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Dossier : Immigration, la gueule de bois de la presse allemande

19 octobre 2015

Temps de lecture : 5 minutes
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Dossier : Immigration, la gueule de bois de la presse allemande

Début septembre, lorsque l’Allemagne ouvrait grand ses portes aux centaines de milliers de migrants d’Afrique et d’Orient qui arrivaient en Europe, elle se voyait clairement comme le phare de l’humanité. Sa presse unanime célébrait son humanisme et les Allemands jubilaient : enfin pourraient-ils rompre avec cette image de pays-repoussoir, patrie des panzers et de la dictature nazie ! A peine six semaines plus tard, les voilà qui déchantent en masse. La gueule de bois de la presse allemande, qui commence timidement à critiquer le pari fou de Merkel, illustre ces illusions perdues.

On se sou­vient encore de ce début sep­tem­bre, où les alle­mands accueil­laient dans la liesse les réfugiés. A l’époque, d’après un sondage pub­lié sur la chaîne ARD, 95 % des Alle­mands se félic­i­taient du mou­ve­ment de sol­i­dar­ité provo­qué par l’afflux de réfugiés et 45 % des sondés jugeaient que l’immigration offrait « plutôt des avan­tages pour le pays ». Le 3 sep­tem­bre, le jour­nal Die Zeit avait l’im­pres­sion qu’un nou­veau chapitre de l’His­toire s’ou­vrait : « Une expéri­ence a com­mencé. Elle va plus mod­i­fi­er pro­fondé­ment l’Allemagne que la réu­ni­fi­ca­tion. Devant nous c’est l’inconnu ». Dans le même jour­nal, un soci­o­logue, Heiz Bude, s’ex­cla­mait : «  Nous sommes les Améri­cains de l’Europe, que nous le voulions ou non. » La dernière par­tie de la phrase était révéla­trice : per­son­ne n’avait jugé utile de con­sul­ter le peu­ple et les choses se feraient en somme « qu’il le veuille ou non ».

Ce peu­ple si soumis n’al­lait ain­si pas être con­sulté mais sem­blait pour­tant con­va­in­cu. Plusieurs semaines durant la presse out­re-Rhin soulign­era la liesse pop­u­laire des Alle­mands accueil­lants, en con­traste avec « l’é­goïsme » et la « xéno­pho­bie » des autres pays européens, longue­ment fustigés dans l’ensem­ble des médias dom­i­nants du pays. Le dia­ble tout trou­vé était évidem­ment la Hon­grie, qui en se bar­ri­cadant ne fai­sait du reste qu’ap­pli­quer les accords de Schen­gen après avoir été elle-même sub­mergée par le flot. Beau­coup de médias alle­mands com­para­ient délibéré­ment les événe­ments d’au­jour­d’hui à la chute du Mur. Un par­al­lèle étrange, mais pas anodin pour le soci­o­logue Diet­rich Trän­hardt inter­rogé par France 24 : « la réu­ni­fi­ca­tion est un sym­bole posi­tif pour les Alle­mands qui le perçoivent comme un exem­ple d’intégration réussie, et [les médias] veu­lent inscrire la sit­u­a­tion actuelle dans la même dynamique » de sol­i­dar­ité et d’u­nion nationale. Le ton des arti­cles était d’ailleurs très uni, presque enchaîné à la ligne d’un par­ti : « La plu­part des arti­cles sont très posi­tifs et dépeignent l’arrivée des migrants comme une chance pour le pays ».

En même temps, la séquence per­me­t­tait à la chancelière Merkel de cor­riger son image, elle qui était jusque là perçue comme la Mère Fou­et­tard de l’Europe par les pays du sud mal­menés par l’Alle­magne – dont la Grèce bien sûr. Et ce grâce à la presse européenne unanime pour pass­er la brosse à reluire, salu­ant son « lead­er­ship d’un genre nou­veau», « son acte de respon­s­abil­ité » ou le fait qu’elle «incar­ne  un mod­èle de gou­ver­nance, d’intégration, de respon­s­abil­ité, de société organ­isée » tan­dis Le Point se pâmait sur « l’incroyable Mme Merkel ».

Les fauss­es notes étaient délibéré­ment ignorées. Par­mi elles, l’aug­men­ta­tion très nette, presque épidémique, des vio­ls per­pétrés en Alle­magne. Deux con­stantes : les vic­times sont presque tou­jours des Alle­man­des ; les vio­leurs sont presque tou­jours des immi­grés récents, venus d’Afrique, du Pak­istan ou du Moyen-Ori­ent. Mais mal­gré l’alarme son­née par les ser­vices soci­aux, les médias restaient de mar­bre, délibéré­ment muets. Autre fausse note : les accrochages entre chré­tiens et musul­mans – ou entre musul­mans chi­ites et sun­nites – dans les asiles. Les nom­breux blessés ont fait con­clure au chef de la police alle­mande qu’il fal­lait les loger séparé­ment. Là encore, ses pro­pos ont été ignorés par la plu­part des médias alle­mands, attachés à ne pas aller au-delà du dis­cours offi­ciel. Plus récem­ment, un autre rap­port social pointait que dans les refuges pour immi­grés ouverts en Hesse, les femmes étaient très exposées au risque d’être vio­len­tées voire vio­lées par les immi­grés de sexe mas­culin. Là encore, il ne s’est pas trou­vé de grand média alle­mand pour s’en indign­er. Comme il ne s’est pas trou­vé de média pour écouter le désar­roi des Alle­mands, vis­i­ble dans les médias alter­nat­ifs, que ce soient les blogs – ou les blogs live­jour­nal que tien­nent de nom­breux Alle­mands issus de l’im­mi­gra­tion récente en prove­nance de l’ex-espace sovié­tique.

