Ojim.fr
Veille médias
Dossiers
Portraits
Infographies
Vidéos
Faire un don
Un pigiste en province (IV) : les visiteurs de l’aube
Publié le 

6 juillet 2014

Temps de lecture : 5 minutes
Accueil | Veille médias | Un pigiste en province (IV) : les visiteurs de l’aube

Un pigiste en province (IV) : les visiteurs de l’aube

Après Les enfants du Soleil, Déontologie et Résistance et La parade des étrangers, voici le quatrième volet des aventures de notre pigiste anonyme de province…

Selon le com­mu­niqué de presse, il s’agis­sait d’aller con­stater la fin des travaux d’amé­nage­ment d’une rési­dence dans un quarti­er en pleine restruc­tura­tion. Le ren­dez-vous était fixé rel­a­tive­ment tôt dans la mat­inée. D’or­di­naire, les vis­ites de ter­rain en com­pag­nie d’élus se déroulent un peu avant midi et sont suiv­ies d’un cock­tail avec les habi­tants ; cock­tail de préférence con­vivial, sur le papi­er en tout cas. On fait sem­blant de décou­vrir les réal­i­sa­tions effec­tuées, on s’émer­veille de la fini­tion, on caresse les plâtres, on hume la pein­ture fraîche, on s’ex­clame que l’on pour­rait manger par terre, on dévoile une plaque Pierre Per­ret ou Les Bidibulles, on s’au­to-con­grat­ule devant les flashs et on débouche enfin les bouteilles de Fan­ta ou de Cham­pagne, suiv­ant la zone dans laque­lle on se trou­ve.

En l’oc­cur­rence, nous étions dans une zone sans Cham­pagne, mais les fes­tiv­ités habituelles n’é­taient pas au pro­gramme. En décou­vrant l’adresse, on com­pre­nait qu’il s’agis­sait surtout de com­pos­er en fonc­tion du som­meil sup­posé des gens du coin, notam­ment des plus jeunes, bref : faire tôt et vite. Une stratégie élé­men­taire visant à don­ner bonne impres­sion sous l’œil des pho­tographes tout en lim­i­tant les éventuels débor­de­ments liés à un excès de con­vivi­al­ité. Principe de pré­cau­tion com­pris par tous, mais qu’il aurait été, bien enten­du, hors de ques­tion de for­muler sans risque d’être soupçon­né de tra­vailler pour le Dia­ble, voire de l’in­car­n­er – en tout cas selon la nou­velle donne de l’époque con­sis­tant à briller par l’hypocrisie la plus ver­tig­ineuse sous peine de sanc­tion bru­tale.

Neuf heures. Une quin­zaine de per­son­nes est rassem­blée à l’en­trée de la rési­dence. Élus locaux, représen­tants soci­aux, acteurs de l’im­mo­bili­er, pho­tographes et jour­nal­istes. Le bâti­ment flam­bant neuf, aux tons pas­tel, ressem­ble à ces habi­ta­tions scan­di­naves, mêlant bois­eries et matéri­aux mod­ernes. L’ensem­ble con­cen­tre, paraît-il, ce qui se fait de mieux selon les nou­velles normes écologiques : con­fort opti­mal pour un min­i­mum d’én­ergie. Le dis­cours se fait au beau milieu d’une allée déserte et reprend mot pour mot le con­tenu du dossier de presse. Les lieux sont habités depuis un mois, mais la plu­part des stores sont fer­més, à l’in­star des alen­tours. On nous soumet l’idée de ne pas par­ler trop fort.

– C’est nou­veau ça, lance l’élu du secteur dans un sourire défectueux, en con­statant que deux tags à la bombe recou­vrent par­tielle­ment la plaque Les Oisil­lons.

– On en a déjà fait enlever plusieurs la semaine dernière, mais ceux-là doivent être plus récents, pré­cise son adjoint, avant d’être recadré dans la sec­onde par la ges­tion­naire du pro­jet.

