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Un pigiste en province (III) : la parade des étrangers
Publié le 

8 juin 2014

Temps de lecture : 5 minutes
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Un pigiste en province (III) : la parade des étrangers

Après Les enfants du soleil et Déontologie et résistance, l’Ojim publie le troisième volet des aventures désopilantes (ou tragiques, c’est selon) de notre pigiste anonyme de province… toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé… est absolument faite exprès !


La Parade des Étrangers devait déam­buler tout l’après-midi dans les rues du cen­tre-ville afin de sen­si­bilis­er les citoyens au fait qu’une par­tie de la pop­u­la­tion était privée d’un droit fon­da­men­tal, celui de vot­er. Le défilé fes­tif, con­vivial et engagé serait un moment de ren­con­tre et d’échange, mais aus­si d’indig­na­tion devant l’in­jus­tice. C’est ain­si qu’é­tait présen­té l’événe­ment – à quelques coquilles près – dans le com­mu­niqué de presse trans­mis au jour­nal. Le texte était suivi d’une suite d’acronymes et de sigles d’as­so­ci­a­tions réu­nies sous le col­lec­tif : “Tous ensem­ble !”. Un horaire et un point de ren­dez-vous étaient pré­cisés à l’usage des médias, avec la men­tion : “et bien d’autres sur­pris­es”.

Ma pre­mière sur­prise sera d’at­ten­dre une demi-heure avant que les deux plus matin­aux n’ar­rivent en trainant la pat­te. Vis­i­ble­ment, nous ne sommes pas à la minute près, je ne vais pas m’en plain­dre. À vrai dire, mieux vaut que cer­taines lib­ertés soient pris­es avec l’ho­raire plutôt que le lieu – un kilo­mètre près aurait ren­du les choses autrement plus com­plex­es.

– Ah ! Vous êtes là vous ?

Une fois de plus, les salu­ta­tions don­nent le ton. Celui qui avait dit ça était une fig­ure du monde asso­ci­atif. Homme de toutes les révoltes et de tous les com­bats en vogue depuis plus de trente ans : Jean-Yves Gal­let. Acces­soire­ment, celui qui avait dit ça était aus­si le rédac­teur et l’ex­pédi­teur du com­mu­niqué de presse, mais puisque l’heure était à la sur­prise, je ne suis guère sur­pris de le sur­pren­dre.

– On va atten­dre que tous les autres arrivent, si vous voulez bien.

La pre­mière demi-heure n’é­tait donc qu’un échauf­fe­ment. Je con­tin­ue donc sur ma lancée, et puisque s’adress­er la parole sem­ble hors de ques­tion avant que le col­lec­tif ne soit au com­plet, je cul­tive mon ennui en relisant le com­mu­niqué de presse et m’ex­erce à l’art du pronos­tic.

Je compte vingt-qua­tre asso­ci­a­tions sig­nataires. À rai­son d’au min­i­mum un prési­dent et un secré­taire par organ­i­sa­tion, j’en­vis­age de voir débar­quer une cinquan­taine de per­son­nes, voire plus si quelques tré­sori­ers se joignent à la fête.

Finale­ment, ils sont onze.

Il est quinze heures. Autour de Jean-Yves Gal­let, deux hommes et une femme por­tent des dra­peaux : la Pales­tine, Che Gue­vara et le dra­peau arc-en-ciel, dit LGBT, claque­nt dans le ciel d’au­tomne. Une femme pousse un char­i­ot bar­i­olé. À l’in­térieur, un poste crache une sam­ba à côté d’une urne élec­torale tail­lée dans un car­ton sur lequel est inscrit : élec­tions. Avec eux, deux clowns – dont l’un est déguisé en CRS – se gril­lent une cig­a­rette, tan­dis que trois post-ados en treil­lis et keffiehs m’ex­pliquent en me tutoy­ant que je ne dois pas les pren­dre en pho­to. Sans blague.

En demi-cer­cle et au grand com­plet, l’assem­blée daigne enfin m’ex­pli­quer le but de la manœu­vre. Rien de neuf, rap­port au com­mu­niqué. Le droit de vote des étrangers doit être mis en place immé­di­ate­ment, les choses doivent chang­er, les gens doivent com­pren­dre que leur inter­dire de par­ticiper à la vie de la cité est inac­cept­able et archaïque. Le gou­verne­ment doit tenir ses promess­es et plus encore.

Évidem­ment, aucun “étranger” par­mi eux pour témoign­er en ce sens, ou du moins appuy­er leur pro­pos, mais une ten­sion gran­dis­sante devant mes ques­tions, finale­ment bien naïves, con­cer­nant le sens des dra­peaux, notam­ment l’Arc-en-ciel, cen­sé représen­ter, entre autres, la com­mu­nauté homo­sex­uelle qui, aux dernières nou­velles, n’est pas exclue du monde mer­veilleux des isoloirs.

– Nous sommes de tous les com­bats, réplique sèche­ment Jean-Yves Gal­let.

– C’est aus­si le dra­peau de la paix, enrage un des post-ados en ser­rant les poings.

