En pleine recomposition politique à Tokyo, un caméraman de Jiji Press a été sanctionné après des propos partisans captés en direct au sujet de Sanae Takaichi, probable futur chef du gouvernement. L’épisode rappelle, côté français, la controverse Cohen/Legrand sur l’impartialité du service public.
« Faire baisser la popularité »
La séquence japonaise est limpide. À quelques jours d’un accord de coalition PLD-Komeitō, un professionnel de Jiji Press, croyant parler « off », dit vouloir « faire baisser » la popularité de Takaichi. L’audio, diffusé en direct, devient viral. L’agence présente des excuses et réprimande l’auteur des propos. Le débat sur la « neutralité » des rédactions réembrase l’archipel.
Un « hot mic » en pleine transition de pouvoir
Élue présidente du PLD (parti libéral-démocrate) début octobre, Sanae Takaichi est donnée en position d’accéder à la primature, sous réserve d’un compromis final avec le Komeitō (parti social-conservateur bouddhique). Les sondages de l’agence de presse Jiji créditent un futur cabinet Takaichi d’un socle d’adhésion significatif. Dans ce contexte, le « hot mic » (un microphone qui enregistre ou diffuse activement, en particulier s’il capture un commentaire ou une conversation que l’orateur ou les orateurs croyaient être privée) de Jiji Press tombe au plus mal et nourrit les critiques sur la partialité supposée des médias.
L’épisode n’est pas anecdotique dans l’univers médiatique japonais aujourd’hui hyperconnecté sous l’influence de Line et de YouTube. Un univers où la « neutralité et l’impartialité politiques » (fuhen-futō) structurent depuis l’après-guerre un audiovisuel placé sous le contrôle du ministère des Affaires intérieures et des Communications, et ont déjà servi de levier de pression sous Shinzo Abe. Il réactive mécaniquement une défiance vis-à-vis des rédactions.
Le miroir français : le précédent Cohen/Legrand
Cette affaire fait écho au scandale Cohen/Legrand qui a éclaboussé France Inter avec des accusations de connivence après la diffusion d’une vidéo tournée clandestinement montrant les deux éditorialistes en échange avec des cadres socialistes. Une affaire qui avait débouché sur une suspension « conservatoire » de Thomas Legrand, un mea culpa partiel et une saisine de l’Arcom sur l’impartialité du service public. Le débat oppose droit à l’investigation, devoir de réserve et égalité de traitement des acteurs politiques.
Cette controverse a aussi révélé une bataille culturelle ouverte entre audiovisuel public et certains groupes privés, chacun reprochant à l’autre son biais. Des tribunes à gauche comme à droite ont dénoncé l’affaire pour réclamer soit une « dépolitisation » des antennes, soit une clarification des lignes éditoriales assumées.
Voir aussi : Patrick Cohen, portrait
Deux scènes, une même question : qui garde les gardiens ?
Au Japon comme en France, l’exigence d’impartialité se heurte à deux réalités. D’un côté, la presse travaille au contact du politique et s’expose aux soupçons de proximité. De l’autre, pouvoirs publics et régulateurs invoquent la « neutralité » pour exiger des correctifs, au risque de pressions. La seule sortie par le haut reste procédurale et traçable : chartes opposables, transparence des conflits d’intérêts, publication systématique des méthodes (sélection des sujets, choix des images), dispositifs contradictoires robustes et sanctions internes rapides, comme l’a fait Jiji Press dans l’immédiat, contrairement à Radio France. Reste au public à juger sur pièces, et aux structures de rendre des comptes, plutôt qu’à jurer d’une neutralité abstraite.
Voir aussi : Thomas Legrand, portrait
Rodolphe Chalamel


