Accueil E Veille médias E Défiances en série : de France 3 IDF à l’AFP, le malaise des rédactions face à leurs directions

Défiances en série : de France 3 IDF à l’AFP, le malaise des rédactions face à leurs directions

19 avril 2026 | Temps de lecture : 4 minutes

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À France 3 Île-de-France, une motion de défi­ance con­tre Del­phine Ernotte a été adop­tée à 93 %. À l’AFP, celle visant Fab­rice Fries a échoué de peu. Deux issues dif­férentes, mais un même symp­tôme : dans les grandes maisons sub­ven­tion­nées, la con­fi­ance man­agéri­ale se fissure.

La con­comi­tance est remar­quable. D’un côté, les jour­nal­istes de France 3 Paris Île-de-France infligeaient le 12 avril un désaveu mas­sif à leur hiérar­chie et à la prési­dente de France Télévi­sions. Le lende­main, l’AFP évi­tait de justesse une motion de défi­ance mon­di­ale con­tre sa direc­tion. Les chiffres dif­fèrent, les con­textes aus­si, mais, dans les deux cas, une crise plus pro­fonde remonte à la sur­face : celle d’organisations médi­a­tiques qui invo­quent volon­tiers l’intérêt général tout en lais­sant prospér­er une défi­ance crois­sante en interne.

À France 3 IDF, le désaveu est net

Le cas le plus spec­tac­u­laire est celui de France 3 Île-de-France. En grève depuis le 2 mars, les jour­nal­istes protes­tent con­tre la déci­sion d’attribuer à Fran­ce­in­fo le stu­dio util­isé pour leurs édi­tions du midi et du soir. Depuis le 24 mars, ils tra­vail­lent dans un « réduit de 12 m² » décrit par la motion comme « totale­ment inadap­té » à des jour­naux de 35 min­utes, avec chroniques et invités. Le vote a été sans ambiguïté : 76 % de par­tic­i­pa­tion, 93 % de répons­es néga­tives à la ques­tion de con­fi­ance posée à la direc­tion régionale, au directeur du réseau France 3 et à Del­phine Ernotte.

La direc­tion par­le d’une « tran­si­tion » de trois mois avant un nou­veau plateau, lui-même appelé à être partagé avec les rédac­tions ultra­marines. Tra­duc­tion con­crète : moins d’espace, moins de sta­bil­ité, plus d’improvisation. Le vote ne porte donc pas seule­ment sur un prob­lème de stu­dio ; il sanc­tionne une méth­ode de ges­tion où l’on demande aux équipes de s’adapter tou­jours davan­tage à des arbi­trages décidés d’en haut. Pour Del­phine Ernotte, déjà frag­ilisée par les audi­tions par­lemen­taires sur l’audiovisuel pub­lic, le sig­nal est mau­vais : quand une rédac­tion vote ain­si, c’est moins un inci­dent local qu’un aveu de rupture.

À l’AFP, une motion rejetée… mais révélatrice

À l’AFP, aus­si en crise, la motion n’a pas été adop­tée. Mais la direc­tion aurait tort d’y voir un qui­tus. Sur 1 350 votants, 46 % ont exprimé leur con­fi­ance, 40 % leur défi­ance et 14 % se sont abstenus ou n’ont pas tranché. La con­fi­ance ne l’emporte que d’environ 80 voix, à l’issue d’une con­sul­ta­tion inédite à l’échelle mon­di­ale de l’agence. Le fond du con­flit est con­nu : le plan d’économies présen­té par Fab­rice Fries, avec en par­ti­c­uli­er la réforme de l’expatriation des jour­nal­istes, cen­sée per­me­t­tre 10 à 12 mil­lions d’euros d’économies annuelles après 2026. À peine instal­lée, le nou­veau comité exé­cu­tif sem­ble déjà fragilisé.

Le plus intéres­sant est peut-être ailleurs. Les syn­di­cats, la SDJ et les représen­tants du per­son­nel y voient un « signe fort des inquié­tudes du ter­rain ». Fab­rice Fries, lui, souligne que « 60 % » de ceux qui se sont exprimés n’ont pas voté la défiance.

Des motions en cascade

La motion de défi­ance n’est d’ailleurs plus une excep­tion dans les rédac­tions français­es. À L’Équipe, Matthias Gurtler en a subi deux en quelques mois, la pre­mière votée à 92,8 % en novem­bre 2025, la sec­onde à 83,71 % en mars 2026. À France Inter, Adèle Van Reeth a été désavouée à 80 % en juil­let 2024, sur fond de ten­sions édi­to­ri­ales. Même phénomène à Cap­i­tal en juin 2025, à 20 Min­utes en juil­let, à Mar­i­anne en sep­tem­bre de la même année, puis à La Tri­bune et La Tri­bune Dimanche en octo­bre, où la défi­ance a cul­miné à 88 %. Partout, les mêmes ingré­di­ents revi­en­nent : économies, réor­gan­i­sa­tions, crispa­tions sur la ligne et rup­ture de con­fi­ance managériale.

Le symptôme d’un entre-soi sous tension

Que ressort-il de cette mul­ti­pli­ca­tion des motions ? D’abord, que la défi­ance ne vient plus seule­ment de l’extérieur, du poli­tique, du pub­lic ou des con­cur­rents, mais de l’intérieur même des rédac­tions. Ensuite, que les grandes maisons médi­a­tiques français­es, qu’elles soient privées de ser­vice pub­lic ou dotées d’un statut à part comme l’AFP, peinent à con­cili­er dis­cours d’exemplarité et ges­tion des moyens. Enfin, que ces motions révè­lent un para­doxe : des insti­tu­tions qui pré­ten­dent par­ler au nom de la démoc­ra­tie, mais où les salariés dis­ent de plus en plus sou­vent ne plus faire con­fi­ance à ceux qui les diri­gent et qui sont par­fois éclaboussées par des scan­dales, à l’image de Del­phine Ernotte.

Au fond, qu’elle soit mas­sive­ment adop­tée ou rejetée de justesse, une motion de défi­ance reste tou­jours un désaveu. Si elles se mul­ti­plient dans ces grands bas­tions médi­a­tiques, on finit par se deman­der si le prob­lème n’est plus con­jonc­turel, mais structurel.

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