Dans un article paru la veille du second tour des élections municipales, le média écologiste Reporterre relançait l’idée d’un « cordon sanitaire » médiatique visant le Rassemblement national. En s’appuyant sur l’exemple belge, cette proposition s’inscrit dans un débat ancien mais rendu très improbable par la place centrale prise par le parti dans le paysage politique français.
À l’occasion des municipales, Reporterre a remis en circulation une idée régulièrement évoquée dans le débat public : limiter, voire refuser, l’accès du Rassemblement national aux médias.
En citant le modèle belge, où un « cordon sanitaire » médiatique existe depuis les années 1990, le média écologiste suggère qu’une telle stratégie pourrait contenir la progression électorale du parti. Une prise de position qui dépasse le simple constat et pose, en creux, la question des principes du pluralisme.
Le retour d’un vieux débat : faut-il exclure un parti des médias ?
L’idée d’un « cordon sanitaire » n’est pas nouvelle. En Belgique francophone, certains médias audiovisuels refusent depuis les années 1990 d’inviter certains partis sur leurs plateaux. Reporterre souligne que ce dispositif aurait contribué à limiter leur influence.
En France, la situation est différente. Aucun cadre légal ne permet d’interdire à un parti d’accéder aux médias, et le principe du pluralisme est encadré par l’Arcom. Toutefois, des pratiques ponctuelles existent : l’émission « Quotidien » a ainsi assumé ne plus inviter de représentants du RN, tandis que certains médias comme Mediapart privilégient une couverture critique sans entretiens classiques.
Dans le pays, le traitement du RN est très généralement hostile mais le boycott total demeure donc marginal.
Au-delà des médias, des responsables politiques ont également franchi le pas.
Le politologue Thomas Guénolé, passé par La France Insoumise mais aussi par Touche pas à Mon poste chez Cyril Hanouna (sur la chaîne C8 du groupe Canal), a plaidé pour l’interdiction pure et simple du RN, estimant que le droit le permettrait. De son côté, l’ancien avocat devenu ministre devenu comédien, Éric Dupond-Moretti, avait déjà évoqué, en 2015, une telle hypothèse concernant le Front national, tout en reconnaissant sa complexité juridique.
Une proposition qui interroge le cadre démocratique
La suggestion d’exclure un parti des médias soulève des questions de fond. D’un côté, ses partisans invoquent la responsabilité des médias face à certaines idées jugées contraires aux principes démocratiques. De l’autre, ses opposants rappellent que le pluralisme implique la représentation de toutes les sensibilités politiques significatives. Le problème ici est évident, le RN arrive régulièrement en tête des élections, comme lors des dernières élections européennes. L’interdire apparaîtrait pour le moins invraisemblable.
En reprenant à son compte cette hypothèse, Reporterre ne se contente pas d’analyser une situation étrangère : il participe à une normalisation d’un débat sensible, où la frontière entre régulation médiatique et restriction de l’expression politique demeure particulièrement fragile. Reste que des propositions analogues pourraient se multiplier à mesure que l’échéance électorale phare de 2027 s’approche et alors qu’à gauche, des multimillionnaires impliqués dans la presse comme Matthieu Pigasse entendent s’investir politiquement.
Reporterre, un média militant financé par ses lecteurs
Fondé en 2007, Reporterre se présente comme « le quotidien de l’écologie ». Le média revendique une ligne éditoriale ancrée à gauche bien au-delà des seules questions écologiques et n’hésitant pas à soutenir les mouvances antifa ou le Collectif des Soulèvements de la Terre. Il s’était fait remarquer en relayant une fausse information concernant un prétendu décès lors de heurts entre manifestants et policiers à la faculté de Tolbiac.
Sa particularité réside dans son mode de financement : selon ses propres données, il fonctionne à but non lucratif et tire environ 98 % de ses ressources des dons de ses lecteurs. Ce positionnement lui permet de revendiquer une indépendance vis-à-vis des annonceurs ou des grands groupes industriels… Ironie de l’histoire, Reporterre, qui entend censurer le RN, a décollé au début des années 2010, sous l’égide d’Hervé Kempf qui avait claqué la porte du Monde en dénonçant la « censure » du quotidien.
Adrien Cordier

