En pleine contestation de l’audiovisuel public, les Assises du journalisme de Tours ont décerné leur Grand Prix à la cellule investigation de Radio France. Au-delà du trophée, l’événement a surtout révélé un petit monde médiatique se célébrant lui-même, entre prix, expositions et débats très balisés.
Le symbole n’a échappé à personne. Alors que Radio France est, comme l’ensemble du service public, sous pression politique et budgétaire, sa cellule investigation a reçu le 9 avril dernier le Grand Prix du journalisme Michèle-Léridon pour ses enquêtes sur les eaux minérales, les laits infantiles ou les « polluants éternels ». L’information n’a rien d’anodin : le jury était présidé cette année par Fabrice Arfi, co-responsable du pôle enquêtes de Médiapart.
Difficile de ne pas voir dans cette récompense une réponse à la séquence très compliquée pour l’audiovisuel public, notamment avec la commission d’enquête qui a éclaboussé l’institution à l’Assemblée nationale.
Radio France célébré, le service public sanctifié
Sur le papier, la récompense salue un travail d’enquête au long cours. Dans les faits, elle permet aussi de réaffirmer une idée chère aux Assises : celle d’un audiovisuel public investi d’une mission presque sacrée. Benoît Collombat, patron de la cellule investigation, s’est félicité d’un prix confirmant le rôle « irremplaçable » du service public. Le choix du jury n’a donc pas seulement distingué une rédaction : il a aussi validé un récit, celui d’un secteur public qu’il faudrait défendre autant que juger.
Le reste du palmarès prolonge cette impression d’entre-soi idéologique. Le prix du public de la photo de presse est revenu à Thibault Izoret pour une photographie publiée sur Blast ; le prix du livre de journalisme à Arthur Sarradin, collaborateur régulier de Radio France, le prix enquête et reportage à Hélène Lam Trong pour Inside Gaza, coproduit par Arte, la RTBF et Factstory, le prix du livre de recherche à Adeline Wrona.
Un festival de la profession plus qu’un vrai pluralisme
Pris séparément, rien d’illégitime. Pris ensemble, ces choix dessinent un périmètre culturel et médiatique remarquablement homogène.
Les Assises ne se limitaient pas à la remise des prix. Le programme officiel annonçait plus de 300 intervenants, 80 débats, quatre soirées grand public, un « baromètre social », un baromètre Viavoice sur « l’utilité du journalisme », ainsi qu’une série d’expositions, notamment sur Patrick Chauvel, sur l’histoire de la carte de presse et sur les 200 ans du Figaro. La clôture, elle, portait sur « l’audiovisuel public, l’heure de vérité », avec Patrick Cohen, Agnès Vahramian, Nathalie Sonnac, Stéphane Robert et Sophie Taillé-Polian, députée membre du micro-parti Génération de Benoît Hamon.
Reductio ad Cnewsum
Le programme lui-même donnait le ton : ouverture sur « La vérité selon Trump et ses conséquences », débats sur les « désordres informationnels », sur les procédures-bâillons ou sur la bataille informationnelle.
Bien sûr, la diversité affichée ressemble davantage à une pluralité interne du même monde qu’à une véritable confrontation extérieure… Jusqu’à ce qu’un incident survienne avec la journaliste Khadija Toufik, qui pige notamment au Média, proche de LFI, qui a accusé France Info de prendre « un virage très à droite » lors d’un débat sur le thème de « l’utilité du journalisme », affirmant avoir été victime de « harcèlement » lors de son passage dans l’entreprise publique. Des griefs récurrents ces derniers mois provenant de la gauche médiatique, France Info étant accusé de mener une course à l’audience avec CNews et d’avoir débauché des anciens de la chaîne de Vincent Bolloré (notamment depuis septembre 2025 le tandem Nathan Devers/Paul Melun et la présentatrice Claire-Élisabeth Beaufort).
Une attaque qui en disait long sur un univers intellectuel très codé, où les menaces semblent toujours venir du même côté et où la profession se met volontiers en scène comme dernier rempart civique.
Au fond, c’est peut-être cela que disent ces Assises 2026. En consacrant Radio France au moment même où le groupe public traverse la tourmente, Tours n’a pas seulement récompensé une rédaction : le milieu s’est rassuré lui-même. Et, dans ce genre de cénacle, la remise des prix ressemble parfois moins à un jugement qu’à une accolade.

