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« Le Temps », ou le journalisme comme épouvantail

4 décembre 2016 | Temps de lecture : 17 minutes

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Nous publions avec l’aimable autorisation de notre confrère suisse Antipresse le texte suivant qui atteste de mœurs journalistiques en Suisse romande peu différentes de celles de la France.

Les Suiss­es sont l’un des seuls peu­ples d’Europe à ne pou­voir s’évader hors de l’UE, ayant refusé d’y adhér­er en 1992. Or le Swis­sex­it est pos­si­ble et même néces­saire. C’est une libéra­tion qu’il est urgent d’accomplir si ce peu­ple entend con­serv­er sa démoc­ra­tie, ses lib­ertés et son visage.

La dic­tature dont il est ques­tion ici n’est pas vis­i­ble au pre­mier abord. Elle entrave pour­tant les habi­tants de ce pays à chaque pas, pré­tend mod­el­er cha­cun de leurs com­porte­ments, juge cha­cune de leurs pen­sées, raille leurs déci­sions et met en doute leur juge­ment. Cette dic­tature virtuelle et très réelle, par­ti­c­ulière­ment en Suisse romande, c’est celle du sys­tème médi­a­tique. Un sys­tème de coerci­tion et de cen­sure vivant large­ment aux dépens de ceux-là mêmes qu’il s’emploie à réé­du­quer con­tre leur gré.

Dans une par­tie des rédac­tions — celle qui se pique le plus d’influencer la vie publique — l’ambition de con­trôler la pen­sée a pris le pas sur la mis­sion d’information. Leur activ­ité réelle illus­tre pleine­ment la ques­tion que pose Noam Chom­sky en ouver­ture de son essai sur le Media Con­trol :

« Le rôle des médias dans la poli­tique con­tem­po­raine nous oblige à nous inter­roger dans quel monde nous voulons vivre et, par­ti­c­ulière­ment, quel sens il faut don­ner au “démoc­ra­tie” dans notre société démocratique.»

La chas­se aux sor­cières lancée cette semaine par le jour­nal Le Temps à l’encontre du con­seiller d’État Oskar Freysinger donne une belle illus­tra­tion du pou­voir de nui­sance grotesque de ce quo­ti­di­en, véri­ta­ble Polit­buro de la pen­sée unique dans notre coin de pays. Rien ne vaut le témoignage direct. Étant moi-même visé dans cette cabale, il m’a paru utile de livr­er ici quelques réflex­ions en temps réel sur l’opération d’intimidation total­i­taro-foutraque dont nous faisons l’objet.

Le gourou

Avant le résumé des faits, une remon­tée aux sources. Le dimanche 27 novem­bre, je fai­sais par­tie des Beaux par­leurs du sym­pa­thique Michel Zen­dali sur RTS1. L’invité du jour était Jean Ziegler. L’«insumbersible» bateleur marx­iste, mais aus­si pro­fesseur à l’Université et grand appa­ratchik des Nations-Unies, a nié obstiné­ment, аu mépris de la plus sim­ple évi­dence, que son ami à peine décédé Fidel Cas­tro fût un dic­ta­teur. La réin­ven­tion de la réal­ité, avec un pathos par­fois digne de Vic­tor Hugo, est une «sig­na­ture» de JZ. Sig­na­ture appro­priée pour un écrivain et un mil­i­tant, mais pour un pro­fesseur tit­u­laire de sci­ences humaines ? Il y a longtemps que per­son­ne n’ose plus pos­er franche­ment la ques­tion, de peur de se faire traiter de réac et de larbin des banques.

Or si Ziegler est un opposant dans sa tête, il est un pos­sé­dant dans sa vie. La révo­lu­tion ? Oui, mais depuis sa rési­dence dans l’arc lémanique, et avec ses émol­u­ments de grand man­darin inter­na­tion­al. La lutte con­tre la faim dans le monde et l’esclavagisme des multi­na­tionales ? Bien sûr! Mais aus­si les sor­ties à ski avec Peter Brabeck, le patron de Nestlé. Celui-là même pour qui veut pri­va­tis­er l’accès à toute l’eau potable ! La démoc­ra­tie ? Oui, mais en com­pag­nie des Mugabe, Kad­hafi, Ben Ali et de toute la galerie des dic­ta­teurs du Tiers-Monde : des fréquen­ta­tions pour lesquelles il n’est pas même égratigné par les médias suisses.

