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Tatiana Guturova : 6 questions gênantes sur le mouvement migratoire

23 février 2016

Temps de lecture : 5 minutes

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Tatiana Guturova : 6 questions gênantes sur le mouvement migratoire

Tatiana Guturova : 6 questions gênantes sur le mouvement migratoire

Tatiana Gutorova est correspondante de l’agence kazakhe Tengrinews en Serbie. Elle a suivi de près le mouvement migratoire qui a traversé le pays en été-automne 2015.

Dans l’un de ses reportages, elle pose et se pose une série de ques­tions sim­ples au sujet de ce phénomène, de toute évi­dence orchestré à ses yeux. Nous avons traduit ce reportage parce qu’il est représen­tatif des inter­ro­ga­tions de nom­breux jour­nal­istes extérieurs à l’UE, ayant leur tête sur les épaules et délivrés du fan­tôme de l’autocensure. « Entrée libre aux out­siders » (Мигранты: Посторонним вход разрешен, Ten­grinews, 6.11.2015). Morceaux choisis.

Je me rap­pelle du jour où je les ai aperçus pour la pre­mière fois à Bel­grade. Une com­pag­nie de jeunes gars s’était pointée dans un petit café bel­gradois. Ils sem­blaient sor­tir tout droit d’un mag­a­zine : coupes dans le vent, lunettes de prix, habits griffés.

— Réfugiés, a dit mon ami en les mon­trant de la tête.

J’ai ren­ver­sé mon jus.

— Tu plaisantes ?

(…)

— Il y en a beau­coup du côté de la gare routière, m’a‑t-il con­fié. Tu verras.

Il y en avait vrai­ment beau­coup. Et il en arrivait tou­jours plus chaque jour. Syriens, Libyens, Afghans, Pak­istanais, Iraniens, Maro­cains : une véri­ta­ble organ­i­sa­tion de nations sin­istrées en fuite.

Les arrivants com­mu­ni­quaient peu avec les Bel­gradois. Cela dit, ils racon­taient volon­tiers aux jour­nal­istes les péripéties de leur par­cours, louant l’hospitalité locale : ils n’avaient, dis­aient-ils, ren­con­tré nulle part un traite­ment aus­si humain. De fait, les Serbes, qui avaient été eux-mêmes récem­ment con­traints de fuir de Croat­ie, de Bosnie et du Koso­vo, pre­naient à cœur les mis­ères des migrants. Les gens leur appor­taient de la nour­ri­t­ure et des vête­ments chauds, et les autorités con­stru­i­saient en toute hâte des cen­tres de crise où ils les ont déplacés cet automne.

Cepen­dant les migrants, à l’étonnement de leurs hôtes nourriciers, n’étaient pas trop pressés de rejoin­dre les cen­tres, et ils s’y oppo­saient même active­ment. Ils ne prévoy­aient pas de s’arrêter en Ser­bie. Ils s’empressaient de rejoin­dre la fron­tière tant désirée de l’UE et, au-delà, l’Allemagne, où Angela Merkel les avait offi­cielle­ment invités, promet­tant d’accueillir 800.000 réfugiés. De fait, cette déc­la­ra­tion de Mme Merkel est à la source de l’afflux de migrants vers le Vieux Continent.

Si tout le monde fuit, je fuis aussi.

Comme on le sait, des illé­gaux arrivaient en Europe aupar­a­vant déjà, surtout par la voie mar­itime et surtout en Ital­ie. Des bateaux chavi­raient, des gens se noy­aient, les Ital­iens se plaig­naient, les bureau­crates européens n’arrivaient pas à résoudre le problème.

C’est alors qu’a com­mencé la guerre en Syrie.

D’ordinaire, on relie directe­ment ce fait avec la crise migra­toire et l’on en reste là, au lieu se pos­er quelques ques­tions importantes.

Pre­mière ques­tion : quand les com­bats ont-ils com­mencé en Syrie ? Réponse : en 2011. Des obus volaient partout, comme aujourd’hui ; les pop­u­la­tions fuyaient ven­tre à terre, comme aujourd’hui. Mais pour une rai­son mys­térieuse, la vague migra­toire a épargné l’Europe il y a qua­tre ans. Et per­son­ne à Berlin ne leur souhaitait la bienvenue.

Deux­ième ques­tion: pourquoi les réfugiés en prove­nance de Syrie ne sont-ils pas des femmes, des enfants et des vieil­lards, mais avant tout des jeunes gens en pleine san­té ? Lorsque je m’en suis enquise auprès des migrants eux-mêmes, ils en « oubli­aient » tout d’un coup leur anglais.

Certes, les reportages télévisés vous mon­trent aus­si des enfants en pleurs et des femmes enceintes. On a même vu une vieille Afghane de 105 ans débar­quer en Europe avec sa famille. Mais il ne faut pas oubli­er que les télévi­sions sélec­tion­nent les plans les plus spec­tac­u­laires et les plus émouvants.

