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Dossier : Italie. La guerre médiatique de Beppe Grillo
Publié le 

15 septembre 2014

Temps de lecture : 7 minutes
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Dossier : Italie. La guerre médiatique de Beppe Grillo

L’histoire du « Mouvement 5 étoiles » (Movimento 5 Stelle) de Beppe Grillo et de sa relation avec les médias représente un cas unique dans le monde des démocraties occidentales. Bien sûr, il existe dans presque tous les pays des mouvements minoritaires qui prônent la « démocratie directe », jouent la carte du web et du réseau et sont en opposition forte avec les médias dominants. Mais il n’y a qu’en Italie que l’on peut observer un mouvement d’une telle ampleur ayant déclaré une guerre totale à l’ensemble du système journalistique. Le mouvement 5 étoiles a en effet obtenu 25,55% des voix lors des élections législatives de 2013, soit 8,7 millions de voix ; et 21,15% aux élections européennes de 2014, soit 5,8 millions de voix.

Le mythe fondateur

Pour com­pren­dre la rela­tion de Beppe Gril­lo avec les médias, et bien saisir sa véri­ta­ble iden­tité poli­tique, il con­vient de remon­ter dans le temps et de revenir à ce qui est perçu comme un véri­ta­ble « mythe fon­da­teur » : le 15 Novem­bre 1986, en début de soirée, sur Rai Uno, la chaîne prin­ci­pale de la télévi­sion publique ital­i­enne. Débute alors « Fan­tas­ti­co », l’une des émis­sions les plus regardées des années 80. A cette époque, Beppe Gril­lo est un comé­di­en bien établi qui inter­vient pour faire un sketch satirique. Le comé­di­en fait alors une plaisan­terie sur le leader du Par­ti social­iste ital­ien, Bet­ti­no Craxi, alors pre­mier min­istre, autour duquel flotte une forte odeur de cor­rup­tion. Gril­lo racon­te une vis­ite en Chine effec­tuée par tout le per­son­nel du par­ti social­iste ital­ien. Dans sa blague, il fait par­ler un col­lab­o­ra­teur du pre­mier min­istre qui demande à ce dernier: « Mais ils sont un mil­liard et ils sont tous social­istes ? ». Après avoir reçu une réponse pos­i­tive, le col­lab­o­ra­teur pour­suit en deman­dant : « S’ils sont tous social­istes, alors qui volent-ils ? ». A la télévi­sion publique ital­i­enne, big­ote et très poli­tisée à gauche, la plaisan­terie, qui peut paraître assez anodine, fait un véri­ta­ble scan­dale et Gril­lo est éloigné des plateaux suite à des pres­sions poli­tiques.

L’os­tracisme, cepen­dant, n’est que de courte durée : en 1988 et 1989, Gril­lo par­ticipe à l’événe­ment musi­cal très pop­u­laire du Fes­ti­val de San Remo, l’un des pro­grammes de télévi­sion les plus regardés en Ital­ie. Il tra­vaille égale­ment pour le ciné­ma et, au début des années 90, fait son retour à la Rai. C’est seule­ment à par­tir du milieu des années 90, que Gril­lo com­mence à véri­ta­ble­ment dis­paraître de la télévi­sion, du moins des prin­ci­pales chaînes, dif­férents canaux de TV par satel­lite con­tin­u­ant à dif­fuser son émis­sion et ses « dis­cours à l’hu­man­ité » dont le con­tenu, au fil des ans, prend une tour­nure tou­jours plus poli­tique. Dans l’ha­giogra­phie de Beppe Gril­lo, dif­fusée par lui-même auprès de ses « fidèles » de plus en plus nom­breux, l’épisode de 1986 représente toute­fois une étape cru­ciale dans un par­cours présen­té comme ini­ti­a­tique. Pour Gril­lo et ses admi­ra­teurs, c’est à cette date que com­mence le mar­tyr de l’hu­moriste poli­tique­ment incor­rect, c’est ce jour que nait le con­flit entre la vérité et le men­songe, entre l’hon­nêteté et la cor­rup­tion. L’éloigne­ment de la télévi­sion est alors entamé et ce réc­it devient une sorte de pal­ingénésie dans laque­lle Gril­lo n’est plus un sim­ple mem­bre tur­bu­lent du « show biz­ness » mais devient un héros du peu­ple face aux oli­gar­ques.

