Alors que les hostilités entament leur quatrième semaine, sans qu’aucune issue se profile à l’horizon, la guerre des images et des narratifs fait rage dans les médias et les réseaux sociaux, sur fond de censure, de manipulation et de désinformation. Dans les pays arabes, la situation dans laquelle se retrouvent les médias conventionnels parait intenable. Face à une opinion qu’ils savent majoritairement acquise à la cause iranienne, ils s’essaient à un jeu d’équilibre qui risque de les discréditer. Ces médias semblent avoir perdu la bataille devant les réseaux sociaux, devenus un véritable exutoire, où l’on trouve néanmoins plus d’images (réelles ou générées par l’IA) de la guerre – souvent censurées ou filtrées par les autorités officielles – qui contribuent largement à la fabrication de l’opinion arabe.
Interdit de filmer et de diffuser !
Conscients de l’importance de l’image dans le conflit en cours, les autorités émiraties, par exemple, ont très tôt fait d’interdire la diffusion de toute image de sites sensibles, de vidéos des impacts et tout contenu jugé « non vérifié ». Elles menacent leurs auteurs de poursuites judiciaires. Des dizaines de personnes ont déjà été condamnées.
Tous les journaux et sites d’informations émiratis – Sky News Arabia en tête – ont repris in extenso le communiqué du procureur général Hamed Saif Al‑Shamsi rappelant que toute « image » ou « contenu » se rapportant aux dégâts des bombardements iraniens « ne doit pas être publié sans autorisation. » (sic)
De refuge des influenceurs et des journalistes persécutés, Abu Dhabi et Dubaï sont devenus en quelques semaines, une prison à ciel ouvert.
Mieux, Abu Dhabi a ordonné la fermeture de nombreux comptes sur X gérés par des faiseurs d’opinion ou des médias, dont celui même de la chaîne saoudienne Al-Arabiya qui est pourtant du même bord que les médias mainstream émiratis. Le fossé entre les deux pays frères ne fait que se creuser davantage.
Des médias occidentaux, français notamment, n’ont pas échappé à cette chape de plomb qui s’est abattue sur les médias. Le compte du site Brut sur TikTok a été banni de cette plateforme dès le 3 mars, en raison des images, jugées controversées, qu’il diffusait sur la guerre au Moyen-Orient.
Al-Jazeera face à un dilemme
Cette guerre a été une véritable épreuve pour la chaîne qatarie Al-Jazeera, dont le leadership est aujourd’hui menacé par Al-Arabiy, la nouvelle chaîne qatarie qui monte.
Connue depuis sa création en 1995 pour être le porte-étendard de la résistance palestinienne, Al-Jazeera se retrouve aujourd’hui piégée. Un dilemme : comment dénoncer les tirs de missiles iraniens sur les sites américains installés dans les monarchies du Golfe, y compris au Qatar, et présentés comme des « agressions », tout en continuant à défendre un narratif mettant en cause les politiques américaine et israélienne dans la région ?
Al-Jazeera a trouvé l’astuce : d’un côté, minimiser (et censurer) les dégâts provoqués par les bombardements iraniens dans les pays du Golfe, en rapportant synthétiquement « l’interception des missiles tirés sur ces territoires » ; et de l’autre, assurer une couverture plus libre et plus offensive des frappes ciblant le territoire israélien.
Dans ses tribunes publiées sur son site Internet, la plupart des chroniqueurs essaient de démonter le récit officiel développé par Donald Trump ou l’armée israélienne sur la guerre.
Livrés à leur sort !
Dans la foulée, Al-Jazeera, cité par Arabi21, n’hésite pas à laisser s’exprimer sur ses colonnes un malaise profond partagé par les élites du Golfe à l’égard du « protecteur » américain. Repris : un analyste saoudien, dont le nom est escamoté, dénonce le fait que l’armée américaine « s’intéresse plus à la sécurité d’Israël qu’au sort des pays du Golfe. »
D’autres médias pro-qataris se sont engouffrés dans cette brèche. « Pris en tenaille entre l’Iran et Israël : les pays du Golfe perdent leur immunité », écrit en titre Noon Post. Ce site d’information basé à Istanbul souligne que « les frappes iraniennes, mais aussi israéliennes, ont révélé la vulnérabilité structurelle des pays du Golfe et montré une Amérique incapable d’empêcher Israël de frapper même un allié comme le Qatar. »
La quasi-totalité des médias de la région sont sceptiques sur une fin proche des hostilités. Les plus optimistes, dont l’incontournable Sky News Arabia, estiment que le conflit se poursuivra au moins jusqu’à septembre.
Voir aussi : L’administration Trump hausse le ton contre les médias sur la guerre au Proche-Orient
Une guerre de cent ans ?
À ce sujet, le quotidien Asharq rapporte les déclarations d’un haut responsable iranien affirmant que Téhéran s’attendait à une guerre pouvant durer « jusqu’à deux ans » et se dit préparé à ce scénario.
La version arabe de Russia Today, qui s’est créé une bonne place dans le paysage médiatique arabe, appuie cette thèse de guerre illimitée. Reprenant un article de Politico, ce média russe souligne que « l’administration américaine aurait sous-estimé les conséquences de l’ouverture des hostilités et qu’elle cherche désormais en urgence les moyens militaires et de renseignement nécessaires pour soutenir une guerre plus large et plus longue que prévu. » L’auteur n’écarte pas le scénario d’un « enlisement stratégique ».
C’est l’avis que partage le quotidien libanais Al-Akhbar : « les États-Unis et Israël veulent des semaines supplémentaires ». Une guerre de cent ans s’annonce : avis aux médias !
Mussa A.