Et puis finale­ment deux fac­teurs ont pré­cip­ité le désen­chante­ment qui explose à présent dans les médias alle­mands : la sat­u­ra­tion totale des capac­ités d’ac­cueil du pays – surtout en Bav­ière et dans les lan­ders rich­es de l’ouest et du cen­tre – et le risque de plus en plus réel d’une aug­men­ta­tion d’im­pôts au niveau nation­al, voire européen afin d’assurer l’ac­cueil et l’in­té­gra­tion de ces réfugiés. Prob­lème : les con­ser­va­teurs au pou­voir ont promis de ne pas aug­menter l’im­po­si­tion et ne veu­lent pas en enten­dre par­ler. La majorité de Merkel s’ef­frite et celle-ci n’ar­rive pas à repren­dre la main sur la scène poli­tique. L’Alle­magne doute.

Ses médias aus­si. Dans deux volets suc­ces­sifs (1 et 2) la fon­da­tion Polémia relève ces arti­cles qui se font cri­tiques sur le choix de la chancelière Merkel. Par exem­ple Die Welt, qui bro­carde le 11 octo­bre une Merkel fuyant ses respon­s­abil­ités alors que le pays sat­ure : tant d’au­dace dans la cri­tique, c’é­tait encore impens­able il y a deux semaines ! Même si le quo­ti­di­en con­ser­va­teur, qui est à l’Alle­magne ce que Le Figaro est à la France, ne fait que rap­pel­er des évi­dences. Le même jour, il cri­tique égale­ment l’angélisme du pou­voir, alors que la majorité des migrants sont musul­mans ce qui boule­verse des états alle­mands – par­ti­c­ulière­ment la Bav­ière – où le catholi­cisme est encore pro­fondé­ment présent dans la vie quo­ti­di­enne.

Le retourne­ment d’opin­ion est aus­si fla­grant. Tou­jours Die Welt : la moitié des Alle­mands est désor­mais opposée à l’ac­cueil des réfugiés – qui seront entre 800 000 et un mil­lion à la fin de l’an­née. Et, comme le souligne la presse française, sa cote de pop­u­lar­ité s’ef­frite, sondage après sondage. Le quo­ti­di­en économique Han­dels­blatt rap­porte, lui, la ten­ta­tive ratée de Merkel de con­va­in­cre sa base mil­i­tante en ex-Alle­magne de l’Est, lors du con­grès de la CDU à Schkeu­ditz en Saxe. Elle se fait sérieuse­ment tancer par l’as­sis­tance, dont le seul souci est désor­mais de fer­mer les fron­tières.

« Fer­mons les fron­tières ! » C’est le cri pop­u­laire que traduit le Frank­furter All­ge­meine Zeitung le 14 octo­bre. Le quo­ti­di­en con­ser­va­teur et libéral du sud explique que deux tiers des Alle­mands ne croient plus à la réus­site de l’ac­cueil des immi­grés et 1 sur 5 seule­ment estime que le pays est en mesure d’ac­cueil­lir d’autres réfugiés. Désor­mais, la Bav­ière est en révolte. Son min­istre-prési­dent – et homme fort de la CSU, le par­ti frère de la CDU en Bav­ière – s’ex­prime au par­lement région­al de Bav­ière (Land­tag) en deman­dant un « coup d’ar­rêt » de l’im­mi­gra­tion en Alle­magne et surtout en Bav­ière, lit­térale­ment sub­mergée car elle accueille 300 000 réfugiés dont la qua­si-total­ité sont venus pour des raisons exclu­sive­ment économiques, et sont de sur­croit musul­mans.

Alors que l’op­po­si­tion social-démoc­rate alle­mande est elle aus­si déchirée sur la con­duite à tenir, entre grands idéaux human­istes et réal­ités triv­iales du ter­rain – comme le souligne le Frank­furter All­ge­meine Zeitung le 14 octo­bre – Merkel pour­rait chuter à cause de la crise pro­fonde au sein de la majorité et le retourne­ment de l’opin­ion alle­mande, se risque à prévoir Focus. Un mois et demi à peine après s’être posée en phare de l’Hu­man­ité en Europe, plus dure est la chute… Mais cette chute est aus­si celle du paysage médi­a­tique qui l’a soutenue dans son aveu­gle­ment sans une once de sens cri­tique, et qui se fait rat­trap­er par la réal­ité.

Crédit pho­to : Everett Col­lec­tion / Shutterstock.com

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