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Interdiction des réseaux sociaux aux ‑15 ans : la France en pointe… de l’erreur ?

25 juillet 2026 | Temps de lecture : 8 minutes

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Emmanuel Macron récla­mait une inter­dic­tion accélérée des réseaux soci­aux pour pro­téger « le cerveau de nos enfants ». Un texte de com­pro­mis a finale­ment été adop­té, pour appli­ca­tion dès sep­tem­bre. Mais face aux con­tourne­ments déjà observés à l’é­tranger, aux lim­ites imposées par le droit européen et aux ques­tions soulevées sur l’efficacité, le rôle des familles et l’avenir de l’anonymat, la mesure appa­raît bien plus com­plexe et frag­ile qu’elle ne le prétend.

L’Élysée se voulait à la pointe de la régu­la­tion des réseaux soci­aux. Après le vote d’un texte qui prévoit d’in­ter­dire l’ac­cès aux moins de 15 ans, le prési­dent Macron a immé­di­ate­ment dif­fusé une vidéo sur ces mêmes réseaux soci­aux, se félic­i­tant que « la France ouvre la voie en Europe pour la pro­tec­tion de nos enfants, de nos ado­les­cents ».

Le 24 jan­vi­er dernier, le Prési­dent avait demandé au gou­verne­ment d’en­gager une procé­dure accélérée pour une inter­dic­tion des réseaux soci­aux. Il avait jus­ti­fié l’in­ter­dic­tion par le fait que « le cerveau de nos enfants et de nos ado­les­cents n’est pas à ven­dre », et « que leurs émo­tions ne sont pas à ven­dre, ou à manip­uler, ni par les plate­formes améri­caines, ni par des algo­rithmes chi­nois ».

S’ag­it-il vrai­ment de défendre nos enfants con­tre un dan­ger et un mer­can­til­isme venus des empires extra-européens ? La pos­ture est belle, mais la réal­ité est évidem­ment plus complexe.

De réels arguments pour l’interdiction

Pour quan­ti­fi­er le phénomène, un ado­les­cent sur deux passe entre deux et cinq heures par jour sur son smart­phone, le plus sou­vent pour se con­necter aux réseaux soci­aux (selon l’ANSES, jan­vi­er 2026).

L’u­til­i­sa­tion exagérée des réseaux peut con­duire à de l’anx­iété, des trou­bles dépres­sifs, des trou­bles du som­meil et de l’at­ten­tion, et à une forme d’en­fer­me­ment avec une perte de social­i­sa­tion. Poussé à l’ex­trême, il existe des phénomènes d’hy­per­con­nex­ion et des risques d’addiction.

Les spé­cial­istes relèvent encore 3 points notables :

  • Une expo­si­tion supérieure et une plus grande vul­néra­bil­ité chez les filles, qui utilisent davan­tage les plate­formes très visuelles cen­trées sur la mise en scène de soi, et subis­sent plus de pres­sions sociales et d’ef­fets négat­ifs liés à l’im­age du corps.
  • Les algo­rithmes de per­son­nal­i­sa­tion de con­tenu ampli­fient l’exposition à des pub­li­ca­tions liées à l’automutilation, aux trou­bles ali­men­taires ou à la con­som­ma­tion de drogues. Les experts évo­quent aus­si des défis extrêmes et des gestes auto-infligés.
  • Il existe un lien étroit entre har­cèle­ment sco­laire et cyber­har­cèle­ment sur les réseaux. Les vio­lences subies hors ligne se pro­lon­gent en ligne, avec insultes, rumeurs, chan­tage et dif­fu­sion d’images intimes sans consentement.

Pour cer­tains sci­en­tifiques, l’argument con­sis­tant à priv­ilégi­er l’éducation par rap­port à l’interdiction ne tient pas : « le cerveau n’est pas fini, l’autorégulation n’est pas pos­si­ble ».

