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Allemagne : citoyens d’une nation ou citoyens du monde ? La bourgeoisie est à gauche

25 juin 2021

Temps de lecture : 6 minutes

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Allemagne : citoyens d’une nation ou citoyens du monde ? La bourgeoisie est à gauche

Allemagne : citoyens d’une nation ou citoyens du monde ? La bourgeoisie est à gauche

En Allemagne, traditionnellement le terme parti « bourgeois » désignait tout ce qui était à droite et au centre. Qu’en est-il en 2021 ? Nous traduisons un article de Junge Freiheit, certains intertitres sont de notre rédaction.

Bourgeois ?

Que cela soit dans les émis­sions ou les édi­to­ri­aux, la “bour­geoisie” occupe les esprits de nom­breux hommes poli­tiques et jour­nal­istes. Presque tous les par­tis revendiquent l’at­trib­ut « bour­geois » — des Verts à l’AfD (n.d.t. : par­ti de droite con­ser­va­trice). Mais que peut-on qual­i­fi­er encore de « bour­geois » aujour­d’hui ? Et surtout qui ? La théorie des camps de Hein­er Geissler domine encore le dis­cours poli­tique. Alors secré­taire général de la CDU, Geissler qual­i­fi­ait dans les années 1980 tout ce qui était à droite du cen­tre de « camp bour­geois », son pro­pre par­ti donc, et le FDP, par­ti libéral.

Il lui oppo­sait le « camp de gauche », les social­istes du SPD et les Verts. Cette démar­ca­tion est encore au cœur de la pen­sée de nom­breux con­ser­va­teurs aujour­d’hui. Et pour­tant … Pour faire court, au risque néan­moins de faire mal : cette clas­si­fi­ca­tion est dépassée, obsolète et ne pour­rait être plus fausse de nos jours. La bour­geoisie du XXIème siè­cle se situe majori­taire­ment à gauche.

Repli individualiste

Depuis son émer­gence en classe sociale dis­tincte à la fin du XVI­I­Ie siè­cle, la bour­geoisie alle­mande s’est façon­née en com­bi­nant la fierté d’être pro­prié­taires et d’avoir fait des études supérieures ; par ailleurs, ses mem­bres étaient en totale adhé­sion avec l’idée de nation et prêts à con­tribuer à la « for­ma­tion interne de l’É­tat » (Otto Hintze). Seule une par­tie de cette vérité sub­siste aujourd’hui.

Cepen­dant, il ne reste de nos jours guère plus qu’une sim­ple bour­geoisie fon­cière. Car si jadis la coquille de la bour­geoisie était l’É­tat-nation, la société ouverte façonne les cer­cles cul­tivés d’au­jour­d’hui. Le citoyen du monde cos­mopo­lite sert de mesure à toutes choses et l’on cherche désor­mais générale­ment en vain une adhé­sion à la nation chez les intel­lectuels et les politiciens.

Ce repli indi­vid­u­al­iste con­duit à un phar­isian­isme très par­ti­c­uli­er. La bour­geoisie a tou­jours été enfer­mée dans un style de vie con­ser­va­teur, dont même la bour­geoisie libérale de gauche mod­erne ne peut se détach­er. Seules les lim­ites de la défense ont changé. L’« intru­sion de l’élé­men­taire », à laque­lle le citoyen a tou­jours voulu « fer­mer her­mé­tique­ment » son pro­pre espace de vie (Ernst Jünger), ne s’ar­rête plus à la fron­tière de l’É­tat. L’im­mi­gra­tion est bien­v­enue si néces­saire, mais la tolérance s’ar­rête à la clô­ture de son pro­pre jardin. Mul­ti­cul­turel ? Diver­sité ? Oui, bien sûr ! Mais faut-il vrai­ment con­stru­ire le nou­veau foy­er pour réfugiés juste à côté ? Jamais de la vie !

Minorités et intérêts de groupe.

C’est pré­cisé­ment en se détour­nant de la nation et en niant les forces sociales qui en sont le lien que l’on se coupe dans sa pro­pre chair. Partout dans le monde, des minorités for­mu­lent actuelle­ment leurs véri­ta­bles intérêts de groupe, que ce soit aux États-Unis ou en Europe. L’i­den­tité de gauche sert de moyen pour par­venir à une fin. En fin de compte, seuls ceux qui se con­sid­èrent comme un col­lec­tif peu­vent accéder au pou­voir dans un État. Une fois intéri­or­isée, cette idée de base a par­fois un effet plus fort que les con­di­tions démographiques.