Lorsque je lui ai plate­ment demandé s’il se clas­sait lui-même par­mi les pau­vres ou les rich­es, Ziegler a eu un court-cir­cuit de quelques sec­on­des, puis m’a répon­du par une esquive de jésuite.

Cet écart qua­si-poé­tique entre l’idéal et le réel, entre les mots et les actes, m’a inspiré une Ode à Jean Ziegler. J’y peins l’illustre maître à penser en Robin des Bois qui adresse tou­jours, avec sa grâce innée / à l’épouse du shériff une boîte de pral­inés.

Car la bous­sole de JZ n’est pas dans son cœur comme il le pré­tend, elle est dans sa moelle épinière et le guide sans faille vers les cen­tres du pou­voir. (N’a‑t-il pas, dans sa jeunesse où le gauchisme n’était pas encore «branché», péti­tion­né pour l’exclusion de sa société d’étudiants d’un vrai intel­lectuel com­mu­niste, André Bon­nard ?) Ziegler est un cheval de cirque qui ne se cabre que sous les feux de la rampe. Tout bien pesé, son bilan intel­lectuel et moral s’approche du néant, et il le sait. D’où sa han­tise de la mort et son obses­sion avec les thèmes de la foi.

Depuis les années 70, Jean Ziegler a inspiré, sinon for­mé, toute une généra­tion de gauchistes uni­ver­si­taires helvé­tiques. Si le mod­èle idéologique est périss­able, l’exemple com­porte­men­tal est essen­tiel. L’impudence de Ziegler con­stitue une for­mi­da­ble dés­in­hi­bi­tion. Il aura mar­ié la carpe et le lapin, la rébel­lion et le con­fort matériel, la respectabil­ité sociale et la sub­ver­sion. Il est cette passerelle entre le cap­i­tal et la révo­lu­tion qui cimente le sys­tème médi­ati­co-poli­tique suisse du XXIe siè­cle. Il est un pio­nnier du nihilisme habil­lé de bons sentiments.

Pen­dant notre émis­sion, Jean Ziegler a men­ti sans ver­gogne et s’est fière­ment déclaré « polchévique » dans son iné­narrable accent bernois. À mes yeux, les polchéviques sont respon­s­ables de 60 mil­lions de morts à l’Est. Dans le pays où je suis né, ils sont venus parachev­er le tra­vail d’extermination des nazis et installer une chape de plomb poli­tique­ment cor­recte qui s’est résolue par une guerre sanglante. Mais je n’aurais jamais songé à quit­ter la table ni à réclamer son évic­tion de l’ONU et des uni­ver­sités. Les mots ne sont pas des balles, dit-on chez moi. Les dis­ci­ples de Ziegler, eux, n’ont pas cette cool­ness à l’égard des écarts verbaux.

L’affaire San Giorgio

Le 29 novem­bre dernier, le con­seiller d’État valaisan Oskar Freysinger, dont je suis le chargé de com­mu­ni­ca­tion, présen­tait en con­férence de presse les travaux d’une com­mis­sion qu’il avait ini­tiée pour étudi­er les « crises socié­tales », en par­ti­c­uli­er les risques liés à d’éventuels effon­drements financiers et aux mou­ve­ments migra­toires. Ces travaux s’inscrivaient dans l’analyse et la ges­tion rou­tinières des risques et des dan­gers affec­tant le ter­ri­toire. Ils étaient motivés par l’absence de doc­trine cohérente en la matière au niveau fédéral suisse.

L’un des con­sul­tants externes, Piero San Gior­gio (auteur d’un ouvrage très con­nu, Sur­vivre à l’effondrement économique), par­tic­i­pait à la con­férence. Il y a par­lé peu (voir la vidéo). Les pre­miers échos médi­a­tiques étaient factuels et sere­ins jusqu’à ce que Le Temps, le lende­main, s’empare du sujet et s’attaque à San Gior­gio, à cause de ses idées et de ses fréquen­ta­tions. Dans la foulée, les réseaux soci­aux déter­raient une vidéo filan­dreuse où le sur­vival­iste exprime des vues stu­pides et inac­cept­a­bles. Emboî­tant le pas au Polit­buro du Temps, la cabale médi­a­tique s’est ensuite déchaînée. Le Temps, menant la meute, a pub­lié un deux­ième arti­cle qua­si-iden­tique au pre­mier, puis, le 3 décem­bre, un édi­to­r­i­al appelant au ren­verse­ment du min­istre élu Freysinger. Dans l’intervalle, ses jour­nal­istes hous­pillaient la pop­u­la­tion sur les réseaux soci­aux. Et la fameuse vidéo sur YouTube était dev­enue l’argument cap­i­tal de la «com­pro­mis­sion avec le nazisme».

