CQFD, le mensuel de l’extrême-gauche, crie famine

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Le gauchisme ne trouve pas preneur, même auprès de ses abonnés. Après des manifestations riquiqui, que même la casse systématique ne permet plus de rendre attrayantes pour la jeunesse, le mouvement contre la Loi Travail et la « sélection » (toute relative) à la fac s’éteint sans même avoir brillé. Du côté des troupes de l’extrême-gauche, c’est morne plaine. Ainsi, le mensuel CQFD, basé à Marseille, crie famine et jure qu’il déposera le bilan en février 2018 si de prompts secours ne lui sont pas accordés.

Créé à Marseille en 2003 par des chômeurs et flanqué des Éditions le chien rouge depuis 2006, CQFD a lancé un long appel au secours dans le numéro 159 de novembre 2017, relayé par la sphère anarcho-gauchiste, le site de critiques de média proche de la France Insoumise Acrimed et – dans un entrefilet (on veut bien être généreux mais à lettres comptées) – par le journal subventionné Libération, qui fait pourtant partie des « caniches serviles de la presse mainstream » brocardés par le journal marseillais dans son appel au secours (ceci explique peut-être cela).

Il se trouve en effet que « CQFD ne va pas bien. Du tout. Son pourtant très chiche modèle économique périclite dans les grandes largeurs. Pour plusieurs raisons. Il y a d’abord cet oukase jupitérien sur les emplois aidés qui nous affecte directement ».

Anticapitaliste, CQFD n’allait pas faire l’affront à l’anarcho-gauchisme d’être rentable, même pour assurer sa propre survie. Résultat, il dépendait de l’Etat – pourtant honni surtout depuis que le banquier jupitérien Macron est à sa tête – pour « deux emplois en CUI-CAE (une maquettiste et un secrétaire de rédaction) […] pour 826 € par mois », comme complément de salaire à des chômeurs. Par ailleurs, « pas de sub ni de pub, pas de patron ni d’affiliation à un quelconque groupe politique », donc pas vraiment de clientèle ni de sources de revenu. Et encore, « sans sub » (pour subventions), ça oublie les emplois aidés. Qui sont bel et bien une subvention ! Et « pas de pub » ne veut pas dire sans produits dérivés à 16€. Merchandising quand tu nous tiens !

Résultat, « actuellement, la vente du journal, qu’il s’agisse d’un achat en kiosque, de la main à la main ou d’un abonnement, couvre le prix de l’impression et de la diffusion. Tout ce que vous ajoutez en soutien sert à financer un poste administratif à mi-temps et le loyer de notre local à Marseille. Sans le soutien, nous ne serions rien. Et à la rue ».

Affilié à l’extrême-gauche politique, il n’est pourtant pas soutenu suffisamment par celle-ci, s’étonne CQFD qui rappelle sa vocation : « c’est surtout le suivi de luttes (zapatistes, kurdes, notre-dame-deslandistes, ouvrières, etc.) ». Et pleure des larmes d’encre : « au train où vont les choses, le Chien rouge ne passera pas l’hiver. En janvier ou février 2018, il faudra fermer le local de la rue Consolat, mettre fin à l’aventure ». Et laisser donc les « les clébards fins de race de Valeurs actuelles » tenir le haut du pavé. Horreur !

Pour sa survie, CQFD recherche 1000 abonnés supplémentaires – soit à 36 € l’abonnement près de 36000 € (bigre!). En mettant bout à bout tous les groupuscules gauchistes, CNT, AL, CGA, militants anars-autonomes, intersectionnels et autres anarcho-féministes, ça doit pouvoir se trouver. A moins que ces derniers n’engagent des purges dans leurs rangs alors que les affaires de viols et d’agressions sexuelles ou physiques au sein de l’extrême-gauche deviennent de plus en plus difficiles à cacher. En tout cas, pour la CGT, c’est raté. CQFD est allé squatter la manifestation pour la reconquête de l’industrie organisée au printemps 2017 par la centrale syndicale. En pure perte.

Déjà en 2008 puis en 2016…

Ce n’est pas la première fois que CQFD est dans la panade. La rubrique « ça brûle » du journal est un long cortège de litanies, le Mur des Lamentations déménagé à Marseille. En 2008 déjà il lançait un appel au secours vibrant – relayé là encore par les anarcho-gauchistes et l’Acrimed – pour trouver 2000 abonnés supplémentaires. Avec que des bénévoles, l’argent manque : « dans ce foutu canard, nous n’avons pas un seul vrai salarié, la cheville ouvrière empoche à peine quelques cacahuètes occasionnelles, nous nous usons sur des écrans aussi efficaces qu’une séance d’UV pour te griller les mirettes, nous peignons des cages d’escalier pour épargner nos finances, les dessinateurs gribouillent pour la gloire, les rédacteurs collectionnent les queues de cerise »… et le capitalisme est toujours là, de plus en plus triomphant, tandis que les troupes de l’extrême-gauche s’amenuisent et ne remplissent guère plus que les maisons de retraite voire les cimetières des illusions perdues.

A l’époque, « Vous êtes cinq mille à acheter CQFD, dont deux mille abonnés. Nous savons pertinemment que vous ne rechignez pas à gonfler vos chèques de quelques euros de soutien ». Cependant, « il est impératif que vous soyez deux fois plus nombreux à acheter ce canard. Nous devons engranger de toute urgence deux mille abonnés supplémentaires », en deux mois. Soit, à 22€ l’abonnement (et 17€ pour le petit budget), 44 000 € supplémentaires à trouver. Moyennant quelques soirées de soutien dans les locaux et clubs anarchistes, ils l’ont été.

Mais cela n’a pas suffi. Les abonnements sont ainsi passés au fil des ans de 22 à 28 € (et de 17 à 22 € pour le petit budget), le journal restant gratuit pour les détenus et les détenteurs d’une fiche S – sur présentation de ladite fiche. En septembre 2016, le capitalisme continue à serrer la gorge du chien rouge, nouvelle hausse drastique, de 28 à 36 € pour l’abonnement normal et de 22 à 29 € pour le petit budget. Et 4 euros le journal au numéro contre 2,80 à la rentrée 2014.

Bière tiède…

En effet, « nos aimables 28 euros ne permettaient plus de financer un journal s’alourdissant de 8 pages et de 80 000 signes », se justifie CQFD qui prend un tournant de plus en plus capitaliste. Et comme chez les « caniches serviles de la presse mainstream », le renchérissement, justifié par des difficultés financières, laisse des abonnés sur le bord du chemin et justifie de nouvelles difficultés, donc de nouvelles augmentations.

Fin 2016, ça n’a pas loupé : une « légère » baisse des ventes (de 9,5% tout de même) et une augmentation du « chiffres d’affaires » (oui, c’est bien un journal anticapitaliste) de 8,4%. D’autant que la masse salariale reste pléthorique. En mars 2017, il s’agit de « trois salariés et quatre bénévoles renforcés aléatoirement par cinq extras payés en litres de bière tiède ».

Et la mutualisation de la diffusion avec les revues Jef Klak et Z au sein du projet Palimpseste – comme le font les grands groupes de presse qui regroupent la diffusion de leurs titres pour faire des économies d’échelle et de moyens – n’a pas changé la donne. Ni le site internet – 1000 visites journalières de moyenne, ce n’est guère beaucoup. Bref, à trop vouloir s’ériger en « erreur dans le modèle comptable » du capitalisme, CQFD connaît le destin classique d’une entreprise capitaliste mal gérée et dont le marché s’est effondré. Coulée par la gestion… et les litres de bière tiède.