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Un pigiste en province (V) : les arts en fête
Publié le 

16 août 2014

Temps de lecture : 4 minutes
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Un pigiste en province (V) : les arts en fête

Après Les enfants du soleil, Déontologie et résistance, La parade des étrangers et Les visiteurs de l’aube, notre pigiste en province continue ses pérégrinations…

La presse était con­viée à assis­ter au vernissage d’une expo­si­tion inti­t­ulée Les Arts en Fête dans une galerie réqui­si­tion­née pour l’oc­ca­sion. Il était pré­cisé que cet événe­ment citoyen et engagé réu­ni­rait plusieurs man­i­fes­ta­tions artis­tiques autour du vivre-ensem­ble et de la mémoire : poésie, col­lages, sculp­ture, musique et pein­ture.

Devant l’en­trée, je fais rapi­de­ment con­nais­sance avec la pho­tographe cen­sée m’ac­com­pa­g­n­er dans cette mis­sion. Fraîche­ment débar­quée d’une bour­gade des envi­rons, cette jeune femme débute dans le méti­er et sem­ble s’é­ton­ner de la dis­tance que je main­tiens avec la faune habituelle. Aucune acco­lade ni bisou dans le cou, mais de rares salu­ta­tions de cour­toisie ; nul échange au-delà. Je ne serai pas celui qui l’in­tro­duirai auprès des grands de ce monde enchan­té, mais d’autres pren­dront la relève.

– Ça a l’air intéres­sant, fait-elle, en par­courant le car­ton d’in­vi­ta­tion.

– De l’art total apparem­ment.

Elle répond par l’af­fir­ma­tive, sans not­er ma lourde ironie, ce qui n’a aucune espèce d’im­por­tance puisqu’il est l’heure de suiv­re le cortège d’of­fi­ciels et de décou­vrir enfin ce que les artistes locaux nous ont pré­paré. Aucune sur­prise pour ma part et, à vrai dire, aucune sur­prise pour per­son­ne, même pour ceux qui feignent l’ad­mi­ra­tion devant cette col­lec­tion de cat­a­stro­phes.

Les arts sem­blent avoir com­mencé la fête avant l’heure et nous arrivons en plein lende­main de cuite. On pour­rait croire que les col­lages ont été réal­isés par des enfants et les pein­tures par les petits frères et sœurs de ceux-là. Quant aux sculp­tures, il faudrait puis­er dans le vocab­u­laire médi­cal pour les décrire. Les poèmes affichés sont à l’avenant. On sent tout l’ef­fort mis en œuvre pour faire rimer pénible­ment deux bouts de phras­es, mais beau­coup moins pour tenir un ersatz de syn­taxe ou la moin­dre accroche digne d’in­térêt. À défaut d’art total, le total de l’art con­vo­qué ici avoi­sine le zéro, sans l’op­tion de pou­voir mieux faire, sinon en dis­posant de plusieurs vies et d’une for­ma­tion à la dure.

Autour de moi, cha­cun prend part au cirque. On s’ex­clame, on s’in­cline, on s’ex­tasie. Il faut dire que par­mi la cinquan­taine de per­son­nes présente se trou­vent les artistes exposés, les asso­ci­a­tions ayant mon­té le pro­jet et les élus l’ayant financé. Ceci n’ex­plique pas tout, mais rend le ver­tige plus négo­cia­ble. Il faut ajouter que l’art n’est qu’un vecteur dont on se fiche au fond pas mal, puisque l’essen­tiel de cette expo­si­tion tient tout entier dans le mes­sage, en l’oc­cur­rence : mémoire et vivre-ensem­ble.

Pour faire court, dis­ons que tout ce qui con­tient des arcs-en-ciel, des soleils et autres ron­des d’en­fants mul­ti­col­ores appar­tient au domaine du vivre-ensem­ble, quand tout ce qui s’ap­par­ente à des scènes de tor­ture, d’emprisonnement, d’esclavage, de lyn­chage et de gri­saille appar­tient au reg­istre de la mémoire, ou plus exacte­ment au reg­istre d’une France peu­plée de tor­tion­naires n’ayant eu de cesse – d’un bout à l’autre de son his­toire – de semer la mort aux qua­tre coins de l’u­nivers. Rien de moins. Il serait effec­tive­ment bête de l’ou­bli­er et le dis­cours inau­gur­al de l’élu est là pour nous le rap­pel­er.

- Tu prends pas de notes ?

