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<span class="dquo">“</span>On finira bien par les avoir” 2/4
Publié le 

7 août 2012

Temps de lecture : 4 minutes
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On finira bien par les avoir” 2/4

São Paulo, ville d’épouvante. On ren­tre le soir crevé, on se réveille le matin ; un immeu­ble a poussé comme un champignon pen­dant la nuit. Après quelques mois passés dans la méga­lo­pole, j’avais démé­nagé à Rio, puis dans cette petite ville de 50 000 habi­tants où vivait Mau­rice, à quar­ante kilo­mètres vers la mon­tagne et la forêt mon­strueuse aux fougères grandes comme des para­sols, aux odeurs de sperme et de pour­ri­t­ure soufrée. Qu’est-ce que les braves Por­tu­gais, peu­ple tout en mesure, avaient été faire dans cette galère putres­cente, indompt­able, écœu­rante d’odeurs tièdes et fadass­es ? Un jour, j’avais arraché une plante dans mon petit jardin. Quar­ante-huit heures plus tard, elle me nar­guait de ses deux mètres de haut. J’avais dû vers­er de la soude pour avoir sa peau. Je haïs­sais ce pays de toutes mes tripes.

Je ne quit­tais plus ma petite ville, ni ma mai­son, à part de temps à autre pour aller manger un steak et des hari­cots rouges dans une gar­gote du cen­tre, avec Mau­rice. Je ne répondais plus aux mails, hors néces­sités pro­fes­sion­nelles incon­tourn­ables. Je buvais et j’attendais. Qu’est-ce que j’attendais ? Bon Dieu si je le savais.

J’étais en train de lire le Jor­nal do Brasil assis sur la chaise à côté du hamac quand une berline s’est arrêtée devant ma clô­ture en bois. Il tombait à présent comme un crachin bre­ton qui vous transperçait les os. Une femme est sor­tie de l’arrière du véhicule et a véri­fié le numéro de ma mai­son sur la petite plaque fixée à la boîte aux let­tres. Elle m’a aperçu, m’a fait un signe de la main. J’ai ôté mes lunettes de pres­byte pour m’assurer qu’elle s’adressait bien à moi. Pas de doute. Je me suis levé et j’ai marché jusqu’à la clô­ture. J’avais un pan­talon en toile légère et une chemise blanche à manch­es cour­tes ouverte jusqu’au nom­bril. J’ai ouvert le por­tillon, un coup de fou­et m’a cinglé les reins. Elle avait entre 35 et 40 ans, un vis­age mag­nifique d’Andalouse à la peau très blanche, les yeux noirs en amande, les lèvres d’un rose pâle à se damn­er, le nez fin, le tout encadré par une chevelure bouclée d’un noir pro­fond qui ressem­blait aux ailes d’un cor­beau ébou­rif­fé. Elle mesurait un mètre soix­ante-dix, por­tait un tailleur crème qui met­tait ses formes en valeur. De tout son être se dégageait quelque chose de pro­fondé­ment sauvage et sex­uel, qui avait à voir avec la puan­teur fécon­dante de la forêt proche.

- Mon­sieur Blast ? elle a dit en français.
— Mon­sieur Blast, j’ai répété, comme assom­mé.
— Vous êtes mon­sieur Blast ?
— Oui, c’est moi. Jacques Blast.
— Je m’appelle Regi­na dos San­tos, je tra­vaille au min­istère de l’Intérieur brésilien, je voudrais vous par­ler quelques instants si vous n’y voyez pas d’inconvénients.
— Vous par­ler quelques instants, j’ai répété.

Elle a légère­ment levé les sour­cils, se deman­dant prob­a­ble­ment si je n’étais pas un idiot con­géni­tal. Soudain, j’ai pen­sé à Mau­rice et à son haut fonc­tion­naire.

- C’est Mau­rice ? j’ai demandé.
— C’est mon­sieur Mau­rice Saliot qui m’a don­né votre adresse. Je vous ai envoyé un mail, j’ai essayé de vous appel­er plusieurs fois, sans suc­cès. Alors je suis venue. C’est plus sim­ple, n’est-ce pas ? Je peux entr­er ?