Les arguments contre et l’expérience australienne

Aujour­d’hui, les réseaux font par­tie inté­grante de la social­i­sa­tion des jeunes. Il serait préférable de dévelop­per une édu­ca­tion au numérique, qui per­me­tte un appren­tis­sage, des repères, et un regard critique.

Le numérique con­stitue aus­si un droit d’ac­cès à l’information, et le mes­sage serait para­dox­al de deman­der aux jeunes de dévelop­per leurs com­pé­tences numériques tout en leur inter­dis­ant les réseaux.

D’autre part, la ques­tion est posée du rôle essen­tiel des familles. Les psy­cho­logues poussent les par­ents à accom­pa­g­n­er les pra­tiques numériques de leurs enfants, en con­seil­lant et, le cas échéant, en inter­dis­ant : sur quelles appli­ca­tions vont-ils ? Qu’y font-ils ? Quels influ­enceurs suivent-ils ?

Bien enten­du, tous les envi­ron­nements famil­i­aux ne sont pas égaux en matière d’é­d­u­ca­tion au numérique. Mais la vraie ques­tion est de savoir dans quelle mesure, et surtout avec quels résul­tats, l’É­tat et la loi peu­vent se sub­stituer effi­cace­ment aux familles.

L’Aus­tralie a été le pre­mier pays à appli­quer une mesure d’in­ter­dic­tion ; depuis fin 2025, une dizaine de plate­formes sont inter­dites aux moins de 16 ans. Mais l’ex­péri­ence aus­trali­enne a mon­tré que les ado­les­cents avaient fait preuve d’une grande ingéniosité pour con­tourn­er les dis­posi­tifs en place : VPN per­me­t­tant de se localis­er dans un pays où l’in­ter­dic­tion ne s’ap­plique pas, papiers d’i­den­tité emprun­tés, self­ie vieil­li par l’IA, out­ils d’évite­ment des contrôles…

« Totale­ment débile. Vous pensez que les ados n’ont pas déjà des tech­niques pour con­tourn­er ça ?? », com­men­tait d’ailleurs, hilare, Xavier Niel, dans la foulée du vote des députés.

Le parcours législatif et le contenu du texte

Le 26 jan­vi­er dernier, l’Assem­blée avait émis un vote favor­able sur le texte ini­tial porté par la députée macro­niste Lau­re Miller. Puis le Sénat avait voté le 31 mars une ver­sion remaniée, qui prévoy­ait une liste noire de plate­formes con­sid­érées comme nocives et frap­pées d’une inter­dic­tion totale, tan­dis que les autres resteraient acces­si­bles sur accord parental.

Mais début juil­let, la Com­mis­sion européenne a ren­du un avis défa­vor­able sur le texte du Sénat, au motif que le rôle con­fié à l’Ar­com empiéterait sur les prérog­a­tives de l’UE, qui sont définies dans le Dig­i­tal Ser­vice Act (DSA). Aus­si, que le texte prévoy­ait un régime à deux vitesses.

C’est donc une com­mis­sion mixte par­i­taire qui a élaboré le texte de com­pro­mis finale­ment voté par les deux assem­blées. Ce texte prévoit une inter­dic­tion effec­tive pour les moins de 15 ans dès le 1ᵉʳ sep­tem­bre pour les nou­veaux comptes, et au 1ᵉʳ jan­vi­er 2027 pour les comptes exis­tants. Des excep­tions sont prévues pour « les ency­clopédies en ligne » et pour « les pro­jets numériques à voca­tion éduca­tive ». Il prévoit aus­si l’in­ter­dic­tion des télé­phones porta­bles dans les col­lèges et les lycées dès la ren­trée prochaine.

D’autres pays (Grèce et Espagne notam­ment) et la Com­mis­sion européenne tra­vail­lent aus­si sur le sujet. La prérog­a­tive d’im­pos­er des out­ils et des oblig­a­tions aux plate­formes est une com­pé­tence de l’UE, con­for­mé­ment au DSA. Dans ce con­texte juridique, le texte voté en France peut for­muler un principe d’in­ter­dic­tion aux moins de 15 ans, mais il ne peut définir, ni même pro­pos­er, aucun moyen pour la mise en œuvre effec­tive de ce principe. C’est pourquoi le texte est muet sur la ques­tion du mécan­isme d’in­ter­dic­tion, ain­si que sur les sanctions.

