Du mercredi 14 au vendredi 16 janvier 2026 se déroulent au Grand Palais les festivités pour le bicentenaire du Figaro. Trois jours ponctués de conférences, d’émissions, de débats avec en prime une exposition immersive. Notre journaliste Jean-Charles Soulier s’est rendu sur place pour vous dévoiler les coulisses de l’évènement.
Une foule immense attend à l’entrée du Grand Palais à 12h30 ce mercredi 14 janvier : une majorité de personnes âgées et quelques étudiants en journalisme attendent, avant de pénétrer dans le cénacle du journalisme de droite français.
Au bout de 30 minutes, j’entre enfin et je remarque immédiatement le bleu roi caractéristique de la marque Figaro. Je me rends d’abord dans une première salle où est affiché tout l’historique du Figaro, depuis la création du journal papier en 1826 jusqu’au Figaro d’aujourd’hui sur le Web et à la télévision.
Des archives inédites du journal sont rassemblées : des Unes historiques comme celle où l’on voit les visages de Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen face à face pour le second tour de l’élection présidentielle en 2002, une photographie de Charles de Gaulle en train de lire Le Figaro ou encore un dessin d’une Française du 19ᵉ qui, coiffée d’un chapeau à plume et vêtue d’un élégant costume rouge, tient Le Figaro à deux mains.
Je me déplace et j’entends la voix rocailleuse d’Alain Finkielkraut qui résonne dans la salle. De nombreuses personnalités politiques – comme Fabien Roussel, Jordan Bardella et même le président Emmanuel Macron – ont rendu hommage en vidéo, pour fêter les 200 ans du quotidien libéral. D’autres se sont prêtés à l’exercice comme l’écrivain Sylvain Tesson, le philosophe Michel Onfray, le chef étoilé Pierre Gagnaire ou encore le footballeur Olivier Giroud qui mentionne dans ses vœux une citation de Beaumarchais devenue la devise du journal :
« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. »
Je me dirige ensuite vers un stand pour me restaurer ; mais quelle n’est pas ma surprise quand je m’aperçois qu’un simple sandwich à la volaille coûte 13 euros ! Je comprends à ce moment précis que je me trouve au bicentenaire du Figaro et pas du journal L’Humanité.
L’historique du journal rappelé
Il est 14h30 et l’équipe du Figaro diffuse sur écran géant un documentaire réalisé par Jean-Louis Remilleux qui retrace toute l’histoire du prestigieux quotidien.
Tout commence le 15 janvier 1826, quand Maurice Alhoy et Étienne Arago publient le premier exemplaire de leur journal. Les deux hommes choisissent le nom « Figaro » en hommage au personnage de Beaumarchais, valet insolent et rusé qui défend la liberté de la presse. Le Figaro est à cette époque un journal satirique qui s’en prend à Charles X qui souhaite museler la presse. Le journal est essentiellement composé d’articles anonymes et de quatrains. À cette époque, les journaux ne durent pas et Le Figaro connaît une période chaotique entre interruptions et tentatives de relances infructueuses.
C’est Hippolyte de Villemessant qui va redonner ses lettres de noblesse au titre à partir de 1854. D’abord commerçant dans le textile, Hippolyte de Villemessant se lance dans la presse. Incroyable chasseur de têtes, il recrute les meilleurs écrivains de l’époque pour son journal : Charles Baudelaire, les frères Goncourt, Émile Zola, Théophile Gautier et Henri Rochefort. Extrêmement inventif et précurseur, De Villemessant découpe le journal en rubriques (bourse, rubrique littéraire, etc.). Il y insère des encarts publicitaires et crée les cadeaux aux abonnés, les petites annonces et le carnet du jour. Ce qui était un hebdomadaire devient un quotidien en 1866 : Le Figaro devient le journal littéraire, théâtral et politique de référence.

Hippolyte de Villemessant
L’autre grande étape dans l’histoire du journal est l’affaire Dreyfus. Dès 1897, Le Figaro prend fait et cause pour le capitaine Dreyfus et lance une grande campagne de presse en sa faveur. Ce parti pris provoque un désabonnement massif des antidreyfusards du journal. Le documentaire fait un parallèle entre la défense d’Alfred Dreyfus et la défense de Boualem Sansal par Le Figaro : deux figures injustement condamnées.