Les Alle­mands (de souche ndr) con­stituent la majorité de la pop­u­la­tion ; mais ils se sont repliés sur un uni­ver­sal­isme bour­geois et ont ain­si aban­don­né la volon­té de puis­sance. La cri­tique libérale des poli­tiques iden­ti­taires, portée par la classe moyenne, qui rejette toute pen­sée col­lec­tive, est ain­si comme une musique de super­marché ou d’aéro­port à laque­lle per­son­ne ne s’in­téresse. L’at­taque de l’a­vant-garde « wok­en» est com­bat­tue de manière argu­men­ta­tive et sur­mon­tée, une con­tre-attaque atten­due depuis longtemps n’a pas lieu.

Fin d’un idéal-type

Le citoyen cul­tivé con­ser­va­teur clas­sique existe encore – il en reste prob­a­ble­ment plus qu’on ne le soupçonne. Néan­moins, il a depuis longtemps cessé de représen­ter l’idéal-type. Sur la scène mon­di­ale, il est plus sus­cep­ti­ble d’avoir une fonc­tion muséale qui peut dif­fi­cile­ment s’ex­onér­er d’un cer­tain côté trag­ique. En tant que per­son­nage pub­lic, comme une biche timide, il n’ap­pa­raît qu’occasionnellement.

La plu­part du temps, il assume alors le rôle que les chiens de garde du dis­cours de gauche lui ont assigné. Il apaise, exhorte à l’équili­bre, fait appel à la rai­son et cri­tique la psy­chose morale col­lec­tive et l’en­goue­ment iden­ti­taire de notre temps avec des mots fleuris, mais sans devenir vrai­ment dan­gereux, lais­sant la sou­veraineté inter­pré­ta­tive, sans quit­ter la défen­sive. Alors, rit la gauche, en quoi votre lib­erté d’ex­pres­sion est-elle men­acée ? Vous avez le droit de par­ler libre­ment, n’est-ce pas ?

Sociétés parallèles conservatrices

Pour les jeunes penseurs qui veu­lent cri­ti­quer l’air du temps sur un pied d’é­gal­ité, ce type de per­son­nes est devenu insignifi­ant. Cepen­dant con­stater l’ex­tinc­tion de la bour­geoisie clas­sique ne sig­ni­fie pas aban­don­ner les ver­tus orig­i­naire­ment bour­geois­es sans songer aux pertes.

La « per­son­nal­ité for­mée, façon­née tout au long de la vie par la soif élé­men­taire d’ex­péri­ences spir­ituelles », comme le décrit Joachim Fest, est tou­jours recher­chée. On la trou­ve désor­mais rarement dans le milieu bour­geois d’au­jour­d’hui, mais plutôt dans des sociétés par­al­lèles con­ser­va­tri­ces. La « pas­sion de par­ticiper à la cul­ture », ou plutôt de par­ticiper à sa pro­pre cul­ture, a dis­paru. Dans un sens uni­versel, le citoyen cul­tivé existe encore. Et le virage de droite à gauche peut être représen­té au mieux pré­cisé­ment en sa per­son­ne, comme le mon­tre de manière impres­sion­nante une étude pub­liée fin mai.

Montée du populisme de droite

Les écon­o­mistes Thomas Piket­ty, Amory Geth­in et Clara Mar­tinez-Toledano ont éval­ué les don­nées de plus de 300 élec­tions entre 1948 et 2020 afin d’ex­am­in­er les change­ments de préférences des électeurs dans 21 démoc­ra­ties occi­den­tales. L’é­tude fait appa­raître la mon­tée du pop­ulisme de droite comme une fatal­ité his­torique. Selon les don­nées étudiées, peu de choses ont changé entre les années 1960 et aujour­d’hui dans le fait que les hauts revenus sont plus sus­cep­ti­bles de vot­er pour les par­tis à la droite du cen­tre, bien que les par­tis de gauche rat­trapent leur retard. Piket­ty par­le du « droit marc­hand », le droit com­mer­cial, qui est égale­ment façon­né par de nom­breux indépen­dants. Les électeurs des par­tis de cen­tre-droit ont un revenu net­te­ment plus élevé que les par­ti­sans des par­tis anti-immi­gra­tion plus à droite.

