C’est finalement Paramount Skydance, le groupe de David Ellison, fils du milliardaire trumpiste Larry Ellison, qui rachète Warner Bros. Discovery après le retrait de Netflix. Un rachat qui fait craindre le pire à la coalition de gauche en Pologne. Car Discovery, c’est dans ce pays TVN, premier groupe audiovisuel polonais et pilier médiatique du camp au pouvoir.
C’est le 22 juillet que la Commission européenne devra rendre sa décision sur le rachat par Paramount Skydance de Warner Bros. Discovery (WBD), le conglomérat né en 2022 de la fusion de Discovery et de WarnerMedia. Et à mesure que l’échéance approche, l’inquiétude monte dans le camp de gauche et libéral polonais, qui voit sa télévision la plus fidèle sur le point de passer aux mains d’un groupe réputé proche de Donald Trump.
Un géant trumpiste met la main sur la première télévision « anti-PiS » de Pologne
WBD détient en effet le groupe télévisuel polonais TVN par l’intermédiaire d’une holding néerlandaise. Après la victoire de Paramount Skydance sur Netflix fin février, l’accord de rachat a été signé le 27 février pour 110 milliards de dollars, soit 31 dollars par action, et les actionnaires de WBD l’ont approuvé le 23 avril.
La transaction n’est toutefois pas encore finalisée : elle doit être bouclée au troisième trimestre 2026, faute de quoi Paramount versera aux actionnaires une pénalité trimestrielle de 25 cents par action. En attendant, TVN reste la propriété de WBD et sa ligne éditoriale n’a pas changé. Mais pour combien de temps ?
TVN, pilier médiatique du camp libéral-socialiste au pouvoir
Pour comprendre la fébrilité qui s’est emparée de la coalition au pouvoir en Pologne, il faut rappeler ce que le groupe TVN représente dans le paysage médiatique polonais. Créée en 1997, passée un temps sous pavillon français avec Canal+ avant d’être revendue en 2015 à l’Américain Scripps Networks, lui-même absorbé en 2018 par Discovery, la première télévision privée de Pologne n’a jamais caché son orientation libérale-libertaire, européiste et progressiste. Sa chaîne d’information en continu TVN24 ainsi que ses services d’information sur ses autres chaînes servent depuis un quart de siècle aux téléspectateurs une ligne très engagée en faveur de la gauche et très hostile vis-à-vis de la droite conservatrice et souverainiste.
On se souvient de cette phrase sur les « vrais Polonais » inventée de toutes pièces par une journaliste de TVN en 2010 et mise dans la bouche de Jarosław Kaczyński pour faire passer le chef des conservateurs pour un émule des « vrais Allemands » des « heures les plus sombres de notre histoire ».
Le rôle dévolu aux télévisions privées dans le dispositif de la coalition de gauche avait d’ailleurs été résumé avec une franchise désarmante par le cinéaste Andrzej Wajda, membre du comité de soutien du candidat de la Plateforme civique (le parti de Donald Tusk, aujourd’hui rebaptisé Coalition civique), Bronisław Komorowski, pendant la campagne présidentielle de 2010 : « Nous devons trouver un moyen de nous tourner vers le chef de la télévision publique. Pourquoi la télévision publique ? Parce que c’est la seule télévision qui parle à tous les Polonais. Nous pouvons bien sûr avoir des amis à la télévision TVN, et la deuxième télévision [privée] peut bien nous soutenir, mais […] nous devons avoir notre place assurée à la télévision publique, car ce qui n’est pas à la télévision n’existe pas. »
Les amis de Donald Tusk n’ont pas changé de méthode : quelques jours après son retour à la tête du gouvernement polonais en décembre 2023, son putsch sur les médias publics, opéré par la force et au mépris des lois en vigueur, offrait à la gauche un quasi-monopole sur l’information télévisée, avec TVN24 et une TVP Info (la chaîne d’information en continu de la télévision publique) passée avec armes et bagages dans le camp gouvernemental, mais aussi Polsat News à l’orientation également libérale-libertaire, même si c’est sous une forme moins engagée que chez TVN.
Cette tentative de verrouillage du paysage télévisuel polonais a cependant échoué : portées par les téléspectateurs orphelins de l’ancienne ligne de la télévision publique, les chaînes d’information conservatrices TV Republika puis wPolsce24 ont connu une ascension fulgurante, la première devenant même la chaîne d’info en continu la plus regardée du pays, devant TVN24. Par ailleurs, l’Américain Newsmax, à la ligne plutôt conservatrice, vient à son tour de débarquer sur le marché polonais.