Avançons dans le temps jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Un drame se déroule dans les locaux du Figaro le 17 mars 1914 : l’épouse d’un ministre assassine Gaston Calmette, le directeur du Figaro. Ce dernier a publié en Une du Figaro une correspondance privée entre Joseph Caillaux, ministre des Finances, et sa femme Henriette Caillaux, qui était alors sa maîtresse. Ulcérée, l’épouse du ministre achète un Browning, se rend au siège du Figaro et vide son chargeur sur le pauvre directeur qui a eu la courtoisie de la recevoir. Le plus incroyable dans cet épisode digne d’une tragédie grecque est qu’Henriette Caillaux sera finalement acquittée, les jurés jugeant qu’elle avait eu un moment d’hystérie. Ce verdict provoquera une agitation monstre en France, laquelle éclipsera totalement le conflit austro-serbe, marquant le début de la Grande Guerre.

Gaston Calmette
Pendant la Première Guerre mondiale, la censure est totale ; tout doit être validé par le bureau de presse du ministère de la Guerre. Le Figaro publie dans ses colonnes les correspondances entre soldats et civils ; les journalistes captureront quelques images du front dans la deuxième partie de la guerre.
Sous l’Occupation, le nouveau patron du Figaro, Pierre Brisson, refuse de faire paraître le quotidien. C’est seulement à la Libération que le journal reprend ses publications, le 23 août 1944. Il est distribué exceptionnellement à la main par des pompiers sous la protection des FFI et comporte un article de Paul Valéry intitulé « Respirer ». Un duo célèbre nourrit les pages du Figaro : François Mauriac et Raymond Aron : l’un a une plume acérée, l’autre est davantage dans la distance critique.
Aujourd’hui, Jean d’Ormesson est célébré comme l’un des derniers journalistes mythiques du Figaro. Le journal possède désormais de nombreux suppléments : Figaro Magazine, Figaro Littéraire et Madame Figaro. Le passage au numérique se fera grâce au groupe Dassault et en particulier Serge Dassault.
En 2025, le site du Figaro est le deuxième site d’information de France avec plus de 39 millions de visites mensuelles en 2025 et le quotidien compte 400 000 abonnés numériques. En outre, 17 journalistes du Figaro ont été distingués par le prix Albert Londres, dont Pierre Voisin en 1948 pour ses reportages en Haute-Volta, Henri de Turenne pour ses reportages en Amérique latine (1951) et Christine Clerc, journaliste au Figaro Magazine, qui remporte le prix en 1982 pour son ouvrage « Le Bonheur d’être Français ».
Un débat enflammé
À la suite de ce passionnant documentaire, j’ai assisté à un débat enflammé entre Natacha Polony et Mathieu Bock-Côté sous la direction d’Eugénie Bastié sur la liberté dans les médias.
Selon Natacha Polony, les journalistes sont beaucoup plus libres aujourd’hui qu’ils ne l’étaient au début des années 2000. En effet, avant d’être la directrice de la rédaction de Marianne, Natacha Polony était journaliste au Figaro, spécialisée dans l’éducation, et ses supérieurs lui interdisaient de dénoncer dans ses articles la baisse de niveau des élèves ou leur mauvaise maîtrise de la langue française.
En revanche, Mathieu Bock-Côté considère que la France et l’Europe mettent en place une censure à tendance totalitaire ; il évoque la facilité avec laquelle un journaliste peut être poursuivi pour délit d’opinion ou propos haineux (notion très vague selon l’intéressé). Pour illustrer ce sujet, Natacha Polony révèle qu’elle a été poursuivie en 2018 pour « contestation de l’existence d’un crime contre l’humanité » (article 24 bis de la loi sur la presse de 1881, appliqué au génocide rwandais), notamment car elle avait affirmé que ce conflit ne pouvait pas se réduire à opposer les « méchants » Hutu aux « gentils » Tutsi.
Mathieu Bock-Côté déclare ensuite avoir une vision maximaliste de la liberté d’expression : « tout est permis sauf l’appel à la violence et la diffamation », comparable au « free speech » américain protégé par le premier amendement.