On reprochait donc à Freysinger (ain­si qu’à moi-même) d’avoir recruté San Gior­gio au début de cette année à cause d’une vidéo vieille… d’une dizaine de jours (pub­liée le 22 novem­bre 2016) ! Nous n’aurions pas seule­ment dû être vig­i­lants à l’égard de notre con­sul­tant, mais encore voy­ants et prédire tous ses déra­pages à venir. Dans la foulée, la col­lègue social­iste de Freysinger au gou­verne­ment valaisan a rompu la col­lé­gial­ité et dénon­cé son choix, puis la prési­dence du par­ti dont elle est mem­bre a appelé à la démis­sion d’Oskar Freysinger (qui est par ailleurs de loin le mieux élu des min­istres de l’actuel gouvernement).

Sur­venant à trois mois des prochaines élec­tions, cette chas­se aux sor­cières char­rie bien enten­du des moti­va­tions poli­tiques évi­dentes qu’on n’a pas besoin de détailler ici : Freysinger est mem­bre du par­ti sou­verain­iste (UDC), pop­u­laire et délié de tout con­flit d’intérêt par où l’on pour­rait le tenir. Mais elle révèle surtout des mécan­ismes d’amalgame, d’emballement gré­gaire et d’obscurcissement men­tal qui met­tent en ques­tion l’appartenance d’un tel «jour­nal­isme» à la sphère de l’information.

Une anthologie du délire

La guerre du Temps con­tre la « révo­lu­tion con­ser­va­trice » valaisanne est une vieille scie. Elle a pris par moments des tour­nures bur­lesques, ain­si le 20 avril 2011, lorsque ce « jour­nal de référence » a cru bon d’annoncer un « putsch » de l’« ultra-droite » en Valais. Une con­spir­a­tion dont j’aurais été une cheville ouvrière et que Pas­cal Décail­let a résumée de manière ironique et hilarante :

Un pro­nun­ci­amien­to, com­posé du rédac­teur en chef [du Nou­vel­liste, Jean-François Fournier], d’un Serbe fou [Slo­bo­dan Despot], d’un Sav­iésan semi-Hab­s­bourg [Oskar Freysinger] et d’un pein­tre non-dégénéré [Jérôme Rudin] se pré­pare à pren­dre le pou­voir en Valais.

Cette « enquête » était à la fois un mon­u­ment de con­spir­a­tionnisme hal­lu­ciné et le fruit d’un véri­ta­ble tra­vail de har­cèle­ment polici­er sur plus de deux mois dont j’ai ren­du compte dans une let­tre ouverte au déla­teur en chef de ces Dupond-Dupont du jour­nal­isme. La fila­ture avait pour but de prou­ver des con­nex­ions entre les édi­tions Xenia dont je suis le directeur et d’obscurs milieux ultra­catholiques. Jamais Le Temps ne m’avait con­sacré autant de place (comme édi­teur ou comme auteur) dans ses pages cul­turelles que dans ses fumeries d’opium politiques.

Puis, en 2013, j’ai été nom­mé con­seiller en com­mu­ni­ca­tion du min­istre bril­lam­ment élu! Le putsch cauchemardé deux ans plus tôt par les médi­ums du Temps com­mençait-il à se réalis­er ? Prise de panique, la rédac­tion n’a pas hésité à tomber dans l’amalgame raciste. C’était à la fois grotesque et per­ni­cieux. J’y ai donc répon­du en deux phas­es, une ludique et une grave.

Cet autre chef‑d’œuvre du jour­nal­isme de gout­tière s’appuyait sur une accu­sa­tion au napalm. On m’accusait de néga­tion­nisme à pro­pos de Sre­breni­ca. Le mal­heur est que cet argu­ment, repris d’un arti­cle hos­tile paru dans un jour­nal suisse alle­mand, ne pou­vait se fonder que sur une seule source : une tri­bune de ma plume pub­liée… par Le Temps lui-même, le 1er juin 2011, et large­ment red­if­fusée sans sus­citer de polémique. Si j’étais néga­tion­niste, mes pro­cureurs étaient mes complices !