Un des blogs les plus influents du monde

Éloigné de la télévi­sion, Gril­lo com­mence alors à faire le tour des villes ital­i­ennes avec ses spec­ta­cles qui devi­en­nent de véri­ta­bles réu­nions poli­tiques au cours desquelles le comé­di­en par­le aus­si bien de l’é­colo­gie que de la finance. Il développe pro­gres­sive­ment ce qui va devenir la posi­tion cen­trale de son mou­ve­ment : « Il faut par­ler directe­ment au “peu­ple”, sans le fil­tre des jour­nal­istes et des divers médias ». Il fau­dra un cer­tain temps, cepen­dant, pour qu’il prenne con­science que le « net » est le moyen de com­mu­ni­ca­tion vital pour « sa » révo­lu­tion. Encore en 2000, dans le spec­ta­cle « Time out », il effec­tu­ait de lour­des attaques con­tre la tech­nolo­gie et les ordi­na­teurs. Mais un jour, à l’is­sue d’un de ses « shows », Gril­lo ren­con­tre un fan qui lui explique les incroy­ables pos­si­bil­ités du réseau. Il s’ag­it de Gian-Rober­to Casa­leg­gio, un entre­pre­neur dans la branche du con­seil stratégique qui a une vision philosophique assez étrange de l’avenir de l’hu­man­ité, un avenir où le web assume un rôle presque mes­sian­ique. Le comique, comme c’est typ­ique de beau­coup d’« igno­rants tech­nologiques », est fasciné par ce dis­cours. En 2005, avec Casa­leg­gio, Gril­lo ouvre son blog : beppegrillo.it. La réus­site est ful­gu­rante : en 2006, le site est con­sid­éré comme le 28ème blog le plus fréquen­té au monde. En 2008, The Observ­er pub­lie un classe­ment des blogs les plus influ­ents au monde et classe Beppe Gril­lo à la 9ème place. Le suc­cès phénomé­nal du blog incite l’ex-comique à faire véri­ta­ble­ment son entrée en poli­tique.

En jan­vi­er 2008, Gril­lo annonce sur son blog la nais­sance d’une nou­velle forme de par­tic­i­pa­tion poli­tique directe via des « listes civiques 5 étoiles » approu­vées par lui même. C’est le début du mou­ve­ment. Le reste, et notam­ment ses suc­cès élec­toraux, est bien con­nu.

Aucun contact avec les journalistes : une stratégie payante

L’at­ten­tion crois­sante que Gril­lo « homme poli­tique » parvient à capter auprès des Ital­iens sus­cite bien sûr la curiosité crois­sante des médias. Mais à ce moment, cepen­dant, Gril­lo fait un choix rad­i­cal qui va être couron­né de suc­cès : ne par­ler en aucun cas avec les jour­nal­istes. Gril­lo n’ac­corde donc aucune entre­vue, ne se rend pas dans les émis­sions poli­tiques, ne par­ticipe pas aux débats télévisés ou radio­phoniques. Pour les autres dirigeants du mou­ve­ment, il y a égale­ment une inter­dic­tion d’aller à la télévi­sion. La télévi­sion, affir­ment les dirigeants du M5S, est un média vieux et désuet, la télévi­sion est bonne seule­ment pour les hommes des par­tis tra­di­tion­nels. Gril­lo sait aus­si que ses can­di­dats, recrutés dans la société civile, ne sont pas experts dans les mécan­ismes de la télévi­sion. L’in­ter­dic­tion est donc égale­ment sen­sée les pro­téger des pièges des « vieux briscards » du jour­nal­isme poli­tique. Pour Gril­lo, les jour­nal­istes sont « de mèche » avec le pou­voir en place, tou­jours prêts à pos­er des ques­tions embar­ras­santes pour ten­ter de piéger ses can­di­dats. Il doit donc pro­téger ses mil­i­tants, qui, selon lui, sont trop « purs » et « naïfs » pour se jeter dans « la fos­se aux lions » des joutes médi­a­tiques. Si cette inter­dic­tion s’est un peu assou­plie ces derniers mois, une méfi­ance glob­ale envers les médias per­dure à la tête du mou­ve­ment.

