Ojim.fr
Veille médias
Dossiers
Portraits
Infographies
Vidéos
Faire un don
Allemagne : réécriture de l’histoire et diabolisation subventionnées par l’État

30 mars 2021

Temps de lecture : 5 minutes
Accueil | Veille médias | Allemagne : réécriture de l’histoire et diabolisation subventionnées par l’État

Allemagne : réécriture de l’histoire et diabolisation subventionnées par l’État

30 mars 2021

Nous reprenons une partie d’un entretien de Junge Freiheit du 8 mars 2021 sur une fondation allemande qui entend réécrire l’histoire de la RDA sous un prisme politiquement correct. Nous laissons à la sagacité de nos lecteurs de trouver de semblables exemples en France. Certains intertitres sont de notre rédaction. Jörg Drieselmann, né à Erfurt en 1955 a été arrêté en 1974 pour une manifestation publique contre le mur de Berlin et condamné à quatre ans de prison. Il est directeur du musée de la Stasi depuis 1992.

Bon ton politique

La Fon­da­tion Amadeu Anto­nio donne désor­mais sou­vent le ton en poli­tique et dans les médias alle­mands en matière d’ex­trémisme. Jörg Driesel­mann, directeur du Musée de la Stasi (n.d.t. : Ser­vices de la sûreté de l’État de l’ex-RDA) à Berlin, met en garde : cette fon­da­tion promeut l’idéol­o­gi­sa­tion et la diabolisation.

JF : Mon­sieur Driesel­mann, selon le jour­nal Welt am Son­ntag, la Fon­da­tion Amadeu Anto­nio veut réécrire l’his­toire de la RDA. Cela vous surprend-il ?

Jörg Driesel­mann : Non. Toute dis­ci­pline sci­en­tifique, y com­pris l’his­toire, procède d’un dia­logue sans fin, qui devrait être mul­ti­latéral et ouvert, dans le respect de la vérité. La dis­cus­sion est ouverte à tous, y com­pris à la Fon­da­tion Amadeu Antonio.

JF : «Mul­ti­latéral», «ouvert». Peut-on s’at­ten­dre à cela de la part de cette fondation ?

Jörg Driesel­mann : Non. Mais ce n’est pas oblig­a­toire car le traite­ment de l’his­toire con­tem­po­raine n’est jamais unique­ment l’af­faire des his­to­riens. C’est un proces­sus social auquel par­ticipent dif­férentes per­son­nes, y com­pris des insti­tu­tions poli­tiques. Ce débat doit être poly­phonique. Par con­séquent, Anet­ta Kahanes, prési­dente de la fon­da­tion, a son mot à dire. Même si, per­son­nelle­ment, je ne souhaite pas recevoir de leçons sur la RDA d’une anci­enne employée (non offi­cielle) de ses Ser­vices de la sûreté.

JF : Donc, aucun prob­lème et inutile de s’affoler ?

Jörg Driesel­mann : Non, pour la troisième fois. Parce que cette fon­da­tion veut faire de la dic­tature nazie l’u­nique cheville ouvrière de l’his­toire con­tem­po­raine, et de la RDA le résul­tat du nation­al-social­isme. D’une part, c’est triv­ial, car tout dans l’his­toire est lié à tout le reste. Par ailleurs, la con­nais­sance de la com­plex­ité des rela­tions entre les caus­es et les effets en his­toire devrait nous empêch­er d’établir une telle causal­ité. Cela ferait d’Hitler, au lieu de Staline, le père fon­da­teur de la RDA. Je pense que c’est extrême­ment audacieux.

Les « bons » et les « mauvais » sont devenus la « gauche » et la « droite ».

JF : Dans quel but ?

Jörg Driesel­mann : La dichotomie du bon con­tre le mau­vais sur laque­lle se fonde la pen­sée total­i­taire –nous sommes bons, les autres sont mau­vais- a été rem­placée par celle de la Gauche con­tre la Droite. Goebbels con­sid­érait le NSDAP comme la «gauche alle­mande» et Staline appelait la sociale-démoc­ra­tie le «jumeau du fas­cisme». Ceux qui font de la poli­tique aiment jus­ti­fi­er leurs actes par l’histoire.
Le but est de prou­ver que la droite est respon­s­able de tous les maux de l’his­toire, tan­dis que la gauche résiste. Et qui est « de droite » est aujour­d’hui déter­miné par des organ­i­sa­tions comme cette fon­da­tion. Afin de ne pas avoir à traiter objec­tive­ment ceux qui cri­tiquent, on les cat­a­logue comme «de droite», «pop­ulistes de droite» ou même «d’ex­trême droite». La Fon­da­tion Amadeu Anto­nio accentue la polar­i­sa­tion de la société au lieu de la surmonter.

Financement par subventions et grande influence politique”

JF : Beau­coup oeu­vrent déjà à cette dia­boli­sa­tion ; la Fon­da­tion Amadeu Anto­nio est-elle donc si importante ?

Jörg Driesel­mann : En fait, avec ses trente employés, elle est insignifi­ante. Mais peu de fon­da­tions reçoivent des sub­ven­tions aus­si élevées. Grâce à celles-ci, la fon­da­tion sou­tient à son tour env­i­ron un mil­li­er d’autres pro­jets de la société civile. De plus, elle pos­sède une grande influ­ence poli­tique ; des per­son­nal­ités poli­tiques et les médias pren­nent sou­vent con­seil auprès de ses représen­tants et les invi­tent à faire des appari­tions publiques.