La pho­tographe m’avait rejoint pen­dant le dis­cours, après avoir mitrail­lé d’un air appliqué une grosse quan­tité d’art à tra­vers toute la salle. Effec­tive­ment, je ne pre­nais pas de note, je con­nais­sais tout le tralala par cœur. Il con­sis­tait en trois qua­tre mots clés répétés par tous, et en toute occa­sion, avec des vari­antes dans l’or­dre d’ap­pari­tion, suiv­ant la nature de l’événe­ment.

J’au­rais voulu lui répon­dre triv­iale­ment que je n’en avais plus besoin, puisqu’il s’agis­sait tou­jours des mêmes blagues, mais devant son ent­hou­si­asme, je me con­tente de lui deman­der com­bi­en de pho­tos elle a pris.

– Cent trente-sept.

Entre temps, un poète s’est emparé du micro ten­du par l’élu pour déclamer un slam de sa com­po­si­tion sur les milles atroc­ités com­mis­es par la France depuis – au moins – la Pangée : l’esclavage, la guerre, le racisme, le mau­vais temps et que sais-je encore… L’in­ven­tion du daguer­réo­type ? Mais à peine ai-je le temps de me remet­tre de la honte d’ap­partenir à un peu­ple si mal­faisant, que je suis pris à par­tie par une fig­ure locale.
– Je n’ai pas trop aimé votre arti­cle la dernière fois.

L’ar­ti­cle en ques­tion datait d’il y a plus de six mois et je me sou­ve­nais très bien de Gilbert Jacquard, organ­isa­teur du fameux Tajine des Soleilles, déjà évo­qué ici. Moi non plus, à vrai dire, je n’avais pas trop aimé mon arti­cle, mais pas pour les mêmes raisons. Jacquard aurait hum­ble­ment aimé faire la une en pleine gloire et moi racon­ter les grandes lignes de sa fumis­terie au lieu de devoir me pli­er à la bon­hom­mie de rigueur.

À l’in­star des pro­pa­gan­distes bien rôdés, je ressers à mon tour le même plat :
– Eh bien ! Ne con­vo­quez pas le jour­nal la prochaine fois.

Jacquard se crispe, hausse le men­ton, recule d’un pas, avance de deux, sourit.
– Enfin une expo­si­tion digne d’in­térêt !

Je m’é­tran­gle en guise de réponse, mais rien n’en­tame sa déter­mi­na­tion. Jacquard en a gros sur la patate et me voilà de nou­veau propul­sé au rang de con­fi­dent. Celui-ci m’ex­plique que tout cela est fort bon, mais que décidé­ment non, ce n’est pas assez. Pour preuve, le prin­ci­pal musée de la ville regorge d’œu­vres de maîtres ital­iens et fla­mands, voire français, au mépris man­i­feste de l’Afrique et de l’Ori­ent.

Je dois com­pren­dre que la sous représen­ta­tion de maîtres Ban­tous ou Berbères dans le musée de pein­ture clas­sique représente pour Jacquard le scan­dale suprême, une démon­stra­tion de force de l’in­tolérance générale, une aber­ra­tion claquant la porte à l’art du monde dans un ricane­ment dia­bolique, mais ne relève cer­taine­ment pas du con­texte his­tori­co-géo­graphique, voire de l’ab­sence pure et sim­ple de pro­duc­tions exo­tiques dans ce domaine pré­cis et dans le coin – non, c’é­tait pour lui pure volon­té malé­fique.

– Et fig­urez-vous que le directeur trou­ve mon indig­na­tion déli­rante !

Je suis ras­suré sur ce point – l’asile a encore quelque per­son­nel valide – mais je le suis moins quant à ma pho­tographe ayant suivi la démon­stra­tion avec une atten­tion pas­sion­née.

– Vous comptez faire quelque chose ? lance-t-elle, comme si la peste noire avait fait son entrée dans un port du pays.
– Une action coup de poing est en pré­pa­ra­tion, réplique alors Jacquard en ser­rant les dents.

J’imag­ine alors des gens tout nus, hurlant et se roulant par terre par­mi les trip­tyques baro­ques du musée, puisque c’est ain­si que se traduisent générale­ment ces dites actions, puis je prends le large dans la foulée.

Je sais déjà que la pho­tographe évoluera dans son élé­ment et ne me fais aucun souci pour elle. Peut-être se don­nera-t-elle tout entière pour répar­er ces injus­tices qui traî­nent encore çà et là. Je sais aus­si ce que con­tien­dra l’ar­ti­cle que je suis chargé de faire : plus ou moins rien.

– Tu m’en­ver­ras les pho­tos, je dis. C’est pour ma col­lec­tion.
– Sans faute !

Cent trente-sept pièces à con­vic­tion pour faire rire mes proches, c’est tou­jours ça de pris.

Crédit pho­to : LAcadémie des Ban­lieues via Face­book (DR)

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