Le mauvais esprit Canal
Bruno Gaccio de retour sous les projecteurs. L’ancien pilier des Guignols de l’info, reconverti en candidat LFI lors des élections municipales à Paris, multiplie les sorties provocatrices. Des saillies qui rappellent le parcours d’un humoriste autrefois star de « l’esprit Canal » qui, après avoir régné sur la satire télévisée, s’est progressivement perdu dans une agitation politique d’extrême gauche.
Les élections municipales 2026 ont brièvement extirpé des catacombes de l’oubli médiatique l’ancien humoriste, scénariste et producteur de télévision Bruno Gaccio. Pas pour le meilleur, malheureusement, puisque l’histrion retraité et néo-candidat LFI a défrayé la chronique par des propos particulièrement indignes et indécents à la suite du meurtre du jeune Quentin Deranque. « C’est une tristesse absolue pour sa famille qui a dû découvrir le même jour que leur enfant était mort et qu’en plus, c’était un gros connard », a‑t-il en effet déclaré dans une vidéo qui a légitimement très largement scandalisé les réseaux sociaux. Ce bref retour de « notoriété », si négatif soit-il, est néanmoins l’occasion de revenir sur le parcours et la carrière de celui qui fut l’une des figures majeures des grandes heures de « l’esprit Canal » avant de se perdre progressivement dans une vaine et caricaturale agitation politique d’extrême gauche.
Jeunesse et formation
Bruno Gaccio, né le 14 décembre 1958 à Saint-Étienne, est le fils unique d’un maçon italien et d’une papetière. Peu disposé aux études, « détestant les profs à deux exceptions près » (selon ses mots sur Europe 1 en 2019), il quitte l’école à 16 ans et rentre comme apprenti typographe dans une imprimerie. Mais le jeune « rebelle et rêveur » ne semble pas davantage fait pour le travail manuel et peine à s’habituer à ses horaires professionnels. Il décide alors qu’il ne se « lèverait plus jamais à l’aube » et, pour atteindre cet ambitieux objectif, commence à fréquenter des milieux interlopes et se met à dealer de la drogue, du « shit » exclusivement, précise-t-il toujours sur Europe 1, une activité lucrative qui le grise pendant plusieurs mois avant qu’il ne prenne peur face à l’arrivée sur le « marché » des drogues dites « dures » (cocaïne et héroïne principalement) et par la multiplication des descentes de police et des arrestations dans son entourage.
Il décide alors de mettre un terme à ses activités délictueuses et part, en 1977, garder des chèvres dans la Drôme. Mais une nouvelle fois, l’expérience n’est pas concluante et tourne court, comme pour beaucoup de « néo-hippies » confondant leurs rêveries bucoliques sous substances hallucinogènes et la dure réalité de la vie paysanne. Bruno Gaccio choisit alors une activité plus ludique et part cette fois aux sports d’hiver où il rencontre une jeune femme avec qui il se met en couple. Or la jeune femme est une prostituée et, comme elle l’entretient, il devient un « Julot casse-croûte », un proxénète de fait.
Une jeunesse pour le moins « tumultueuse et atypique », comme il aime régulièrement à le rappeler pour tenter de se distinguer de la bourgeoisie. À défaut de la rejoindre totalement, il deviendra sans doute un « bobo » grâce à ses activités artistiques et aux émoluments plus que conséquents qu’elles vont générer (autour de 20 à 25 000 euros par mois de salaire estimé au temps des « Guignols de l’Info »).
Théâtre et télévision
Arrivé à Paris au début des années 1980, Bruno Gaccio devient auteur et interprète au café-théâtre pendant quatre ans. Il est repéré au Petit Théâtre de Bouvard aux côtés de Michèle Bernier, Mimi Mathy et Isabelle de Botton. Après une brève et anecdotique apparition au cinéma en 1984 (Vive les femmes ! de Claude Confortès), il décide de se tourner définitivement vers l’écriture. En 1992, il entre à Canal+ comme coauteur des Guignols de l’info aux côtés de Jean-François Halin et Benoît Delépine. Il en devient rapidement le « chef de file », formant et dirigeant l’équipe pendant 15 ans (jusqu’en juin 2007). Pour lui, c’est l’explosion de la notoriété et de la gloire professionnelle. L’émission est un énorme succès tant d’audience que critique, son ton acerbe et son ironie grinçante séduisent un très large public même si la critique politique et sociale franchit rarement les strictes limites de la « bien-pensance » gaucho-libertaire. L’émission, devenue « culte », a même sans doute eu une véritable influence politique, faisant et défaisant les réputations des uns et des autres au travers de ses diverses « marionnettes » plus ou moins malmenées.
