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Après le débat présidentiel ?

22 juillet 2017

Temps de lecture : 6 minutes
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Après le débat présidentiel ?

[Red­if­fu­sions esti­vales 2017 – arti­cle pub­lié ini­tiale­ment le 05/05/2017]

Le jour d’après. Jeudi 4 mai 2017, les médias sont unanimes sur un point : le débat télévisé ayant opposé Marine Le Pen et Emmanuel Macron la veille au soir n’a pas été au niveau des attentes. C’est indiscutable. Les raisons en sont multiples et partagées entre les acteurs. L’égalité des responsabilités a‑t-elle conduit à une égalité de traitement médiatique des deux candidats ? Revue de presse.

Durant l’entre-deux tours, le déséquili­bre dans le traite­ment médi­a­tique des deux can­di­dats à la prési­dence de la République a été évi­dent. Et sou­vent remar­qué, comme analysé ici ou . Le débat du 4 mai devait être le moment charnière de cette élec­tion. Il a été suivi par plus de 16 mil­lions de per­son­nes. Le score le plus bas de la 5e République. Le jour d’après, les réseaux soci­aux lais­sent paraître le sen­ti­ment général des téléspec­ta­teurs : la décep­tion. Cela appa­raît aus­si dans les médias. En sour­dine cepen­dant. Car pour la presse le sen­ti­ment majori­taire est celui d’une vic­toire de Macron.

La télévision en continu c’est quand même télé-Macron

BFM recon­naît que Marine Le Pen a imprimé le rythme. Mais c’est dû à son agres­siv­ité. La ren­con­tre a été vir­u­lente, vio­lente même. La chaîne con­sid­ère que c’est nor­mal, étant don­né les antag­o­nismes opposant les deux adver­saires. BFM: « On avait une car­i­ca­ture pop­uliste avec Marine Le Pen ». Face à cela, « un can­di­dat empêché puisque stig­ma­tisé en per­ma­nence ». L’emploi du verbe stig­ma­tis­er résume la posi­tion de la chaîne. Macron annonce qu’il « s’est sali » en débat­tant avec Marine Le Pen, même si « débat­tre est néces­saire ». Un sondage « mon­tre » que l’immense majorité des téléspec­ta­teurs aurait con­sid­éré Macron comme le plus con­va­in­cant, au point que son adver­saire aurait « per­du 12 % de ses électeurs ». La chaîne insiste sur la ques­tion de la sor­tie de l’euro. Sur BFM, l’analyse ne risquait pas de sur­pren­dre. Sen­ti­ment général ici : « Marine Le Pen s’est cassée la fig­ure » et sa « dynamique » est brisée. BFM relève une ou deux erreurs « min­imes » d’Emmanuel Macron, en par­ti­c­uli­er son affir­ma­tion selon laque­lle il y aurait eu plus de chômeurs en 1990 qu’aujourd’hui. Évidem­ment, à suiv­re le débat, l’affirmation avait sur­pris.

Pour CNews, le débat a été mar­qué par une vir­u­lence inédite : les « con­sid­éra­tions de pro­gramme sont passées au sec­ond plan ». La parole est à Macron : « pour la hau­teur, il faut être deux ». Puis à Marine Le Pen, pour qui la vir­u­lence est liée à un véri­ta­ble antag­o­nisme poli­tique. Cepen­dant, le sen­ti­ment qui domine est que « Marine Le Pen n’a pas mis Macron K.O », bien qu’ayant usé de « toutes les invec­tives et de toutes les bassess­es ». Pour CNews, Marine Le Pen a « dit n’importe quoi, a man­qué de pro­fes­sion­nal­isme, elle s’est noyée ». Tour­nent ensuite en boucle l’opinion de mil­i­tants d’En Marche, images mul­ti­cul­turelles, et les appels divers et var­iés à surtout ne pas s’abstenir.

La presse en ligne ?

