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Pub­lié le 19 juillet 2015 | Éti­quettes :

Saisie des archives d’un photographe de Taranis News : ordre public ou état policier ?

Alors que l'un des deux médias d'ultragauche précédemment dans le collimateur de la justice, à savoir IAATA-info, a vu les poursuites contre la personne suspectée d'être directrice de publication abandonnées (elle risquait jusqu'à 5 ans de prison et 40 000 € d'amende), un autre média d'ultragauche est dans le viseur. Et au vu des circonstances relatées par le média lui-même l'on peut se demander si cette procédure n'est pas un prétexte et si les policiers n’ont pas simplement eu envie de renouveler leur stock de portraits de militants...

Le média rennais – successeur de feue Rennes TV – a été inquiété dans le cadre d'une enquête de la sous-direction de lutte contre la cyber-criminalité après qu’un blog, « Vengeance contre la police », a divulgué les coordonnées de policiers et de surveillants pénitentiaires bretons au moment du procès « Zyed et Bouna ». Selon la thèse de l'enquête, ce blog émanerait de l'extrême-gauche locale. Or, Taranis News ne cache pas sa proximité avec l'extrême-gauche dont il couvre nombre de contestations, et aux premières loges, souvent au milieu même des manifestants habituellement très méfiants, ce qui témoigne pour le moins de liens de confiance solidement établis. Son chef de file Gaspard Glanz, du temps de Rennes TV, n'avait pas hésité à accuser les militants de la Manif pour Tous de l'avoir agressé, alors que selon plusieurs témoins ce sont les contre-manifestants (d’extrême-gauche) qui n'ont cessé de harceler les anti-mariage gay.

Bref, le 11 juin 2015, c'est le photographe de Taranis News – Vincent Feuray – qui est intercepté à la sortie de son travail de nuit par la police. Accusé d'être l'auteur du blog – à sa grande surprise – il est placé en garde à vue, son appartement perquisitionné, son matériel informatique saisi : ordinateurs, disques durs, clés USB, smartphone, CD, DVD... Âgé de 33 ans, ce natif de Bordeaux est photographe pigiste pour Taranis News et Le Mensuel de Rennes ; il ne parvient pas à vivre de son activité – comme beaucoup de photographes et a un travail alimentaire à côté.

Mais, surtout, les policiers ont été très bien renseignés sur son petit trésor, ce qui rend cette interpellation pour le moins suspecte : « comme il conserve ses archives dans des disques durs (notamment celles qui n’ont jamais été publiées), et qu’il a couvert beaucoup de manifestations ces derniers mois dans le cadre de son travail, la saisie de son matériel informatique est une mine d’or pour ceux qui procèdent à l’identification des manifestants », écrit l'équipe de Taranis News.

« Police partout, justice nulle part » pour les journalistes précaires

Le problème, c'est que cette saisie est parfaitement légale. En effet, la France ne garantit pas la protection des sources et les moyens de travail de tous ceux qui exercent le dur (et mal rétribué) métier de journaliste. Pour être plus précis : seuls les journalistes dits « professionnels » sont protégés. Cela à cause de deux systèmes iniques : la carte de presse, attribuée par des commissions constituées exclusivement de journalistes issus des grands groupes de presse écrite et de TV faisant partie du « système » et un article du code du travail rédigé en 1935 (L7111-3) excluant les (auto-)entrepreneurs de la possibilité d'être considérés comme journalistes, alors que même qu’ils sont de plus en plus nombreux à exercer sous ce statut.

Tout cela ne serait pas si problématique si ces deux mécanismes n'excluaient pas plus de la moitié des journalistes indépendants, et la quasi-totalité des jeunes journalistes, qu'ils soient stagiaires ou auto-entrepreneurs précaires, puisque poussés par leurs employeurs – pour des raisons de fiscalité et de facilité – à prendre ce statut sous peine d'être privés de gagne-pain. Donc, aux protestations de Vincent Feuray – qui n'a pas de carte de presse – les policiers ont tranquillement répondu qu'il était un militant et que la liberté de la presse ne valait pas pour lui.

S'asseyant au passage sur un arrêt de la cour de Cassation, qui dans une jurisprudence très remarquée sur l'affaire Fansolo a étendu en 2011 le droit de la presse aux blogs – donc aussi aux sites en ligne d'information, même quand ils ne sont pas animés par des journalistes à carte. Le blogueur orléanais, coupable d'avoir critiqué l'ex-maire d'Orléans (réélu en 2014 et qui a démissionné en 2015 pour raisons de santé) avait été chassé de son travail par son employeur, dans le même camp politique que le maire, et forcé de quitter la ville, puis encore attaqué en justice par le premier édile orléanais, qui s'était pris pour Jeanne d'Arc. Avec pour mission de bouter les voix rebelles hors d'Orléans.

Du reste, Vincent Feuray n'a pas toujours été considéré comme un militant par la police de Rennes : « il y a un mois, Vincent, Emmanuel Brossier, Kévin Niglaut (également collaborateurs de Taranis News à Rennes) » accompagnés de Gaspard Glanz qui dirige le média ont rencontré « les pontes de la Police, de la Gendarmerie Mobile et de la Direction de la Sécurité Publique, au club de la presse de Rennes. Le thème était "Les relations entre la Police et la Presse dans les manifestations" », écrit l'équipe du média, qui précise que « Vincent était alors parfaitement considéré comme un journaliste par les représentants du commandement régional de la Police et de la Gendarmerie. Ils ont même déclarés reconnaitre la qualité de son travail ». Apprécieront-ils aussi la qualité de ses photos saisies pour une raison qui semble décidément tenir du prétexte bidon ?

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