Après avoir présenté brièvement Nulle part ailleurs (1996) et malgré son départ des Guignols, il conserve des responsabilités à la fiction Canal+ (directeur de La Fabrique jusqu’en 2017), produit des comédies musicales (Avenue Q) et tient une chronique sur France Inter (Comme on nous parle). En 2023, il coécrit Les Marioles, satire politique sur Blast. Parallèlement, il publie également une quinzaine de livres qui ne marqueront pas l’histoire de l’édition ni de la littérature (voir liste en fin d’article).
Vie personnelle
Bruno Gaccio a vécu 15 ans avec l’humoriste et comédienne Michèle Bernier qu’il a rencontrée au café-théâtre. Ils ont deux enfants : Charlotte Gaccio, née en 1987, comédienne, et Enzo, né en 1997. Il trompe et quitte Michèle alors qu’elle est enceinte d’Enzo pour une relation de deux ans avec la présentatrice Agnès Michaux, dont naît un troisième fils, Amadeo, en 2000. La rupture avec Michèle Bernier a été particulièrement « brutale », cette dernière ayant évoqué dans plusieurs médias un véritable « cataclysme », mais soulignant qu’aujourd’hui s’est installé un « respect mutuel » pour le bien des enfants. De son côté, Bruno Gaccio admet que « dans le cas de notre séparation, c’est moi qui ai été con » (France Bleu, 19 février 2024) tout en restant néanmoins assez discret sur sa « vie privée chaotique ». Il assume toutefois publiquement ses choix personnels « sans morale imposée ». Actuellement, il est en couple avec l’actrice Anne-Laure Gruet.
Bruno Gaccio est également le grand-père de deux petits-enfants. « Ça ne me rend pas heureux d’être grand-père. Ni malheureux. C’est indifférent », affirme-t-il avant d’ajouter : « J’adore voir mes petits-enfants… Mais je vais généralement les voir quand ma fille a besoin de moi. (…) Je fais le job d’un grand-père. » (propos recueillis dans le livre Le Bruit du bonheur, de Cartouche et Aurélie Godefroy).
Engagement politique
C’est au contact de la CGT lors de sa (brève) expérience d’ouvrier d’imprimerie durant l’adolescence et à la lecture des auteurs anarchistes (Bakounine, Kropotkine…) que Bruno Gaccio découvre et développe ses penchants libertaires, anti-autoritaires et anti-capitalistes. Ces tropismes transparaissent passablement dans son écriture, notamment au temps des Guignols, où il se plaît à brocarder et ridiculiser les grands patrons, les politiciens du « système » (de droite de préférence, mais pas que…), les impérialistes américains et les représentants du clergé… Son engagement politique va néanmoins se renforcer parallèlement à son activité professionnelle.
En 2013, il cofonde Nouvelle Donne avec Pierre Larrouturou, un parti de gauche alternative prônant la reconnaissance du vote blanc et la « liberté d’expression ». En 2018, il soutient les Gilets jaunes, les qualifiant néanmoins « d’alliés imparfaits », sans doute un peu trop « France profonde » et « patriotards » pour lui ?
En 2021, il rejoint le Parlement de l’Union populaire de Jean-Luc Mélenchon, animant des émissions et meetings pour sa campagne présidentielle de 2022. Se rapprochant de La France insoumise (LFI), il répond à ses détracteurs sur X en février 2016 et se décrit comme « méga ultra extra super gauche ». Il défend un anticapitalisme virulent, accusant, avec originalité, nuance et profondeur, le gouvernement Macron de « fascisme ». En décembre 2025, il annonce sa candidature LFI aux municipales 2026 dans le 7ᵉ arrondissement de Paris, fief de Rachida Dati.
3,48 %, c’est le très modeste score qu’il obtiendra à cette élection. « LFI dans le 7ᵉ à Paris, on est à l’abri de la victoire », avait prédit sa fille Charlotte Gaccio dans le Buzz TV. Ils y sont surtout à l’abri de la « diversité » et des conséquences de l’immigration dont ils sont les chantres enamourés autant que lointains.
Bruno Gaccio est également membre du comité d’honneur de l’ADMD (Association pour le droit à mourir dans la dignité) qui milite pour l’euthanasie active volontaire et le suicide assisté. Il y côtoie notamment Raphaël Enthoven, Mireille Dumas et Patrick Kessel.