JF : Com­ment cette fon­da­tion, insignifi­ante lors de sa créa­tion en 1998, a‑t-elle réus­si à jouer un rôle aus­si important ?

Jörg Driesel­mann : Elle est arrivée au bon moment et a su prof­iter de l’air du temps. C’est aus­si grâce à Anet­ta Kahane, pro­fes­sion­nelle des réseaux, qui dirige son asso­ci­a­tion d’une main ferme. Et enfin, parce que la fon­da­tion four­nit ce qui est souhaité, en cat­a­loguant ceux qui cri­tiquent le gou­verne­ment comme « de droite ». C’est rentable pour les deux par­ties : les poli­tiques n’ont plus à se con­fron­ter aux argu­ments de la «droite» et la fon­da­tion peut compter sur de généreuses sub­ven­tions pour l’avenir. Le téléspec­ta­teur ou le lecteur, quant à lui, a l’im­pres­sion que le jour­nal­iste a pris l’avis d’ex­perts indépendants.

Soutiens financiers du monde libéral libertaire

JF : Ce serait la tâche des médias de remet­tre en ques­tion la fon­da­tion comme celle des poli­tiques d’ex­am­in­er sa fidél­ité à la con­sti­tu­tion ain­si que les sou­tiens financiers qu’elle reçoit. Pourquoi n’est-ce-pas le cas ?

Jörg Driesel­mann : Il y a eu quelques ten­ta­tives ; par exem­ple en 2011 : le min­istre de la Famille, appar­tenant à la CDU, a ren­du le sub­ven­tion­nement dépen­dant d’une adhé­sion explicite à l’or­dre démoc­ra­tique libéral. Cela n’a pas duré. En out­re, il n’y a pra­tique­ment plus de dif­férences entre les par­tis étab­lis. La poli­tique du genre et le «revire­ment énergé­tique» sont plus impor­tants pour le SPD, l’an­cien par­ti des tra­vailleurs, que le sort des bas salaires. La CDU, autre­fois un par­ti con­ser­va­teur, n’est plus qu’une asso­ci­a­tion élec­torale pour les femmes can­di­dates au poste de chance­li­er. Et le FDP (n.d.t. : par­ti libéral) suit l’air du temps et a com­plète­ment per­du de vue ses valeurs fon­da­men­tales, sa lib­erté et la pri­mauté du droit. Les Verts et la gauche n’ont pas eu à chang­er, ils ont tou­jours été social­istes. On dirait une sorte de «coali­tion mul­ti-par­tis» ; toute oppo­si­tion à ce bloc est ciblée et mon­trée comme mal­hon­nête. Et c’est là que la fon­da­tion entre en jeu, rem­plis­sant sa fonc­tion à ce stade…

Le noyau de la constitution n’existe plus.”

JF : Sommes-nous donc encore en démoc­ra­tie alors ?

Jörg Driesel­mann : Nous avons des par­lements libre­ment élus, ce qui est une car­ac­téris­tique essen­tielle de la démoc­ra­tie. Mais les élec­tions démoc­ra­tiques ne sont pas tout. Selon la Cour con­sti­tu­tion­nelle fédérale, «l’É­tat con­sti­tu­tion­nel démoc­ra­tique» est au cœur de notre Loi fondamentale.Mais ce  noy­au de notre con­sti­tu­tion n’ex­iste plus vraiment…

JF : Si le noy­au de l’État de droit n’ex­iste plus, nous ne sommes plus en démoc­ra­tie et donc sous une dictature ?

Jörg Driesel­mann : La ques­tion est mal posée. Bien sûr, nous sommes en démoc­ra­tie, car rien de tout cela ne se pro­duit con­tre la volon­té active des citoyens, qui la sou­ti­en­nent en ne reti­rant pas leur con­fi­ance aux respon­s­ables poli­tiques. La ques­tion doit être : l’Alle­magne est-elle tou­jours un État con­sti­tu­tion­nel ? C’est exacte­ment ce pour quoi nous avons la con­sti­tu­tion : pour qu’elle s’applique !

JF : Est-ce le cas ?

Jörg Driesel­mann : À mon avis, l’É­tat de droit est grave­ment endom­magé. Un organe, qui ne fig­ure dans aucune con­sti­tu­tion, com­posé du chance­li­er et des min­istres-prési­dents (n.d.t. : dirigeants des Län­der, entités régionales) pré­pare, presque à la chaîne, des ordon­nances qui inter­vi­en­nent pro­fondé­ment dans les droits fon­da­men­taux, sou­vent sans la par­tic­i­pa­tion des par­lements des Län­der. Cer­taines par­ties du pou­voir exé­cu­tif, donc du gou­verne­ment fédéral et de celui des Län­der, se sont dis­tan­ciées du cadre légal en vigueur.

Tra­duc­tion : AC

Voir aussi

Cet article vous a plu ?

Il a pourtant un coût : 50 € en moyenne. Il faut compter 100 € pour un portrait, 400 € pour une infographie, 600 € pour une vidéo. Nous dépendons de nos lecteurs, soutenez-nous !

Derniers portraits ajoutés