Si le pre­mier tag reste indéchiffrable, le deux­ième prône assez claire­ment une rela­tion inces­tueuse et débridée qui n’a que très peu de rap­port avec le con­cept des Oisil­lons. On nous explique en effet que la rési­dence a été conçue comme un petit nid où cha­cun devra trou­ver sa place. Des jar­dinets pri­vat­ifs et gar­nis ont été amé­nagés afin de respon­s­abilis­er l’habi­tant à la néces­sité de pren­dre soin de son envi­ron­nement direct. La munic­i­pal­ité et les asso­ci­a­tions s’oc­cu­per­ont de fournir la bec­quée, en espérant que le nid reste pro­pre – don­nant, don­nant, en somme. Tout un pro­gramme. Quant au nôtre, il con­siste à se ren­dre chez des locataires triés sur le volet pour vis­iter trois apparte­ments mod­èles et pren­dre le pouls ques­tion vivre-ensem­ble, autour de quoi, finale­ment, tout s’ar­tic­ule.

Direc­tion cinquième et dernier étage. Par petits groupes nous emprun­tons l’as­censeur. Celui-ci est une petite mer­veille tech­nologique, exem­plaire en matière d’ac­ces­si­bil­ité. La machine par­le à chaque étape, la cage est large, lumineuse, des codes couleurs sont asso­ciés aux paliers, les bou­tons clig­no­tent, un grand miroir – déjà lacéré d’une triple rayure, mais qu’im­porte – occupe la paroi du fond. L’as­cen­sion est douce, presque imper­cep­ti­ble, et se fait dans un silence com­plet, à vrai dire : en apnée. En effet, une très forte odeur d’urine a pris tout le monde à la gorge. Le planch­er suinte.

– Vous êtes arrivés au cinquième étage, annonce la voix suave de la machine avant d’ou­vrir les portes.

Cha­cun se pré­cip­ite à l’ex­térieur et reprend son souf­fle. Le sol colle main­tenant sous nos pas.

– Un chien a dû se laiss­er aller, glousse une attachée de com­mu­ni­ca­tion.

Tout le monde s’ac­corde là-dessus. Un chien. Très bien. Mieux valait en rester à cette récon­for­t­ante idée. Pourquoi pas un cha­ton d’ailleurs, ou un koala, c’eut été d’un meilleur effet.

L’un des élus sonne à une des portes du pal­li­er. Une femme d’une quar­an­taine d’an­nées lui ouvre sans joie au bout d’une inter­minable minute.

– Bon­jour madame, lance-t-il, obséquieux. On fait un petit tour rapi­de ? Comme prévu ? Vous vous sou­venez ? Pour mon­tr­er votre bel apparte­ment à nos amis jour­nal­istes ? Mais avant, per­me­t­tez-moi de vous offrir ce présent au nom de toute l’équipe.

Puisque nous voilà tous amis, nous pénétrons chez nos hôtes, les semelles pleines de pisse devant l’ab­sence de pail­las­son. J’ap­prends que le panier offert con­tient des frian­dis­es, des places de ciné­ma et des bons pour des loisirs divers. Effec­tive­ment l’ap­parte­ment est spa­cieux, lumineux, mod­erne. Trois ados en caleçon occupés à regarder des clips de rap dans le salon s’é­clipsent en râlant, alors que nous faisons le tour du pro­prié­taire, sous les flashs, à la queue-leu-leu, dans une choré­gra­phie ridicule ponc­tuée par des excla­ma­tions d’ex­tase devant chaque plinthe, chaque inter­rup­teur.

– On mangerait par terre ! s’ex­clame quelqu’un.

Oui, enfin plus main­tenant, je songe, alors que l’odeur d’urine refait sur­face à inter­valle réguli­er.

– Faites pas du bruit, mon mari y dort, pré­cise la femme dans un soupir.

Malaise mal dis­simulé. On se fige un peu. Cer­tains regar­dent la course du soleil à tra­vers les fenêtres, comme dans un film de vam­pire inver­sé dont midi serait le point d’orgue. J’imag­ine déjà un homme sor­tant d’une cham­bre à moitié nu pour dégager tout ce beau monde en hurlant. Mais cette idée restera de l’or­dre du fan­tasme.

L’élu pro­pose une tournée finale der­rière la grande baie vit­rée – clou sup­posé du spec­ta­cle – afin d’ad­mir­er la large ter­rasse, le panora­ma et pho­togra­phi­er les fameux jardins. L’ad­mi­ra­tion reprend, véhiculée par des com­men­taires tou­jours plus extasiés, mais sous forme de mur­mures cette fois, comme à l’in­térieur d’un lieu sacré. Du moins, avant que les yeux ne se posent sur la ver­dure.

– C’est quoi ça ?

– On dirait une… C’est une machine à laver.