Le but de la manœu­vre était de me com­pro­met­tre suff­isam­ment pour oblig­er Freysinger à me répudi­er et donc de l’isoler dans sa nou­velle fonc­tion. Mais la révéla­tion de ce sub­lime auto­goal a dif­fusé une vague d’hilarité sur les réseaux soci­aux et a fait cess­er les attaques du Temps con­tre ma per­son­ne. De mon côté, j’ai inter­rompu toute col­lab­o­ra­tion avec cette officine com­plo­tiste qui pra­ti­quait la dis­crim­i­na­tion ethnique.

La nuit américaine

On pour­rait dire que mon cas de « Serbe de ser­vice » est par­ti­c­uli­er. Enten­du. Prenons-en un autre qui ne me con­cerne pas. Comme la plu­part des jour­naux bien-pen­sants, Le Temps s’est lour­de­ment trompé dans ses ses pronos­tics sur l’élection améri­caine. Si sa rubrique finan­cière avait man­i­festé un aveu­gle­ment et une par­tial­ité com­pa­ra­bles dans ses analy­ses bour­sières, il y a longtemps que le quo­ti­di­en n’existerait plus. Car les pages économiques sont le ver­nis de respectabil­ité de ce pam­phlet décli­nant, ain­si que son seul argu­ment de vente pub­lic­i­taire. L’horlogerie de luxe, la bijouterie et la banque qui por­tent ce jour­nal à bout de bras n’ont pas d’autre motif de s’y affich­er que la promesse qu’il se retrou­vera sur le bureau des class­es de revenus à 250’000 francs et plus. Lesquelles class­es passeront avec un léger sourire sur ses éloges de la révo­lu­tion social­iste «chic & soft» spon­sorisés par les joail­liers et se ren­dront directe­ment sur les pages sérieuses où l’on caresse leur hyper­for­tune dans le sens du poil.

Mais pas­sons : juste avant de foir­er totale­ment sur les élec­tions U. S., Le Temps avait pub­lié un « sup­plé­ment papi­er imprimé à New York », des­tiné soi-dis­ant à pren­dre la tem­péra­ture sur place. Faute de servir de ther­momètre, c’était au moins un «numéro col­lec­tor qui se veut aus­si un mag­nifique objet de design». Et il était spon­sorisé par… l’ambassade des États-Unis à Berne ! Autrement dit, par Mme Suzi LeVine, qui est une « fer­vente sup­por­t­rice de Barack Oba­ma et a levé plus d’un mil­lion de dol­lars de fonds pour son élec­tion en 2008 et sa réélec­tion en 2012 ». En d’autres ter­mes, Le Temps s’est fait tout sim­ple­ment l’agent de rela­tions publiques du camp démocrate !

« Si l’ambassade d’Union sovié­tique, à Berne, avait spon­sorisé à l’époque le sup­plé­ment d’un quo­ti­di­en suisse sur les “élec­tions” en URSS, tout le monde aurait crié au scan­dale. Si celle de Russie l’avait fait dernière­ment, on aurait enten­du les don­neurs de leçons par­ler d’atteinte à la lib­erté d’expression… Là, c’est celle des USA à Berne qui passe — entre autres — à la caisse pour nous per­me­t­tre d’entendre de belles paroles sur l’élection prési­den­tielle améri­caine. Et rien. Pas de débat. Les temps changent…» écrira Patrick Val­lélian, le fon­da­teur de Sept.info, le sanc­tu­aire du jour­nal­isme sérieux et sans préjugés en Suisse romande.

De fait, la pros­ti­tu­tion affichée du Temps n’a sus­cité aucun débat. Une fois qu’un vice est ancré dans les mœurs, il devient une vertu.

On appre­nait ain­si, dans la foulée de la vic­toire de Trump, que l’État suisse, par l’entremise de sa min­istre Miche­line Calmy-Rey, avait ver­sé un demi-mil­lion de francs à la Fon­da­tion Clin­ton. Ce n’était en tout cas pas la rédac­tion du Temps qui allait enquêter sur cet étrange emploi de l’argent du con­tribuable. Elle n’y aurait même pas vu un soupçon d’irrégularité. Juste un sub­side aux néces­si­teux du « camp du Bien ».