La stratégie va se révéler extrême­ment payante, les dis­cours de Gril­lo béné­fi­cient d’une cou­ver­ture excep­tion­nelle des médias. Frus­trés d’en­tre­vues, de con­férences de presse et de déc­la­ra­tions offi­cielles à la presse, les médias sont « dés­espérés » et se jet­tent sur la moin­dre infor­ma­tion rel­a­tive au mou­ve­ment 5 étoiles. Gril­lo ne par­le pas aux jour­nal­istes, mais les jour­nal­istes par­lent beau­coup et tou­jours de lui.

Les attaques contre les médias se multiplient

Gril­lo com­mence alors à employ­er un ton mes­sian­ique. Vien­dra un jour où un grand tsuna­mi bal­aiera tout le monde cor­rompu. Ce jour-là, les jour­naux, les jour­nal­istes, la télévi­sion, les ani­ma­teurs de talk show couleront avec le sys­tème par lequel, selon Gril­lo, ils sont stipendiés ! Durant les rassem­ble­ments du M5S, les attaques con­tre les médias se mul­ti­plient. Un exem­ple décrit bien la sit­u­a­tion : en octo­bre 2012, la sec­tion milanaise du Mou­ve­ment 5 étoiles dis­tribue à la presse un vade-mecum expli­quant com­ment traiter des nou­velles con­cer­nant le M5S. On peut y lire: « Il est indis­pens­able que vous tous, jour­nal­istes, rédac­teurs, rédac­teurs en chef et directeurs por­tiez la plus grande atten­tion à éviter les mots qui n’ap­par­ti­en­nent pas à la réal­ité du mou­ve­ment. » Par con­séquent, les jour­nal­istes sont invités à dire « Mou­ve­ment » et non « Par­ti » ; « Porte-parole » et non « Leader » ; « Activistes » et non « Grilli­ni »… Ce type de mes­sage com­mi­na­toire ne plaît évidem­ment pas aux jour­nal­istes à l’ex­cep­tion du Fat­to Quo­tid­i­ano, jour­nal spé­cial­isé dans les enquêtes sur la cor­rup­tion et de ce fait assez proche du mou­ve­ment.

En févri­er 2013, à l’oc­ca­sion de la clô­ture de sa cam­pagne élec­torale, Gril­lo ferme ses couliss­es aux chroniqueurs ital­iens pour les laiss­er ouvertes aux jour­nal­istes étrangers et à Sky qui assure le direct de l’événe­ment. Toute la presse nationale est humil­iée. De nom­breux jour­nal­istes lan­cent des appels à la vengeance, une con­tra­dic­tion frap­pante avec le rôle « neu­tre » dont, d’autre part, ils se pré­va­lent.