Le précédent CBS fait trembler TVN
Si la ligne de TVN n’a pas bougé, c’est du côté des États-Unis que les rédactions du groupe regardent avec effroi. Chez CBS, propriété des Ellison depuis 2025, la nouvelle patronne de l’information Bari Weiss a présidé à une purge en règle : départs de vedettes de l’émission 60 Minutes comme Scott Pelley, Sharyn Alfonsi ou Cecilia Vega, reportage gênant pour l’administration Trump retiré de l’antenne, couverture présidentielle nettement adoucie et, en mai, fermeture de la radio CBS News Radio après près d’un siècle d’existence. « Compte tenu des dégâts que David Ellison a causés à CBS News en seulement quelques mois, il ne faut pas permettre à la famille Ellison de prendre le contrôle de CNN ni d’aucune autre grande chaîne d’information », ont tonné les syndicats américains.
À Varsovie, où les salariés de TVN ne parlent de rien d’autre, la presse rapporte que ce sont les journalistes politiques qui tremblent le plus. Les experts se veulent rassurants : le public de TVN24 – urbain, diplômé, europhile – est une mine d’or publicitaire qu’aucun repreneur sensé ne voudrait dilapider. La spécialiste des médias Alicja Jaskiernia n’exclut pourtant pas un « glissement » de la ligne rédactionnelle, tandis que le camp conservateur savoure : un député du PiS a déjà suggéré aux journalistes de TVN de chercher un nouvel emploi.
Les contradictions des amis de Donald Tusk
C’est ici que l’histoire devient savoureuse. En 2021, le PiS avait fait voter une loi interdisant aux capitaux extérieurs à l’Espace économique européen de détenir plus de 49 % d’une télévision polonaise, ce qui aurait contraint Discovery à vendre TVN. Surnommée « Lex TVN » par ses détracteurs, cette loi avait déclenché les foudres de Washington, de Bruxelles et de toute la bien-pensance médiatique (malgré l’existence de lois équivalentes dans des pays comme la France ou l’Allemagne), avant que le président Andrzej Duda n’y mette son veto. Trois ans plus tard, Donald Tusk prenait une décision qui allait encore plus loin que la loi avortée du PiS : en décembre 2024, il inscrivait par décret TVN et Polsat sur la liste des entreprises stratégiques protégées, dont la vente requiert désormais l’accord du gouvernement. Cette « Lex TVN » de Tusk visait au départ des investisseurs hongrois proches de Viktor Orbán qui lorgnaient alors le groupe médiatique polonais : il s’agissait de protéger la télévision amie contre un repreneur hostile, officiellement au nom de la « guerre hybride ». Sauf que le verrou conçu contre Budapest devra maintenant s’appliquer à Washington. Selon le quotidien polonais Rzeczpospolita, Paramount ne cherchera pas d’échappatoire et demandera l’autorisation. Mais que fera le gouvernement ? Opposer son veto à un proche de Donald Trump, c’est provoquer une crise avec l’allié américain. Laisser faire, c’est regarder sa principale télévision de soutien passer sous pavillon trumpiste à un an des législatives polonaises de 2027. Le silence assourdissant du gouvernement polonais, si loquace en décembre 2024, en dit long sur son embarras.
Bruxelles, Londres, la Californie… puis Varsovie
Dernières haies avant la ligne d’arrivée : si le ministère américain de la Justice a donné son feu vert, la décision de la Commission européenne, initialement prévue le 7 juillet, a été reportée au 22 juillet après que Paramount lui eut proposé des concessions – probablement l’abandon de la distribution de films menée conjointement avec Universal.
Londres menace aussi d’intervenir au nom du pluralisme des médias, et des procureurs généraux d’États américains préparent une plainte pour bloquer la fusion. Après Bruxelles, le dernier mot appartiendra à Varsovie.
Vers une vraie recomposition du paysage médiatique polonais ?
TV Republika, wPolsce24 et Newsmax ne sont que des chaînes d’information en continu. Les groupes TVN et Polsat, tout comme la télévision publique TVP, ce sont aussi des dizaines d’autres chaînes qui distillent l’idéologie libérale-libertaire et européiste à un bien plus grand nombre de téléspectateurs à travers leurs programmes de divertissement, leurs séries et leurs magazines.
À long terme, une évolution de TVN vers une ligne plus conservatrice et plus souverainiste serait donc de nature à véritablement changer le paysage médiatique polonais alors que la guerre culturelle fait rage dans ce pays traditionnellement majoritairement catholique et plutôt conservateur. Mais cette évolution du premier groupe télévisuel privé en Pologne, même si la transaction est menée à bien, est loin d’être certaine : TVN ne fait pas partie des actifs clés du nouveau géant, qui pourrait d’ailleurs aussi bien le revendre, et la logique commerciale plaide plutôt pour la continuité. Ce feuilleton ne fait donc que commencer et son scénario n’est pas écrit d’avance.
Olivier Bault
Directeur de la communication de l’Institut polonais Ordo Iuris