Polémiques et controverses
Antisémitisme…
Longtemps unanimement encensé lorsqu’il se contentait de taper sur Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Messier ou le Pape avec ses « Guignols », Bruno Gaccio a, depuis lors, été à de nombreuses reprises l’objet de vives critiques et polémiques. L’accusation la plus fréquente, et également la plus infamante, est celle de « dérives antisémites », dont il se défend évidemment avec la plus grande vigueur tout en assumant une position critique vis-à-vis d’Israël et de sa politique. Mais rien n’y fait.
Son péché originel date certainement de 2010 lorsqu’il cosigne avec Dieudonné, déjà condamné pour « incitation à la haine raciale », l’ouvrage Peut-on tout dire ? dans lequel les deux humoristes interrogent les limites de la liberté d’expression. Certains se rappellent alors que Jean-Pierre Elakabch considérait sa marionnette aux Guignols « particulièrement antisémite ».
Bruno Gaccio aggrave lourdement son cas en 2023, apostrophant Macron sur X en écrivant « Manu, y’a le patron qui gueule ! » en référence au Crif qui avait « rappelé à l’ordre » le président français quant à ses positions sur Gaza et son appel à un « cessez-le-feu ». Cette allusion à une supposée subordination d’Emmanuel Macron aux injonctions du Crif lui vaut une volée de bois vert et les virulentes admonestations de nombreux commentateurs. Depuis lors, il est régulièrement taxé « d’antisémitisme », notamment par l’inévitable Frédéric Haziza contre lequel Bruno Gaccio portera plainte en 2025 pour « injures publiques » (affaire en cours).
En réalité, il semble plutôt que les positions de l’ex-humoriste collent parfaitement avec la ligne de son nouveau parti et les récurrentes déclarations de son líder maximo Jean-Luc Mélenchon.
Complotisme…
Pour ne rien arranger, Bruno Gaccio a adopté, dès le début de la crise du Covid, des positions radicalement iconoclastes, voire « réfractaires » aux injonctions étatiques. Contestant la gestion gouvernementale, il accuse les responsables politiques d’incompétence, de mensonges et de manquements graves (masques, tests, hôpitaux, etc.), appelant publiquement à ce que « les responsables soient jugés ».
Parallèlement, il crée en mars 2020 la plateforme PlainteCovid, qui propose des modèles de plaintes prêts à l’emploi contre l’État et le gouvernement pour « mise en danger de la vie d’autrui », « abstention de combattre un sinistre », etc. Plus de 125 000 de ces modèles auraient été téléchargés.
Il s’oppose aussi vigoureusement au passe sanitaire/passe vaccinal (2021–2022), dénonçant une mesure liberticide, discriminatoire et divisant la société. Il exprime par ailleurs des doutes et critiques sur la stratégie vaccinale massive, relayant des « alertes » sur les vaccins et s’opposant à toute forme d’obligation ou de pression vaccinale. Son activisme sur ces questions va le pousser à un « dérapage » unanimement condamné par les médias, lorsqu’il assimile le statut des non-vaccinés à celui des Juifs sous le régime de Vichy. Il n’en faut pas plus alors pour le ranger dans le camp honteux des « complotistes » et le diriger doucement vers le sas d’exclusion du « camp du Bien » dont il a été si longtemps un valeureux et ricanant petit soldat. Ingratitude et cruauté du système !
Nanophobie…
Bruno Gaccio est d’ailleurs un habitué des polémiques médiatiques et des propos suscitant le scandale. Déjà, en octobre 1998, intervenant dans l’émission Un an de plus (animée par Marc-Olivier Fogiel sur Canal+), il avait commenté le scandale de l’hormone de croissance (contaminée, liée à des cas de maladie de Creutzfeldt-Jakob) dans un sketch humoristique se voulant provocateur et avait notamment déclaré, à propos des personnes de petite taille, « T’enlèves la tête et le cul d’un nain, il y a moins à manger qu’une caille », puis fait référence à un « pâté de tête de nain », en jouant sur l’idée de les « manger », les comparant à de la viande.
Suite à l’émission, l’Association des personnes de petite taille (APPT) avait jugé ces propos « humiliants », dégradants et portant atteinte à la dignité humaine. Considérant qu’il s’agissait d’un dénigrement et d’un abus de la liberté d’expression, l’association avait donc assigné Canal+ (en tant que diffuseur responsable) devant le tribunal de grande instance de Nanterre pour « dénigrement portant atteinte aux personnes de petite taille ». Bruno Gaccio, pour sa part, avait initialement répondu par un courrier où il exprimait des regrets pour avoir froissé les sensibilités, mais assumait son « mauvais goût » et refusait de s’excuser pleinement, qualifiant l’affaire de « non-dérapage ».