Pour Causeur, le débat a été « pitoy­able », « ni Macron ni Le Pen n’ont pris la mesure du prob­lème français » selon Jacques Bichot. Il a même été « indigne » aux yeux de David Des­gouilles, « à la hau­teur de la cam­pagne qui l’a précédé ». Un tel débat mon­tr­erait que notre démoc­ra­tie est « en phase ter­mi­nale ». Sur Slate, l’analyse est plus ori­en­tée : « il nous faut affron­ter toute la vérité de cet odieux débat », écrit Claude Askolovitch. Pour le jour­nal­iste, la sim­ple présence de Marine Le Pen sur le plateau ne pou­vait rien pro­duire d’autre que ce genre de débat : « croy­ait-on, enfin, qu’on puisse dialec­tis­er avec l’extrême-droite, dans le plus apaisé des mon­des et sur un plateau télé cha­toy­ant ? Le voulait-on ? Rêvait-on, enfin, d’un lep­énisme de bonne com­pag­nie, défini­tive­ment inté­gré au petit spec­ta­cle du pou­voir ? Dans ses dia­tribes et ses men­songes, Le Pen a été hon­nête avec nous. Elle a trans­for­mé un instant démoc­ra­tique en un marécage boueux ». Face à cela, Macron est notre sauveur. Il y va de la « civil­i­sa­tion » et le vote de dimanche doit élim­in­er la fille d’un « per­vers nar­cis­sique », « Satan ». Selon Le Huff­in­g­ton Post, Macron est « jugé deux fois plus con­va­in­cant que Le Pen », avec qui il est « impos­si­ble de dis­cuter ». Pour Geof­froy Clav­el, Marine Le Pen est venu « piétin­er » tout ce qui fait la dig­nité de la fonc­tion prési­den­tielle. Un seul prési­den­tiable sur le plateau : Macron. Cela ne doit pas ras­sur­er pour autant car Trump aus­si avait raté ses débats, « on con­naît la suite ». Atlanti­co indique que Macron est jugé le plus con­va­in­cant de ce qui a été vu comme un « pugi­lat » par la presse étrangère. Les Français n’ont réelle­ment été con­va­in­cus par aucun des deux. Cepen­dant, Valls et Roy­al ont trou­vé Macron « à la hau­teur, sérieux et effi­cace ».

Les survivants de la presse papier ?

Pour Le Figaro, le débat a vu s’affronter « deux visions pro­fondé­ment dif­férentes de la France et de l’Europe ». La ver­sion papi­er a vis­i­ble­ment été envoyée à l’imprimeur avant la fin du débat. En ligne, la parole est don­née à Jean-Marie Le Pen, lequel estime que le débat a vu s’affronter « des chefs de par­tis et non des prési­den­tiables ». Le jour­nal a aus­si inter­rogé 5 poli­to­logues, mem­bres d’instituts de sondage et com­mu­ni­cants. Ver­dict : ample vic­toire de Macron. Le Parisien de Bernard Arnault juge que le débat a été bru­tal. La faute à Marine Le Pen qui a lancé « les hos­til­ités », cher­chant à mas­quer son absence de crédi­bil­ité. Selon le jour­nal, islamisme, ter­ror­isme, sécu­rité, san­té, famille, indus­trie, mon­naie, pou­voir d’achat… Il n’y a pas pho­to. Macron était partout, Le Pen nulle part. Du côté de Libéra­tion de Patrick Drahi, le titre de Une résume le sen­ti­ment de la rédac­tion : « Basse du Front ». C’est l’avis habituel, pas de change­ment majeur en ce matin du 4 mai 2017. D’un côté, la dan­gereuse Le Pen et ses « agres­sions » ou sa « dém­a­gogie ». De l’autre, l’homme de « rai­son » Macron. La rédac­tion ayant choisi depuis longtemps, elle juge de façon guère sur­prenante que Le Pen « joue en deux­ième divi­sion ». L’Humanité n’évoque pas le débat mais con­sacre 8 pages à « démon­tr­er » le dan­ger représen­té par « l’extrême droite », reprenant en gros la masse des argu­ments mil­i­tants « antifas­cistes » en usage depuis la créa­tion de SOS Racisme. La Croix évoque une « foire d’empoigne », sans aucune clarté, due au com­porte­ment de « la can­di­date d’extrême droite » avec laque­lle il serait impos­si­ble de dia­loguer. À Brux­elles, Le Soir titre sur un « Triste spec­ta­cle » et la « vio­lence inouïe » du débat. Résul­tat des cours­es ? « La can­di­date du FN a com­plète­ment raté l’occasion de se prési­den­tialis­er ». Dans son édi­tion datée du 5 mai, Le Monde du trio Bergé/Niel/Pigasse titre sur « la stratégie du men­songe » de Marine Le Pen. Cette dernière aurait choisi d’endosser le rôle « d’opposante rad­i­cale » plus que de prési­den­tiable, mul­ti­pli­ant « men­songes » et « con­tre-vérités ». Une stratégie calquée sur celle de Trump croit savoir le quo­ti­di­en. Un échec, Macron sor­tant « vain­queur » de la ren­con­tre.