Aucun doute pos­si­ble. Une machine à laver défon­cée trône au milieu du rosier en vrac, cul par-dessus tête, mais pas seule­ment. Des bouteilles de sodas vides, des mou­choirs, des sacs en plas­tiques et des restes divers s’a­mon­cel­lent par­mi les bosquets, le potager et les fleurs du jardin si bien van­tés en amont en tant que vecteur de respon­s­abil­i­sa­tion et de vivre-ensem­ble.

– Les ser­vices débar­rasseront ça dans la semaine, ajoute l’ad­joint pris de suées, tan­dis que les attachés de com­mu­ni­ca­tion nous prient de rejoin­dre la sor­tie.

– Vous vous plaisez au moins ? demande l’élu à la locataire, alors que la troupe se met en bran­le, l’air sup­pli­ant, comme un amoureux écon­duit demande s’il a encore une chance. Vous avez un bien bel immeu­ble, il faut en pren­dre soin, hein ?

– Ah, mais on va pas rester de toute façon, répond la femme. On veut aller en cen­tre. On a fait une demande. Ici c’est trop loin !

On ne se fait pas com­man­der pour emprunter les escaliers qua­tre à qua­tre plutôt que l’as­censeur. Per­son­ne ne s’at­tarde sur les fini­tions désor­mais. Per­son­ne ne pro­pose de s’al­longer sur les march­es ou de léch­er la ram­barde. On ne par­le plus. Il est grand temps de quit­ter le domaine des oisil­lons et d’aller en chanter les mérites dans nos jour­naux respec­tifs – même si la mise en place d’un vide-ordure aérien en com­mu­nion avec la nature restera un secret. Les deux ren­dez-vous suiv­ants sont annulés sur-le-champ, au pré­texte du retard pris, d’au­tant que le soleil est mon­té d’un cran inquié­tant dans le ciel de print­emps. Pour preuve : un quad suivi de deux scoot­ers frô­lent à vive allure et à deux repris­es la petite équipe des vis­i­teurs de l’aube tétanisés sur le parvis.

Crédit pho­to : ade­u­pa via Flickr (cc)

Sur le même sujet

Related Posts

None found

Téléchargement

Poubelle la vie :
un dossier exclusif

Cela dure depuis quinze ans et diffuse chaque soir tous les stéréotypes « progressistes » les plus éculés...
Après le dossier Yann Barthes, voici un dossier exclusif sur la série Plus belle la vie alias “Poubelle la vie”, machine de guerre idéologique du monde libéral libertaire.
Pour le recevoir rejoignez nos donateurs (avec un reçu fiscal de 66 %).

Derniers portraits ajoutés

Michel Cymes

PORTRAIT — “Ani­ma­teur préféré des téléspec­ta­teurs” plusieurs années durant, le doc­teur Michel Cymes est une star de la vul­gar­i­sa­tion médi­cale, que ce soit sur le petit écran ou à la radio. Il est à nou­veau sur le devant de la scène à l’oc­ca­sion de l’épidémie de coro­n­avirus.

Christophe Barbier

PORTRAIT — Ex-Patron de L’Express (2006–2016), Christophe Bar­bi­er a ren­du omniprésents dans le débat pub­lic sa sil­hou­ette svelte et son écharpe rouge. Est-il vrai­ment de gauche, comme il l’a longtemps soutenu ?

Cyrille Eldin

PORTRAIT — Né au Ches­nay, près de Ver­sailles, en mai 1973, Cyrille Eldin est un acteur et ani­ma­teur français. Il accède à la célébrité en 2016, lorsqu’il rem­place Yann Barthès à la tête du « Petit Jour­nal » sur Canal Plus.

Christophe Alévêque

PORTRAIT — Né le 29 octo­bre 1963 au Creusot (71), Christophe Alévêque est un humoriste « engagé » à gauche. Il fait par­tie depuis 2016 du pool d’hu­moristes offi­ciels de France Inter, mis­sion­nés pour démolir, avec l’ar­gent du con­tribuable, les enne­mis poli­tiques et idéologiques de l’État social­iste.

Éric Naulleau

PORTRAIT — Éric Naul­leau, la gauche qui agace la gauche. « Moi, je suis con­sid­éré par la gauche comme un enne­mi. Elle me com­bat. C’est ain­si. Mais Naul­leau, lui, est con­sid­éré comme un traître ! Et c’est bien pire… » Éric Zem­mour, Valeurs Actuelles, 2012.

"Le partage, c'est le secret du bonheur."

Sylvain Augier, reporter, animateur de radio et de télévision