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Pacte de Marrakech : un nouvel exemple de partialité des médias

5 janvier 2019

Temps de lecture : 5 minutes
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Pacte de Marrakech : un nouvel exemple de partialité des médias

Ils sont ou ont été fonctionnaires. Ils se sont exprimés sur des sites d’opinion. L’élément déclencheur est dans les deux cas la politique migratoire du gouvernement. Ils ont été inquiétés par leur administration en raison de leur initiative. Là s’arrêtent les points communs. En effet, la couverture médiatique de la tribune d’une professeure (sic) sur le site dijoncter.info et de celle d’officiers sur le site minurne.org a été radicalement différente. Comme s’il y avait d’un côté une indignation légitime et de l’autre une expression motivée par des objectifs douteux.

Les faits de décembre 2018

Le 12 décem­bre, en réac­tion au dis­cours du Prési­dent de la République le 10 décem­bre pour calmer le mou­ve­ment des gilets jaunes, une enseignante signe une tri­bune inti­t­ulée «  le grand chef blanc a par­lé » sur un site d’opinion, dijoncter.info. Quelques jours plus tard, le 20 décem­bre, l’enseignante est con­vo­quée au rec­torat de Dijon, où un représen­tant de l’administration ne fera que lui rap­pel­er le devoir de réserve auquel elle est astreinte en rai­son de son statut de fonc­tion­naire.

BFMTV nous apprend que « contactée par France info, (l’enseignante), militante pour la défense des lycéens sans-papiers, explique avoir réagi “ivre de rage” au mot “immigration” utilisé par le président lors de son discours »

Le 10 décem­bre, douze généraux et ami­raux à la retraite, ain­si qu’un ancien Min­istre de la Défense dénon­cent dans une tri­bune la sig­na­ture par le gou­verne­ment français du pacte de l’ONU sur les migra­tions. Le 17 décem­bre, le cab­i­net de la min­istre des armées fait part de sa réac­tion au jour­nal L’Opinion, en indi­quant que les officiers « s’exposent de ce fait à des sanc­tions dis­ci­plinaires, dont nous apprécierons l’opportunité dans les jours à venir ».

Les deux tri­bunes ne con­naitront ni le même battage médi­a­tique, ni le même accueil, neu­tre voire bien­veil­lant pour l’une, claire­ment défa­vor­able pour l’autre.

La tribune de l’enseignante

Si l’article qu’a écrit l’enseignante est sor­ti de l’anonymat, c’est sans nul doute en rai­son de sa con­vo­ca­tion au rec­torat de Dijon peu de jours après sa mise en ligne. Du statut de citoyenne s’exprimant sur un blog, l’enseignante est dev­enue un sym­bole de la lib­erté d’expression bafouée :

Pour Ouest-France, après l’intervention du chef de l’État le 10 décem­bre, l’enseignante « n’a pas hésité à dire ce qu’elle pen­sait ». « Une sorte d’attaque en règle ».

BFMTV nous apprend que « con­tac­tée par France info, (l’enseignante), mil­i­tante pour la défense des lycéens sans-papiers, explique avoir réa­gi “ivre de rage” au mot “immi­gra­tion” util­isé par le prési­dent lors de son dis­cours ». L’information est reprise par Le Parisien, qui nous indique égale­ment qu’un comité de sou­tien à l’enseignante a vu le jour. Après sa con­vo­ca­tion au Rec­torat, L’Humanité estime qu’« on peut crois­er big broth­er au Rec­torat de Dijon ».

France 3 con­sacre un reportage sur l’entretien au rec­torat : il a été « bien­veil­lant ». Le jour­nal­iste pré­cise que l’enseignante a indiqué à la sor­tie de l’entretien vouloir « garder sa lib­erté de ton et de parole ». Le site info-Dijon.com con­sacre un arti­cle au rassem­ble­ment de sou­tien organ­isé à l’initiative de plusieurs syn­di­cats et l’illustre de plusieurs pho­tos.

Dans l’ensemble, si la « vivac­ité » des ter­mes employés par l’enseignante est par­fois relevée, aucun média de grand chemin ne cri­tique les argu­ments dévelop­pés dans la tri­bune. Le seul prob­lème posé est l’application ou non du devoir de réserve pour ce type d’expression.

La lettre au Président de la République sur le Pacte de Marrakech

Cette tri­bune ne con­naitra pas l’accueil neu­tre voire bien­veil­lant réservé à celle écrite par l’enseignante. Très peu de médias repren­nent les élé­ments dévelop­pés dans la tri­bune des officiers. Quand ils le font, c’est pour les présen­ter sous un jour défa­vor­able.

Com­men­tant les argu­ments dévelop­pés par l’un des sig­nataires, le Général Cous­tou, un jour­nal­iste du Parisien estime dans un arti­cle du 14 décem­bre que ce sont « autant d’arguments reprenant la thèse du grand rem­place­ment théorisée par l’essayiste de la droite dure Renaud Camus ». Le jour­nal­iste indique que « l’extrême droite » s’est emparé des accu­sa­tions con­tre ce pacte, alors que celui-ci est « juridique­ment non con­traig­nant ».