Elle souri­ait. Son français était par­fait. J’ai acqui­escé. On a mon­té les march­es menant à la ter­rasse. Elle lais­sait der­rière elle des effluves de savon et de sham­po­ing qui ne par­ve­naient cepen­dant pas à recou­vrir d’autres odeurs plus musquées et ani­males. J’ai rebou­ton­né dis­crète­ment ma chemise et lui ai pro­posé de s’assoir sur la chaise. Je me suis allongé sur le hamac en face d’elle, me bal­ançant douce­ment du pied. Elle regar­dait mon verre vide et la bouteille de whisky posée par terre, réal­isant qu’à deux heures de l’après-midi je car­bu­rais déjà au dur. Je lui ai pro­posé un verre, elle a refusé d’un geste poli. Elle a attaqué :

- J’ai beau­coup d’estime pour votre tra­vail de jour­nal­iste et…

Un rire mau­vais, un peu for­cé, l’a arrêté net.

- Pas de bon­i­ments, jolie créa­ture. Venons-en aux faits.

Ça ne l’a pas désta­bil­isé.

- Vous avez sans doute enten­du par­ler de ce con­trat signé il y a deux ans, entre la France et le Brésil : votre pays vend au mien 50 héli­cop­tères de trans­port de troupes et qua­tre sous-marins, dont un à propul­sion nucléaire. Avec trans­fert de tech­nolo­gie à la clé. C’est un con­trat à 8 mil­liards de dol­lars. Env­i­ron.
— C’est une belle somme, j’ai dit en bail­lant.
— En effet. Il se trou­ve que je pos­sède des doc­u­ments à ce sujet qui pour­raient, je crois, vous intéress­er. Je prendrais volon­tiers un whisky finale­ment, avec de la glace si vous en avez.

Je suis allé chercher un verre avec des glaçons. Quand je suis rev­enue sur la ter­rasse, elle avait enlevé la veste de son tailleur et fumait une longue cig­a­rette men­tholée.

- Donc, vous avez des doc­u­ments, j’ai dit en ver­sant le whisky dans son verre.
— Des doc­u­ments très pré­cis con­cer­nant des com­mis­sions ver­sées à deux inter­mé­di­aires, les cir­cuits financiers que ces com­mis­sions ont emprun­tés et… le retour d’une par­tie de ces com­mis­sions vers la France. Plusieurs cen­taines de mil­lions d’euros.

J’ai sif­flé.

- Et pourquoi voulez-vous me don­ner ces doc­u­ments ?
— Parce que je veux, sinon sabor­der ce con­trat, au moins créer un scan­dale autour de lui. Je trou­ve immoral qu’un pays comme le mien dépense 8 mil­liards de dol­lars de cette façon quand une par­tie de la pop­u­la­tion ne mange pas à sa faim.

J’ai souri.

- Vous êtes une idéal­iste. Et pourquoi ne pas les don­ner à un jour­nal­iste brésilien, ces infor­ma­tions ?
— Trop risqué. Je joue ma car­rière.
— Une idéal­iste avec un côté réal­iste…

Ses yeux noirs et bril­lants se sont mis à lancer des flammes.

- Je vais être hon­nête avec vous, mon­sieur Blast. Je déteste l’ironie et la fan­faron­ner­ie français­es, et cette manie de vouloir class­er les gens en se croy­ant supérieur à eux. Je vous apporte des doc­u­ments excep­tion­nels. Vous sen­tez-vous à la hau­teur, oui ou non ?

J’ai bu une gorgée de whisky.

- C’est très banal ce que vous m’apportez, jolie poupée. C’est le lot com­mun des affaires…

Elle s’est lev­ée, elle a posé son verre sur le rebord de la fenêtre, a récupéré sa veste, m’a toisé dans mon hamac.

- Excusez-moi, j’ai cru que vous étiez jour­nal­iste, a‑t-elle dit avec mépris avant de descen­dre les march­es de la ter­rasse.

J’ai souri ironique­ment, je me suis bal­ancé un peu plus fort et j’ai soudain imag­iné la nuit qui allait tomber bru­tale­ment dans quelques heures, les bouteilles de whisky que j’achèterais le lende­main, et les jours qui fil­eraient, iden­tiques, et celui enfin où l’on me trou­verait mort dans ce hamac, les yeux ouverts sur le néant. Elle refer­mait le por­tillon quand je me suis redressé :
— Atten­dez un peu s’il vous plaît.

Pierre Montchal

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