Finalement le tribunal a condamné Canal+ à verser 100 000 francs (environ 15 000 €) de dommages et intérêts à l’APPT et à diffuser à l’antenne un communiqué faisant état de la sentence.
Au temps du « politiquement correct » érigé en dogme et du règne sourcilleux des « minorités », la vie n’est finalement pas si facile que cela… même pour un « humoriste de gauche ».
Il a dit…
« On a quand même popularisé un truc qui s’appelle la World Company. Les gens ont fini par très bien comprendre que les politiques n’étaient plus les dépositaires du pouvoir mondial, et les gens qui ont l’argent achètent les politiques. », Bruno Gaccio, interview sur Thinkerview, 10 juin 2021.
« Ce sont les banquiers et les instituts de crédit qui dirigent le monde. », Bruno Gaccio, interview à L’Humanité, 2 octobre 2015.
À une internaute lui demandant s’il comparait le traitement des non-vax à celui des Juifs : « Non. Mais le statut des non-vax au statut de Juif, oui. Ça ne veut pas dire que le régime est nazi. Ça veut dire qu’il prend des dispositions identiques à celles de Vichy. Point. Factuel. », X, 29 décembre 2021.
« Si je suis anti quelque chose, c’est anti politique de monsieur Netanyahou, c’est anti armée israélienne qui bombarde après cette attaque terroriste… », vidéo X, 10 février 2025.
« Dire que c’est le CRIF qui décide de la politique étrangère en France n’est pas du tout de l’antisémitisme. », Les Incorrectibles, chaîne YouTube d’Eric Morillot, 29 novembre 2023.
« Je suis complotiste, sûrement, mais il y a une belle coordination entre la mort de Navalny et la déclaration de guerre à peine voilée à la Russie. », Bruno Gaccio sur les réseaux sociaux à propos du conflit russo-ukrainien (21 janvier 2024) repris par Franceinfo, article du 14 février 2026.
Ils ont dit (de lui)…
« L’équipe des Guignols dénonce l’engagement de Bruno Gaccio… On est là pour se moquer, on ne fait pas de politique. », Lionel Dutemple, Ahmed Hamidi, Julien Hervé et Yves Le Rolland (co-auteurs et producteurs des Guignols), déclaration dans Le Monde du 27 mars 2007 à la suite de propos de Bruno Gaccio attaquant Nicolas Sarkozy (dans Libération du 24 mars, « Ça fait cinq ans qu’on rit avec Sarko, ça suffit. Là, on ne rit plus avec, on rit contre »).
« Aujourd’hui, l’humoriste nous fait avaler des salades sur l’Ukraine ou le Covid. Entre antisémitisme et Café du commerce, il a définitivement perdu le fil. », Yann Barte, « Bruno Gaccio : Guignol de l’infox », Franc-Tireur, 22 novembre 2023.
« Gaccio, c’est la “beauferie militante” se prenant “pour la cause du peuple”. », citation de Guillaume Durand reprise et développée par Yann Barte (même article).
Bibliographie
- Le Guignol et le Magistrat, 2004, avec Philippe Bilger et Gilles Verlant, Éditions Flammarion
- La Success story du président, 2006, avec Cabu, etc., Édition Hoebeke (bande dessinée).
- Peut-on tout dire ?, 2010, avec Dieudonné, Éditions Mordicus
- La révolution ? On s’rappelle, 2011, Éditions Descartes & Cie
- Blanc c’est pas nul, 2011, avec Marie Naudet Éditions Descartes & Cie
- Petit manuel de survie à l’intention d’un socialiste dans un dîner avec des gens de gauche, 2013, Éditions Les liens qui libèrent
- Mais non, Madame Martin, c’est pas compliqué l’économie !, 2015, Éditions Les liens qui libèrent
- Les cent derniers jours du Parti socialiste, 2017, Éditions Les Liens qui Libèrent
- De mémoire de guignol, la censure n’est jamais politique, 2023 Massot Éditions
- Le Temps béni des Vérités « Putain… cinq ans », 2025, Massot Éditions.
Polars :
- C’est quoi ce bordel ? (Bertrand Morillo T1), 2022, Massot Éditions, Polar.
- Tour de vice (Bertrand Morillo T2), 2023, Massot Éditions, Polar.
- Le Virus, c’est l’Homme (Bertrand Morillo T3), 2024, Massot Éditions, Polar
Photo : Georges Biard (modifiée) / Wikimedia (CC BY-SA 3.0)