La Voix du Nord du 19 décem­bre nous apprend que « des généraux (sont) men­acés de sanc­tions pour avoir accusé Emmanuel Macron de trahi­son ». Le quo­ti­di­en reprend une infor­ma­tion de l’Opinion selon laque­lle les mil­i­taires sig­nataires de la tri­bune « ont quit­té le ser­vice act­if ». Le jour­nal­iste rap­pelle la par­tic­i­pa­tion du général Pique­mal, sig­nataire de la let­tre, à une man­i­fes­ta­tion non autorisée organ­isée par Pegi­da à Calais en 2016 et le fait que « au moins deux généraux sont très act­ifs dans les milieux de la droite dure ». « La let­tre ouverte a déjà abon­dam­ment cir­culé sur Face­book dans les groupes de Gilets jaunes ». L’Obs nous informe que l’appel vise à s’opposer au « pacte de Mar­rakech sur les migra­tions, un texte non con­traig­nant dont la nature a été trav­es­tie par une frange de la droite rad­i­cale et des “gilets jaunes” ». La con­clu­sion de l’article est lais­sée au représen­tant du cab­i­net du Min­istre des armées qui juge les pro­pos « inad­mis­si­bles et indignes ».

Immigration : le mot tabou

Si l’enseignante évoque dans sa tri­bune le mou­ve­ment des gilets jaunes, c’est surtout pour dis­tribuer des brevets de légitim­ité. Comme elle l’a indiqué au jour­nal­iste de France Info, ce qui l’a fait « explos­er » est que le Prési­dent de la République ait osé pronon­cer le mot « immi­gra­tion » dans son allo­cu­tion télévisée du 10 décem­bre. Emmanuel Macron a en effet annon­cé dans son dis­cours que l’immigration serait un thème du « grand débat nation­al » organ­isé au pre­mier trimestre 2019. Mais pour l’enseignante, c’est le mot de trop : « Un prési­dent qui ose jeter en pâture le mot fédéra­teur, le mot cen­sé rassem­bler le peu­ple, le mot « immi­gra­tion ». Rassem­blons-nous pour bouf­fer de l’étranger, du mineur isolé, du jeune majeur aux poches vides, du vau­rien métèque et prof­i­teur ».

Quel média aura relevé que l’enseignante dijon­naise a surtout voulu que ne soit pas lais­sé aux français la pos­si­bil­ité de s’exprimer au sujet de l’immigration lors du « grand débat nation­al » ? Ce qui est souligné dans les arti­cles rela­tant la tri­bune de l’enseignante et sa con­vo­ca­tion au rec­torat, c’est non pas la per­ti­nence d’un tel débat sur l’immigration, mais la pos­si­bil­ité d’expression d’une fonc­tion­naire qui signe une tri­bune es qual­ité. Une tri­bune qui dans le cas présent veut clouer au pilori toute pos­si­bil­ité de débat sur l’immigration. Vous avez dit « défense de la lib­erté d’expression » ?

Une tribune blacklistée

Aucun des rares médias qui ont con­sacré un arti­cle à la tri­bune des officiers ne s’interroge sur l’impérieuse néces­sité que ceux-ci ont ressen­tie à pren­dre la plume et à s’adresser au Prési­dent de la République. Que des hauts gradés, qui ont con­sacré leur car­rière pro­fes­sion­nelle à défendre l’intégrité de la France soient ulcérés par la sig­na­ture du Pacte de Mar­rakech sur les migra­tions devrait inter­roger. Plutôt que de pos­er ce prob­lème de fond, il s’agit encore et tou­jours de minor­er l’importance d’un accord qui serait « non con­traig­nant ».

Plutôt que de relater les faits sail­lants de leurs car­rières qui les ont portés aux plus hautes respon­s­abil­ités dans l’armée, ce sont les ori­en­ta­tions poli­tiques de cer­tains de ces généraux qui sont mis­es en avant par les médias main­stream, avec pour but évi­dent de les dis­qual­i­fi­er. Sous-enten­du, ils sont au mieux manip­ulés, au pire de par­ti pris évi­dent. Pas un mot par con­tre sur l’engagement de l’enseignante pour des « sans papiers » qui ne respectent pas la loi sur les con­di­tions de séjour en France. Imag­ine-on qu’elle soit qual­i­fiée de « proche des milieux d’extrême gauche en faveur de la régu­lar­i­sa­tion des clan­des­tins et hos­tiles aux fron­tières » ?

Au final, tant notre enseignante que les médias qui auront don­né une cou­ver­ture bien­veil­lante à son arti­cle peu­vent être soulagés : l’immigration ne sera plus un des thèmes du grand débat nation­al et la France a rat­i­fié le pacte de Mar­rakech. Quant aux officiers, une sanc­tion plane tou­jours sur leurs épaules. Et dans ce cas-là, nul cri d’orfraie dans les médias de grand chemin sur les atteintes à la « lib­erté d’expression ».

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