Le rapport sénatorial sur les « zones grises de l’information » a provoqué une vive levée de boucliers numériques. Le journaliste Paul Sugy et le lanceur d’alerte Pierre Sautarel voient dans le concept d’« ingérences intérieures » une tentative de museler les opinions dissidentes et les mobilisations sur les réseaux sociaux avant 2027. Décryptage d’un rapport de force qui pourrait s’intensifier.
« Le macronisme est obsédé par la régulation de l’information ! », fustigeait ce 16 juillet Paul Sugy. Le journaliste du Figaro dénonçait sur CNews le rapport sénatorial sur les « zones grises de l’information », présenté la semaine précédente par Laurent Lafon (Union centriste), Agnès Evren (LR) et Sylvie Robert (PS).
Une intense mobilisation numérique dénonce le concept d’« ingérences intérieures », forgé par Laurent Lafon lors de la conférence de presse. Une expression qui a mis le feu aux poudres.
L’Observatoire de la désinformation, une indépendance de façade
En pointe du combat, le lanceur d’alerte Pierre Sautarel, fondateur du site Fdesouche. « Parler d’ingérence intérieure dans une démocratie est extrêmement grave », prévenait-il le 13 juillet, avant d’ajouter : « Cela revient à présenter des citoyens, des médias ou des partis français comme une menace dès lors qu’ils influencent fortement l’opinion. » Bref, n’importe quelle mobilisation sur les réseaux sociaux pourrait se voir labellisée de la sorte.
Au cœur de la tornade : la proposition de créer un Observatoire de la désinformation avant la présidentielle 2027, traduction de ce désir de lutte contre les manipulations internes. Les rapporteurs envisagent en effet de confier un tel travail à des chercheurs et à des associations, les jugeant indépendants. Ces derniers pourraient ensuite saisir l’Arcom, pour exiger des plateformes de réduire la visibilité de certains utilisateurs, par manipulation algorithmique.
Le sénateur @L_Lafon ne découvre pas aujourd’hui la Fondation Descartes. Dès 2022, il était l’un des conférenciers de son colloque sur la désinformation, aux côtés de Gérald Bronner, Rudy Reichstadt, Iris Boyer, EU DisinfoLab, l’Arcom et plusieurs dirigeants des grands médias.… pic.twitter.com/VppOGqcccd
— Pierre Sautarel (@FrDesouche) July 15, 2026
L’État profond médiatique en action
Paul Sugy a révélé le 15 juillet que Laurent Lafon envisageait de confier cette mission à la Fondation Descartes, déjà très engagée dans la lutte contre les fake news. Toujours selon Sugy, ce think tank compte parmi ses dirigeants un ancien directeur et une ex-chroniqueuse du Monde, et peut s’appuyer sur les « Décodeurs » du Monde pour trier les sources d’info fiables ou non. Autre révélation : la Fondation prépare déjà, pour septembre, le lancement d’une plateforme de veille sur les publications virales. Il ne lui manquerait plus que l’aval du pouvoir.
« Le rapport prétend protéger la démocratie contre l’ingérence, or il est lui-même une ingérence », a martelé Sautarel, soulignant le raisonnement « parfaitement circulaire » des parlementaires : « les plateformes et les institutions qui réclament davantage de régulation financent les organismes qui produisent les études justifiant cette même régulation. »
Pierre Sautarel souligne aussi l’« écosystème » dans lequel gravite le sénateur Laurent Lafon, au moins depuis février 2022 et un colloque organisé… par la même Fondation Descartes. Un écosystème où l’on croise Rudy Reichstadt (du site Conspiracy Watch), mais aussi l’Arcom et l’Agence France Presse.
🔴 Voila à comment une approximation énoncée par Thomas Huchon (@ThomasHuchon) — « J’ai essayé de mesurer » — devient une fausse nouvelle sous le sceau de l’autorité du Sénat par @AgnesEvren : « cela m’a glacé le sang, 15 milliards de vues pour des fake news ».
« En moyenne un… https://t.co/sqaIsLfsTE pic.twitter.com/sU1D7Bi86z
— JBG 🇫🇷 (@j_bg) July 15, 2026
15 milliards de vues pour les tweets complotistes ?
Dans la même veine, un autre lanceur d’alerte, JBG, s’est attaqué aux chiffres avancés par les Sénateurs : « 15 milliards de vues pour les fake news et les tweets complotistes ces 5 dernières années ». En réalité, il s’agit d’une approximation évoquée en avril devant la commission par le journaliste Thomas Huchon, qui est le fils de Jean-Paul Huchon et également engagé contre la « désinformation ».
Parmi les politiques, Marine Le Pen, Éric Zemmour et David Lisnard ont dénoncé le rapport. L’exécutif est quant à lui timidement monté au créneau pour le défendre : « Il faut qu’il y ait un équilibre entre la liberté d’expression et la lutte contre les fausses nouvelles », a plaidé sur CNews le 16 juillet Jean-Didier Bergé, ex-député LR et ministre délégué auprès du ministre de l’Intérieur.
Reste que la mobilisation numérique a produit des effets : le 15 juillet, Agnès Evren se désolidarisait publiquement de Laurent Lafon, écartant tout désir de « police de la pensée » pour lutter contre les « ingérences intérieures ».
Mon communiqué de presse sur le rapport « zones grises de l’information », la vérité des faits, par ici : pic.twitter.com/3gnZ9j0ELY
— Agnes Evren (@AgnesEvren) July 15, 2026
« Vous n’avez pas lu le rapport que vous avez coécrit ? » lui a rétorqué Sautarel, relevant dans le texte un chapitre entier consacré aux manipulations internes. Visiblement, la fureur n’est pas près de faiblir. Laurent Lafon est quant à lui resté silencieux sur X. Il avait toutefois annoncé le dépôt d’une proposition de loi à la fin de l’été.
Édouard Chanot
Voir aussi : Plateformes, IA et créateurs de contenu : les sénateurs veulent domestiquer l’information avant 2027