Au lende­main de ce Fukushi­ma de l’information qu’était la vic­toire de Trump, les médias anglo-sax­ons se sont livrés, par­fois, à de pro­fondes et graves remis­es en ques­tion. Celle du Temps fut pub­liée, sous l’habituelle forme bur­lesque et insul­tante, par son rédac­teur en chef. A pre­mière vue, cela ressem­blait à une parodie :

« Les médias, qu’ils le veuil­lent ou non, évoluent dans le monde de l’élite. Ils ne se frot­tent pas assez à la pop­u­la­tion aux mains calleuses, aux petits employés ou aux plus jeunes dont les opportunités se réduisent considérablement. Le jour­nal­iste ne sait plus être curieux des aspi­ra­tions des habi­tants à sa périphérie. » (Stéphane Benoît-Godet, « À quoi ser­vent les élites ?», Le Temps, 10.11.2016).

Avait-il jamais vu une main calleuse, ce Jean-Vin­cent Placé du jour­nal­isme ? En lisant de telles âner­ies, j’imaginais les petits mar­quis sur­poudrés de Que la fête com­mence !), les noceurs lour­de­ment maquil­lés du Satyri­con de Felli­ni et tout ce que l’histoire a char­rié de pré­cieux benêts pour annon­cer les fins d’époques.

De la presstitution et de son usage

Leur idi­otie n’est pas cir­con­stan­cielle ni momen­tanée, elle est sys­témique et struc­turelle, écrivais-je dans Antipresse 50. Mais les com­pro­met-elle vrai­ment ? Oui, dans la mesure où ils per­dent de plus en plus de lecteurs et doivent le rem­plac­er par des pub­lic­ités con­traig­nantes et des recap­i­tal­i­sa­tions. Non, dans la mesure où leur fonc­tion n’est pas d’être intel­li­gents, ni curieux, ni per­spi­caces, ni intè­gres. Ni même articulés.

Leur fonc­tion est unique­ment de servir, comme le larbin manu­curé du Temps l’a avoué mal­gré lui. « Les médias, qu’ils le veuil­lent ou non, évolu­ent dans le monde de l’élite. » Quelle est donc cette élite où vous êtes, pro­fes­sion­nelle­ment, obligé d’évoluer, « que vous le vouliez ou non » ? Celle de l’argent qui vous entre­tient, bien enten­du, les élites cul­turelles ou sportives ne retenant per­son­ne con­tre son gré. Une élite que vous servez de trois manières :

A) En flinguant les «enne­mis» qu’elle vous désigne, ou plutôt que vous iden­ti­fiez du bas de l’échine (Freysinger, par exem­ple, qui fut l’un des rares par­lemen­taires suiss­es à n’être acheté — par­don: recruté — par aucun groupe d’intérêt et qui déposa des motions con­tre les mani­gances bancaires).

B) En escamotant les turpi­tudes de ceux que vous servez et de leurs alliés, clients ou obligés.

C) En acca­parant l’esprit du bon peu­ple avec des peurs fab­riquées et des indig­na­tions fac­tices, lui évi­tant ain­si de réfléchir à sa con­di­tion réelle et à la respon­s­abil­ité de ladite «élite» dans cette condition.

En l’occurrence, dans l’affaire Freysinger-San Gior­gio, la mis­sion A a égale­ment servi pour les mis­sions B et C. Pen­dant que Le Temps ori­en­tait l’attention de l’ensemble des médias suiss­es romands sur l’affaire anodine du sur­vival­iste présent à la con­férence de presse du DFS valaisan, il jetait dans l’ombre, entre autres :

  1. le con­tenu de ladite con­férence, à savoir la pre­mière étude sérieuse menée à un niveau offi­ciel sur deux types de crises haute­ment prob­a­bles et jamais encore traitées en tant que telles dans ce pays;
  2. la trahi­son, par le gou­verne­ment fédéral, du vote pop­u­laire du 9 févri­er 2014 con­tre l’immigration de masse;
  3. la main­mise sur les deux cham­bres du par­lement suisse d’un géant de l’assurance mal­adie, dont les employés siè­gent dans les com­mis­sions de san­té en plus de présider désor­mais le lég­is­latif (voilà un sujet de la plus haute impor­tance pour leur bourse que les citoyens suiss­es n’auront même pas vu passer).