Et France Inter ?

La radio publique n’est pas réputée pour son impar­tial­ité. Le jour­nal de 13 heures du jeu­di 4 mai 2017 a‑t-il échap­pé à cette règle ? Entrée en matière : « Un débat intense. Quelle soirée ». Et juste après : « Jean-Marie Le Pen, en père sévère mais juste, qui trou­ve que sa fille a man­qué de hau­teur ». C’est donc l’information pri­or­i­taire. Du pain béni pour la radio. Le som­maire est très ample et com­porte même un drôle d’invité, psy­ch­an­a­lyste, qui estime que « Marine Le Pen a man­qué le débat pour retrou­ver l’image du père ». Le jour­nal­iste : un « affron­te­ment vio­lent qu’a voulu d’emblée la can­di­date du Front Nation­al. Ce fut par­fois à la lim­ite du sup­port­able, désolé de vous remet­tre tout cela en mémoire ». La parole est don­née aux deux can­di­dats mais immé­di­ate­ment le jour­nal­iste spé­ci­fie que plainte a été déposée con­tre Le Pen pour « prop­a­ga­tion de fauss­es infor­ma­tions ». La parole passe alors à la rue, à Toulouse. Il en ressort que Macron avait des propo­si­tions. Un inter­venant du CEVIPOF fait remar­quer que ce débat ne peut qu’éloigner encore les citoyens de la poli­tique. Un com­bat révéla­teur de notre société, « du délabre­ment du débat pub­lic ». La faute à Marine Le Pen dont la stratégie était de recou­vrir Macron d’un « tapis de bombes ». Les « pau­vres » jour­nal­istes, inca­pables de main­tenir l’ordre, sont plus à plain­dre qu’autre chose, devant une « mis­sion impos­si­ble ». Le psy­ch­an­a­lyste annon­cé appa­raît : « J’ai vu son père au fond de sa gorge, à Marine Le Pen ». Il y a quelque chose « d’autodestructeur ». Avec une « danse des sept voiles tout à fait grotesque ». Accord général­isé dans le stu­dio. Le jour­nal­iste par­le de pla­fond de verre en matière de « capac­ités intel­lectuelles », au sujet de Marine Le Pen. Sur France Cul­ture le pre­mier invité du matin est Véronique Nahoum Grappe dont le titre de gloire est d’être la fille d’Edgar Morin et qui a vu des « yeux ven­imeux » à Marine Le Pen. Pour son inter­locu­teur le poli­to­logue Lau­rent Bou­vet, Marine Le Pen  « n’est pas à la hau­teur ». L’animateur de l’émission ne pré­cise pas que le « poli­to­logue » est mem­bre de la fon­da­tion Jean Jau­rès, éma­na­tion du PS, un oubli sans doute.

Que retenir de la réac­tion des médias en ce lende­main de débat ? Quelle que soit la qual­ité ou non des presta­tions des deux can­di­dats, le 4 mai 2017 des médias est un jour comme les autres : une seule voix. Et une voix qui dit partout la même chose.

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