Sachant que l’ar­ti­cle à faire sera à des fins pro­mo­tion­nelles et au mépris du réel – fade décalque du com­mu­niqué offi­ciel – je ne me fatigue pas à creuser d’a­van­tage, même si l’im­pres­sion de me retrou­ver devant un marc­hand de barbe à papa, dont une par­tie du comp­toir serait dédiée à la vente de poings améri­cains, flirte avec une cer­taine étrangeté. Je demande alors en quoi va con­sis­ter cette action, con­crète­ment. L’homme au dra­peau pales­tinien prend la parole, suivi par Arc-en-ciel, puis Jean-Yves Gal­let, Che Gue­vara et enfin Char­i­ot bar­i­olé.
– On va déam­buler au rythme de la musique.
– Aller au con­tact des gens, pour leur faire pren­dre con­science.
– Les sen­si­bilis­er au prob­lème.
– Leur ouvrir les yeux de façon ludique.
– Avec des per­for­mances.

Bref, com­pren­dre par là : édu­quer le peu­ple à coups de clowns.

Mon ersatz d’en­tre­tien ter­miné, je les remer­cie et leur explique que je vais suiv­re leur joyeuse déam­bu­la­tion quelques min­utes afin de les pho­togra­phi­er en sit­u­a­tion, en prenant garde de ne pas vis­er les trois guer­ri­ers bou­ton­neux. Alors que je m’é­carte du groupe et tan­dis que la parade se pré­pare, à tour de rôle, à pas feu­tré, sur le ton de la con­fi­dence, on revient à moi comme vers un ami de longue date que l’on quitte avec déplaisir. Adieu morgue et tutoiement : l’heure est à la vente.
– Dites bien que c’est organ­isé par le CVRPP, mer­ci encore !
– Men­tion­nez bien le COREEG, ain­si que le CPLDVDE ! Ce serait super !
– C’est en parte­nar­i­at avec le GUUFS et la FDFCR ! Bonne journée !
– N’ou­bliez pas que c’est une ini­tia­tive du RAHN, en col­lab­o­ra­tion avec l’AD­CI !
– C’est soutenu par le CLIR, le SPLASH et l’AM­MIH ! Mer­ci à vous !
– Notez que c’est en col­lab­o­ra­tion avec le CLANP, le QAHS, la MCAF, l’ADLDD…

À cet instant, je sais que mes nou­veaux amis seront déçus, faute de place pour jouer au scrab­ble. Leur expli­quer prendrait encore un temps con­sid­érable. Je les laisse donc dire, d’au­tant que je ne voudrais pas les délester du naturel mépris qu’ils éprou­vent à l’é­gard de cette presse – qui pour­tant les fait exis­ter – lorsqu’ils con­stateront avec indig­na­tion que l’ex­pres­sion : “col­lec­tif d’as­so­ci­a­tions locales” fera office de boîte à let­tres.

Alors que la parade se met en bran­le, je me demande tout de même où sont tous les représen­tants de ces asso­ci­a­tions ? Sur quels fronts sont-ils pris ? Dans quels maquis lut­tent-ils ? Quelle gas­tro-entérite les a ter­rassés au point que seules onze per­son­nes ne soient présentes sur vingt-qua­tre organ­ismes sig­nataires ? Mys­tère. Silence sur le sujet. On évoque la fin de semaine, le print­emps pour­ri, la vie comme elle ne va pas, le crachin qui men­ace…

Quelques rues plus loin, l’urne élec­torale est posée sur le sol. Un des clowns l’ap­proche au ralen­ti, un bul­letin rose à la main. Quelques pas­sants s’ar­rê­tent. Un jeu sub­til nous fait com­pren­dre qu’il est étranger.
– Je par­ticipe à la vie de la cité ! lance-t-il, en sur-jouant un accent improb­a­ble et en avançant vers l’ob­jet du désir.

Mais le clown CRS, caché der­rière le char­i­ot bon­dit et cein­ture le gen­til clown.
– Je t’avais pour­tant dit que tu n’avais pas le droit !
– Je par­ticipe à la vie de la cité, répète l’autre en geignant.

Clown CRS nous a épargné l’ac­cent alle­mand, optant pour un jeu plus ren­tré, il a déchiré le bul­letin de Clown étranger qui hurle en boule sur le sol, avant d’être menot­té.

Pho­to.

Fin du spec­ta­cle.

Arc-en ciel et Che Gue­vara dis­tribuent main­tenant des bul­letins aux pas­sants en les pri­ant de les gliss­er dans l’urne. Péd­a­gogie de haut vol. Clown CRS va-t-il véri­fi­er leurs papiers, his­toire de mar­quer les esprits ? Je ne le saurai pas. Les gens s’y refusent, sinon quelques enfants. Jean-Yves Gal­let s’empare d’un méga­phone et lit le com­mu­niqué de presse. Quelques-uns applaud­is­sent timide­ment. La plu­part s’en vont. Clown étranger se relève, l’air sat­is­fait de sa per­for­mance. Quelques jeunes – dits des cités – passent et par­ticipent à leur manière en shootant molle­ment dans l’urne. Che Gue­vara crie : non ! Arc-en-ciel éructe. Char­i­ot bar­i­olé ramasse les bul­letins. Clown étranger gueule à en per­dre son accent : enfoirés !

Les jeunes s’éloignent en rigolant.

Évidem­ment, dans l’ar­ti­cle, les mots : con­vivial, engagé et citoyen trôneront en lieu est place d’autres mots plus à même de décrire ce cirque, tels que fumis­terie, mal­sain et pathé­tique, mais je sais aus­si qu’être au plus près de la réal­ité des faits n’est défini­tive­ment pas le boulot qu’on m’im­pose, loin de là.

Crédit pho­tos : chom­ster et sblack­ley via Flickr (cc)

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"Le partage, c'est le secret du bonheur."

Sylvain Augier, reporter, animateur de radio et de télévision