Chassé-croisé bourgeois/milieux populaires

Par con­tre, le niveau d’in­struc­tion des électeurs de droite et de gauche a rad­i­cale­ment changé. Les per­son­nes ayant un niveau d’in­struc­tion plus élevé sont passées de la droite à la gauche au cours des décen­nies. Les moins instru­its sans diplôme uni­ver­si­taire, à leur tour, ont migré, eux, de la gauche vers la droite. Un phénomène qui n’est pas seule­ment alle­mand, mais que l’on peut con­stater en Grande-Bre­tagne, en France, en Suède et dans  des dizaines d’autres pays. Les anciens par­tis ouvri­ers de gauche sont ain­si devenus des par­tis de la bour­geoisie instru­ite. Cepen­dant, on peut se deman­der ce que représente un diplôme uni­ver­si­taire dans le monde d’au­jour­d’hui. La classe moyenne instru­ite représente désor­mais plutôt une caté­gorie sociologique.

Par­al­lèle­ment, l’é­tude souligne à quelle vitesse la pro­por­tion de fonc­tion­naires ou assim­ilés votant à gauche a grim­pé en flèche au cours des dernières décen­nies. Et c’est pré­cisé­ment dans ces pro­fes­sions (enseignants, uni­ver­si­taires, fonc­tion­naires, fonc­tion­naires poli­tiques, jour­nal­istes) que se trou­ve le noy­au de la bour­geoisie mod­erne et libérale de gauche. Ain­si, lorsque les gens du spec­tre libéral-con­ser­va­teur aspirent à une «révo­lu­tion bour­geoise»,  ils fan­tas­ment dans le vide. Pourquoi la bour­geoisie d’au­jour­d’hui devrait-elle se rebeller ? Un change­ment de ten­dance dans un sys­tème ne peut jamais venir de la force qui est le plus sus­cep­ti­ble de soutenir ce système.

Les rabat-joie conservateurs ont fait leur temps

Ce qui est par­ti­c­ulière­ment frap­pant, c’est le com­porte­ment petit-bour­geois qui s’est répan­du à gauche depuis des décen­nies. Le rabat-joie con­ser­va­teur a enfin fait son temps. Aujour­d’hui, les Verts sèment les inter­dic­tions lin­guis­tiques ; les gar­di­ens de la ver­tu de gauche jugent ce qui est per­mis ou non dans le dis­cours poli­tique. Des esprits éclairés déci­dent de ce dont les autres ont le droit ou non de se moquer. Tout ce qui était détesté par le soix­ante-huitard et reproché à la généra­tion de ses par­ents, le pater­nal­isme, l’in­dex moral­isa­teur, tout ce qui pour lui sen­tait le ren­fer­mé, il l’a repris à des­sein à son compte.

Mépris de classe

Frap­pant aus­si, le mépris omniprésent pour les gens ordi­naires. Car celui qui est enrac­iné — par ailleurs de plus en plus sou­vent sans le sou — et fer­mé au monde glob­al­isé des citoyens du monde, est con­sid­éré comme étant à jamais un passéiste incur­able, un élé­ment qui fait obsta­cle à l’u­topie de l’empire mon­di­al­isé. Hillary Clin­ton, pour ne citer qu’elle, a relégué les électeurs de Trump au « bas­ket of deplorables/panier des déplorables ». Toute forme de résis­tance à cette idéolo­gie est ain­si qual­i­fiée d’an­ti­bour­geoise. L’au­torité d’en haut fonc­tionne comme une sorte de clergé de la mondialisation.

Voici donc ce qui définit la bour­geoisie mod­erne. On se rend compte que les idées de droite n’ont aucun poids dans ce milieu. Il est per­mis de se deman­der si, pour les non-gauchistes authen­tiques et cri­tiques de l’e­sprit du XXIème siè­cle — que cela soit en tant qu’in­di­vidu ou en tant que par­ti – il est encore per­ti­nent de se dire bourgeois ?

Source : Junge Frei­heit, 14/06/2021.  Tra­duc­tion : AC

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