Je ne par­lerai même pas du plan inter­na­tion­al : les nom­i­na­tions intéres­santes et avisées annon­cées par Trump ou la décon­fi­ture des islamistes alliés de l’Occident à Alep.

Je men­tion­nerai en revanche, car c’est sig­ni­fi­catif, le plan local : deux jours avant cette con­férence, l’émission Mise au point divul­guait une affaire trou­blante à l’hôpital de Sion : la mort d’un bébé suite à une erreur de diag­nos­tic, suiv­ie de dys­fonc­tion­nements gravis­simes de procé­dure impli­quant la dis­pari­tion de preuves. Si la San­té, en Valais, avait été du ressort d’Oskar Freysinger, il aurait déjà été con­traint à la démis­sion par le feu médi­a­tique. Mais comme elle est du ressort d’une femme social­iste, Le Temps a préféré compter les poils de la barbe de San Gior­gio. Une mort d’enfant, c’est telle­ment moins impor­tant que des pro­pos «naz­i­fi­ants» !

La négation même du journalisme

Je me repose donc ma ques­tion de 2013, en l’actualisant: à quoi Le Temps passe-t-il son temps ?

  • à point­er les com­pro­mis­sions morales imag­i­naires chez ses adver­saires tout en s’essuyant con­crète­ment le der­rière avec la déon­tolo­gie de sa profession.
  • à épin­gler le racisme et la dis­crim­i­na­tion eth­nique poten­tiels chez ses adver­saires tout en y recourant pour les discréditer !
  • à dénon­cer les dérives poli­cières et sécu­ri­taires hypothé­tiques de ses adver­saires tout en met­tant en place un flicage du plus bas étage.
  • à cat­a­loguer les «milieux con­spir­a­tionnistes» tout en ven­dant à ses lecteurs des spécu­la­tions con­spir­a­tionnistes échevelées.

En somme, nous voyons ici l’incarnation même de Tartuffe au XXIe siè­cle et la par­faite illus­tra­tion du para­doxe d’Orwell : « la vérité, c’est le men­songe et la guerre, c’est la paix ».

Cette absence totale de recul sur soi, cette résis­tance endur­cie aux faits et cette impu­dence dans la com­pro­mis­sion témoignent de l’influence com­porte­men­tale que le grand enfumeur Jean Ziegler a eue sur toute une généra­tion d’«intellectuels». Ce n’est pas du jour­nal­isme : c’est une indus­trie du chan­tage et de la manip­u­la­tion gérée par des « démons de petite enver­gure » et d’aucune con­vic­tion au prof­it d’un sys­tème ni humain, ni moral, ni de gauche, ni de droite. Au prof­it du prof­it et de la trans­for­ma­tion d’un vieux pays d’Europe en société anonyme.

Mal­gré son lec­torat lim­ité, ses pertes chroniques, sa vacuité et ses par­tis pris car­i­cat­u­raux, Le Temps, à cause de son extrémisme même, donne le ton de tout le sys­tème médi­ati­co-poli­tique en Suisse romande. Ses chas­s­es aux sor­cières recou­vrent de sor­dides règle­ments de comptes, dont l’affaire exposée ici n’est qu’un exem­ple. Il ne s’agit ni de principes, ni d’idées, ni de morale : il s’agit d’intimidation et de pouvoir.

Au cours de cette semaine, plusieurs jour­nal­istes de méti­er et de tal­ent dans ce pays m’ont appelé pour me témoign­er leur sol­i­dar­ité clan­des­tine, comme au temps de l’URSS. S’exprimer publique­ment ? Risqué. Les petits déla­teurs du Temps sèment dans leur cor­po­ra­tion une réelle terreur.

C’est peut-être pour cela que M. Blocher, le patron de l’UDC, est intéressé à racheter ce jour­nal. Vu leur absence d’échine et de dig­nité, il sait que ces euro­crates mon­di­al­istes peu­vent se trans­former du jour au lende­main en iso­la­tion­nistes patri­otes. Il n’y aura même pas besoin de les vir­er. Il fau­dra juste leur enseign­er un peu de sérieux et de crédi­bil­ité et ils pour­ront flinguer avec zèle les caus­es qu’ils défend­ent aujourd’hui.

Slo­bo­dan Despot

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