen­chon­istes s’en prendraient à leurs rivaux idéologiques.

« Je pense que c’est mau­vais pour la polar­i­sa­tion donc mau­vais pour la démoc­ra­tie », a‑t-elle encore dénon­cé, sur LCI le 12 mai : « C’est mau­vais pour les médias de jouer avec les médias, d’en faire des out­ils au ser­vice d’une ligne poli­tique, fût-elle con­tre l’extrême droite. »

Étaient notam­ment visés Pierre-Emmanuel Bar­ré et Guil­laume Meurice, le pre­mier ayant ciblé dans un sketch Gabriel Attal (lui souhai­tant un can­cer) puis Sophia Aram : « Si je devais choisir entre regarder l’Eurovision et regarder le spec­ta­cle de Sophia Aram, je me sui­ciderais. » Et d’enchaîner, lui souhai­tant de « devenir dal­toni­enne, de tra­vers­er au feu rouge, de se faire ren­vers­er par une voiture (“bam !”) avant que celle-ci ne “repasse en marche arrière pour être sûr”. C’est « vio­lent », admet-il, tout en soulig­nant que l’intéressée nie le « géno­cide » à Gaza.

Pigasse veut mener la guerre culturelle « jusqu’au bout »

Quelques heures plus tard, Matthieu Pigasse rétorque, lui aus­si sur X : « Non, Car­o­line Fourest, Radio Nova n’est pas un “C News inver­sé”. C’est un espace libre, par­fois irrévéren­cieux, mais tou­jours vivant. » Il ajoute que Com­bat Média serait « à l’exact opposé » d’une « inqui­si­tion per­ma­nente ». « Oui, on peut rire de tout (…) une société libre n’a pas peur du rire », ajoutera-t-il le 12 mai : « Où est le vrai dan­ger, chez les humoristes de Radio Nova ou dans l’accession désor­mais pos­si­ble de la droite rad­i­cale au pou­voir ? » Et de con­clure : « Nous menons la bataille cul­turelle, et nous la mènerons jusqu’au bout. »

Sophia Aram, de son côté, fustig­era le patron plutôt que les humoristes :

« Comme le har­cèle­ment et la haine en ligne, l’humour de la ‘gauche Pigasse’ se pra­tique en meute. »

Celle-ci est en effet ciblée depuis ses sketchs visant la mou­vance insoumise et pro-pales­tini­enne, et qual­i­fiée au pas­sage d’« Arabe de mai­son » par Akim Omiri (émis­sion « La Riposte »).

Pigasse agace la gauche social-démocrate

Bien sûr, de nom­breux activistes se sont invités dans la querelle. Raphaël Enthoven (cofon­da­teur et édi­to­ri­al­iste réguli­er de Franc-Tireur) a lui aus­si assisté, l’œil inqui­et, à l’essor de l’humour façon Radio Nova. L’ironie est savoureuse : ceux qui dénon­cent depuis des années les médias d’opinion décou­vrent qu’un média mil­i­tant peut être accept­able, ou insup­port­able, selon qu’il sert leur chapelle ou celle du voisin.

Le cas Pigasse révèle ain­si une frac­ture plus pro­fonde. D’un côté, une gauche social-démoc­rate, répub­li­caine, laïque, allergique au mélen­chon­isme cul­turel. De l’autre, une gauche plus rad­i­cale, volon­tiers indigéniste, qui assume sa bataille cul­turelle comme un com­bat total. Radio Nova, dopée par l’arrivée de Guil­laume Meurice et de son équipe, est dev­enue le sym­bole de cette nou­velle gauche qui veut rire pour dynamiter.

Le Nou­v­el Obs du 7 mai con­sacrait d’ailleurs un long por­trait à Matthieu Pigasse, présen­té comme « le ban­quier anti-Bol­loré qui gauchise la cam­pagne prési­den­tielle » et met ses médias au ser­vice de ce com­bat con­tre « l’extrême droite ». Le financier assume désor­mais une ambi­tion médi­ati­co-poli­tique : peser sur 2027, struc­tur­er une offre de gauche et, pourquoi pas, lancer une chaîne d’information con­tin­ue de gauche avec Fabi­en Gay, directeur de L’Humanité, comme le divul­guait le 11 mai dernier Satel­li­facts : « On se pré­pare », expli­quait ce dernier, évo­quant « une vraie ren­con­tre entre un mul­ti­mil­lion­naire et un com­mu­niste. »

Chez Combat, les belles leçons et les vilaines méthodes

Cette dis­corde sur l’humour n’est cer­taine­ment pas la dernière, ni la pre­mière autour de Math­ieu Pigasse. Rap­pelons que le 15 avril, Libéra­tion pub­li­ait une enquête sur le groupe Com­bat, évo­quant un « cli­mat de pres­sion et d’humiliations ver­bales » autour de Was­si­la Med­das, dirigeante et com­pagne de Pigasse. Plusieurs témoignages y décrivaient un man­age­ment jugé bru­tal, ce que ce dernier a ensuite con­testé. Le tableau devient alors plus croustil­lant : un patron mul­ti­mil­lion­naire, ban­quier d’affaires, pro­prié­taire de médias engagés à gauche, don­nant des leçons de lib­erté tout en rêvant d’une chaîne d’opinion pro­gres­siste. À droite, on appellerait cela une con­cen­tra­tion idéologique inquiétante.

La guerre médi­a­tique des gauch­es a au moins un mérite : elle oblige cha­cun à regarder ses pro­pres con­tra­dic­tions. Et vis­i­ble­ment, le spec­ta­cle ne fait que commencer.

Rodolphe Cha­la­mel

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