Il va de soi que par­mi ces cen­taines de mil­liers de migrants il existe aus­si de vrais réfugiés : des gens brisés, affamés, fatigués, recon­nais­sants pour toute aide qu’on leur apporte et prêts à demeur­er dans n’importe quel pays où ils n’entendent plus sif­fler les balles. Mais ces gens-là ne sont qu’une vit­rine pour les Européens com­patis­sants. Ils sont l’arbre qui masque la forêt de ces jeunes gens dans la force de l’âge, qui con­stituent la majorité des migrants.

Troisième ques­tion : pourquoi le fleuve des migrants de Syrie héberge-t-il autant d’Africains, d’Afghans, de Pak­istanais, d’Irakiens, d’Iraniens et d’autres inter­na­tionaux pas for­cé­ment bien­venus qui errent aujourd’hui en Europe ? A cause de la devise : « Si tout le monde fuit, je fuis aussi ? »

Qua­trième ques­tion, qui fait égale­ment per­dre leur anglais aux migrants : pourquoi nom­bre d’entre eux, au pas­sage des fron­tières, ne déclar­ent pas leur vrai nom, refusent de don­ner leurs empreintes dig­i­tales et indiquent, comme un seul homme, une seule et même date de naissance ?

Cinquième ques­tion : qui est der­rière le busi­ness lucratif du trans­port des migrants en prove­nance du Moyen-Ori­ent, de l’Afrique et de l’Asie vers l’Europe ? Selon des don­nées offi­cieuses, chaque migrant doit pay­er aux passeurs 5 à 6000 euros pour un pas­sage par voie mar­itime et 2 à 3000 pour un trans­port par voie de terre. Selon les esti­ma­tions de l’ONU, le revenu des passeurs de migrants avoisin­erait les 10 mil­liards de dol­lars. Il serait intéres­sant de savoir si tout cet argent va dans une seule et même cagnotte. Et si oui, laquelle ?

Éton­nam­ment, les Européens préfèrent con­tourn­er ce sujet, bien qu’ils par­lent énor­mé­ment de la crise et cherchent active­ment des solu­tions. Mais pour une rai­son obscure, per­son­ne ne pro­pose la démarche la plus évi­dente, qui est de bris­er les fil­ières clan­des­tines. Se pour­rait-il que ces fil­ières soient pro­tégées par un pou­voir intouchable ?

Certes, les euro­crates ont promis d’identifier les voies de pas­sage mar­itimes. Trop de gens ont déjà péri noyés — selon les dernières nou­velles, quelque 2800 migrants ont dis­paru sans traces —, et il devient impos­si­ble de fer­mer les yeux sur cette tragédie. Or on n’a guère vu jusqu’à présent de ces rafiots sur­chargés s’en retourn­er chez eux.

Enfin, la ques­tion prin­ci­pale : pourquoi Mme Merkel a‑t-elle tout de même invité chez elle pra­tique­ment un mil­lion de migrants, en pleine crise, alors que l’Eurozone vac­ille au bord de l’éclatement ? Les Alle­mands, qui con­nais­sent le prag­ma­tisme et la froide ratio­nal­ité de leur Chancelière, ne croient pas trop à l’accès de phil­an­thropie. Mme Merkel a tou­jours agi avec une lucid­ité cal­culée, choi­sis­sant de deux maux le moin­dre. Quelle aurait donc été la pire des éven­tu­al­ités si cette armée de migrants qu’il faut loger, nour­rir, habiller, édu­quer et con­trôler con­stitue le moin­dre mal ?

(…)

Pour le moment, on ne peut affirmer avec cer­ti­tude qu’une seule chose : les migrants sont devenus une mon­naie d’échange dans une lutte pour le con­trôle d’une région du monde. L’épicentre de cette lutte est aujourd’hui en Syrie, où se con­fron­tent les intérêts de toutes les grandes puis­sances. Il serait naïf de sup­pos­er que les migrants ont sim­ple­ment été « pro­jetés » vers l’Europe par la défla­gra­tion du con­flit, ou que cer­taines par­ties au con­flit se soient soudain api­toyées sur leur sort. Des mil­lions de véri­ta­bles réfugiés, privés de tout par la guerre, con­tin­u­ent de viv­ot­er dans des camps en Liban, en Jor­danie ou en Turquie. Du sort de ces gens-là, per­son­ne ne se soucie.

Quant aux jeunes gens dans la force de l’âge, pour quelle rai­son les a‑t-on rassem­blés aus­si vite et expédiés en Alle­magne ? Unique­ment pour creuser encore un trou dans le bud­get européen et affaib­lir une économie déjà sin­istrée par la crise ? Ou bien leur a‑t-on fixé une mis­sion plus impor­tante ? On n’aura pas à atten­dre un demi-siè­cle pour le savoir.

Le Vieux Con­ti­nent est déjà entré dans une ère nou­velle. L’Europe d’hier ne revien­dra plus jamais.

Traduit du russe par Slo­bo­dan Despot. Source : antipresse.net

Crédit pho­to : Euro­pean Com­mis­sion DG ECHO via Flickr (cc)

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