L’éditorialiste de CNews s’insurge qu’un colloque de l’Institut Iliade sur Dominique Venner ait été interdit en France sous prétexte que des propos contre la loi Pleven pourraient y être tenus. Natacha Polony rétorque que l’on ne peut transposer le modèle américain au modèle européen. Celui-ci, hérité des Lumières, est fondé sur l’éducation et un cadre législatif précis. La journaliste considère d’ailleurs qu’il doit y avoir une réflexion sur la régulation des réseaux sociaux pour empêcher des propos délirants d’être délivrés sur la toile. Toutefois, Natacha Polony se montre défavorable à la labellisation des médias proposée par Emmanuel Macron en décembre dernier.
🚨Emmanuel Macron annonce qu’il va “tout faire” pour que soit mis en place un label permettant de distinguer les médias jugés “dignes de confiance” contre ceux qui feraient “de la désinformation”. pic.twitter.com/0NtAT37BLE
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) November 24, 2025
Elle explique qu’une labellisation des médias signifie que dans certains domaines, il n’y a qu’une seule interprétation possible. Or, dans des cas comme la guerre en Syrie ou l’origine du COVID-19, les médias se sont totalement fourvoyés. Mathieu Bock-Côté réagit en accablant « l’Extrême centre » : il est persuadé d’être le camp « du bien, du beau et du juste » alors qu’il ressemble davantage à un comité de censure de la vérité. Le journaliste québécois mentionne d’ailleurs un débat qu’il a eu récemment avec Patrick Cohen sur la recomposition du paysage médiatique. Il ajoute en plaisantant qu’avec un label des médias, il y aurait une quinzaine de Patrick Cohen qui délivreraient l’information et que cela l’effraie.
Soudain, j’aperçois un homme s’approcher de la scène et hurler sur Mathieu Bock-Côté : ce monsieur lui crie que Patrick Cohen est un excellent journaliste et, furieux de voir son idole maltraitée, quitte la salle du Grand Palais.
Après ce court moment d’effervescence, le débat reprend et Natacha Polony déclare qu’actuellement le paysage de l’audiovisuel est extrêmement fragmenté, avec des journalistes qui vivent chacun dans leur bulle et ne se parlent plus. La défiance des Français envers les médias est de la seule responsabilité des journalistes selon cette dernière. La fondatrice de la revue Audace affirme même que la France est un pays « qui cultive l’irresponsabilité de manière fascinante, que ce soit pour les politiques ou les médias ». La journaliste critique aussi le modèle économique des médias dépendant des actionnaires ou des annonceurs, ce qui fragilise leur pluralisme.
Peu après, Eugénie Bastié reprend la main et interroge les deux intervenants sur ce qu’ils pensent de la commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public.
Voir aussi : La commission d’enquête sur l’audiovisuel public va reprendre : on vous résume le premier acte
La question du service public
Mathieu Bock-Côté martèle que le service public est idéologiquement à gauche, que ce soit en France, en Angleterre ou ailleurs en Europe. Cependant, le journaliste canadien fait preuve de nuance en avouant qu’il ne souhaite ni l’abolition ni la privatisation totale de l’audiovisuel public mais plutôt la réduction de ses attributions et de ses émissions. Natacha Polony, qui officie sur le service public, rétorque qu’il y a aussi des émissions non partisanes sur le service public et que certains formats didactiques ne pourraient pas exister ailleurs que sur le service public.
Néanmoins, l’ex-directrice de la rédaction de Marianne concède qu’une grande partie des Français ne se sent pas représentée ni sur la radio, ni sur la télévision publique. Elle mentionne notamment un sondage commandé par Marianne qui montrait que les personnes qui écoutaient France Inter avaient en grande majorité voté Emmanuel Macron ou Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle. Les deux journalistes s’accordent sur le désamour des Français pour le monde médiatique et Natacha Polony précise même que les journalistes sont la profession la plus détestée, juste après les politiques.
En guise de conclusion, Eugénie Bastié se demande si la presse écrite a encore un avenir. Mathieu Bock-Côté lui répond que la réflexion est infiniment plus précise et profonde dans la presse écrite qu’à la télévision, et qu’à titre personnel, il formule toujours sa pensée à l’écrit avant de la délivrer à l’oral.
La soirée se clôt sur ces mots : « L’Enfant de Beaumarchais n’est pas né pour mourir. » Alors rendez-vous au tricentenaire !
Jean-Charles Soulier