La guerre est déclarée

Désor­mais entre Gril­lo et la presse c’est une guerre déclarée. Lorsque, sor­tant d’un ren­dez-vous offi­ciel, l’ex-comique voit avancer la foule des jour­nal­istes, il a pour habi­tude de faire tou­jours la même blague: « The Walk­ing Dead, vous êtes des morts-vivants qui marchent ! » Aux ques­tions, il ne répond presque jamais ; il insulte par­fois, plaisante d’autres fois. Gril­lo se moque du sérieux des jour­nal­istes, les touche, les serre dans ses bras, fait des blagues. C’est là sans doute un reste de son passé de comique, quand de temps en temps il inter­rompait ses spec­ta­cles pour se moquer de quelqu’un dans le pub­lic. Sou­vent, il demande aux jour­nal­istes pour qui ils tra­vail­lent et s’ils sont vrai­ment libres. Sur son blog, les attaques à l’at­ten­tion des médias sont quo­ti­di­ennes. « Jour­nal­istes, vous ne vous dégoûtez donc jamais ? Après l’écroule­ment que fer­ez-vous ? Vous vous chercherez de nou­veaux patrons ? Con­tin­uerez-vous votre méti­er de servi­teurs ? », pou­vait-on lire en avril 2014.

Quand « L’U­nità » — jour­nal his­torique du par­ti com­mu­niste dis­paru depuis — annonce être en dif­fi­culté finan­cière, Gril­lo exulte : « Une excel­lente nou­velle pour un pays à moitié libre en matière d’in­for­ma­tion comme l’I­tal­ie. Moins de jour­naux sig­ni­fie en fait plus d’in­for­ma­tion. »

Gril­lo livre aus­si une autre bataille : selon lui, les sources d’un jour­nal­iste « ne peu­vent pas être cou­vertes, elles doivent être citées dans l’ar­ti­cle ou, dans le cas con­traire, il faut déclencher automa­tique­ment le délit de diffama­tion ». Plus gênant, le blog du dirigeant du M5S pub­lie régulière­ment la pho­to de tel ou tel jour­nal­iste qui s’est penché sur le mou­ve­ment, le sig­nalant comme enne­mi à com­bat­tre et déchaî­nant les util­isa­teurs du site, en général par­ti­c­ulière­ment vir­u­lents dans leurs com­men­taires.

Un grand coup de pied dans la fourmilière

Dans un sys­tème comme le sys­tème ital­ien, où depuis des décen­nies il existe un rap­port mal­sain de col­lu­sion entre infor­ma­tion et poli­tique, l’at­ti­tude de Gril­lo se révèle véri­ta­ble­ment révo­lu­tion­naire mais, dans le même temps, cette stratégie est sou­vent déclinée de manière naïve, trop rad­i­cale, vin­dica­tive, de telle façon qu’elle détourne de fait toute dis­cus­sion sérieuse sur le rôle du jour­nal­isme en poli­tique et dans la société con­tem­po­raine. Le fait de voir dans le jour­nal­isme non pas un « arbi­tre » neu­tre mais un joueur sou­vent mis au ser­vice de l’équipe la plus puis­sante, est un con­stat désor­mais partagé par un très grand nom­bre d’I­tal­iens. C’est cer­tain, pour beau­coup, voir l’om­nipo­tence d’une caste intouch­able finir à terre fait grande­ment plaisir. Mais c’est un soulage­ment momen­tané. Il est par exem­ple con­tra­dic­toire de deman­der la fin des finance­ments publics aux jour­naux et de se plain­dre du fait que les jour­nal­istes soient soumis à un patron por­teur d’in­térêts privés : si l’E­tat n’in­ter­vient pas, il ne reste que la libre con­cur­rence et dans ce cas, seuls les grands réseaux peu­vent résis­ter, alors que le jour­nal­isme indépen­dant dis­paraît. De même, les attaques per­son­nelles et les listes noires, à la longue, risquent d’at­tir­er les sym­pa­thies sur l’ob­jet de ces attaques d’assez bas niveau.

Gril­lo a cer­taine­ment le mérite d’avoir mis un grand coup de pied dans la four­mil­ière du jour­nal­isme ital­ien. Il a surtout prou­vé que céder aux caprices des médias quand et comme ils le veu­lent n’é­tait pas néces­saire pour s’im­pos­er en poli­tique. Ce n’est certes pas rien, mais ce n’est pas non plus suff­isant.

Crédit pho­to : mat­teopezzi via Flickr (cc)

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