Il appar­tien­dra donc aux plate­formes d’in­té­gr­er le ou les out­ils qu’elles jugent néces­saires. Et dans la mesure où les­dites plate­formes devront com­pos­er avec des mécan­ismes qui seront imposés ultérieure­ment par l’UE, il est per­mis de s’in­ter­roger sur ce qui sera réelle­ment fait au 1ᵉʳ septembre.

Ce sujet con­stitue un nou­v­el exem­ple d’enchevêtrement du droit nation­al et du droit Européen. Dans ces con­di­tions, il y a bien eu un empresse­ment Français à vot­er un texte, même s’il ressem­ble à une coquille un peu vide. Cet empresse­ment doit se lire à l’aune du cal­en­dri­er poli­tique, de la fin du quin­quen­nat, et de la volon­té d’ap­pa­raître comme le chef de file sur ces questions.

Au-delà de l’interdiction, de nombreuses questions

S’il est per­mis de s’in­ter­roger sur son effi­cac­ité réelle, l’in­ter­dic­tion des réseaux soci­aux aux plus jeunes trou­ve des jus­ti­fi­ca­tions fondées. Mais der­rière une apparence dif­fi­cile­ment con­testable, l’in­ter­dic­tion soulève de nom­breuses questions.

Les médias inter­net en général et les réseaux soci­aux en par­ti­c­uli­er sont éminem­ment cri­ti­quables, mais ils jouent aus­si un rôle de révéla­teur, en don­nant à voir sans fil­tre la réal­ité de cer­tains faits ou événe­ments. Les études con­fir­ment que le lien entre jeunesse et médias tra­di­tion­nels est de plus en plus dis­ten­du ; un peu comme si les nou­velles généra­tions préféraient voir le réel sur inter­net plutôt que de se le faire racon­ter. Alors, la ten­ta­tion existe de maîtris­er, réguler, con­trôler, inter­dire ces nou­veaux espaces informationnels.

La dégra­da­tion de la san­té men­tale des ado­les­cents n’est-elle pas liée à la vio­lence, à l’in­cer­ti­tude économique, à la pré­car­ité, à la crise cli­ma­tique ? Et l’ad­dic­tion aux écrans n’est-elle pas une con­séquence, et non pas une cause, de cette dégradation ?

Les débats du Prési­dent avec les lecteurs de la Presse Quo­ti­di­enne Régionale en novem­bre 2025 s’in­ti­t­u­laient « la démoc­ra­tie à l’épreuve des réseaux soci­aux et des algo­rithmes » ; comme une désig­na­tion des réseaux soci­aux en men­ace exis­ten­tielle ; et comme si l’échauf­fe­ment du pays n’é­tait pas le symp­tôme de dif­fi­cultés très réelles, mais la faute des vecteurs qui le ren­dent visible.

Selon les out­ils qui seront mis en place, tous les util­isa­teurs devront présen­ter leur carte d’i­den­tité ou une recon­nais­sance faciale sur inter­net. Qui aura la garde de cette masse de don­nées per­son­nelles ? Quel niveau de sécu­rité pour ces don­nées ? Cela sig­ni­fie-t-il la fin de l’anony­mat sur inter­net et la porte ouverte à d’autres types de con­trôles et de restrictions ?

Le principe offi­ciel mis en avant est le « dou­ble anony­mat » : la plate­forme (Tik­Tok, Insta­gram, etc.) ne doit pas con­naître l’identité de l’utilisateur. Elle reçoit seule­ment une attes­ta­tion binaire du type « a plus de 15 ans ». Ce mécan­isme a été util­isé pour les sites pornographiques inter­dits aux moins de 18 ans. Le prestataire de véri­fi­ca­tion (par exem­ple France Iden­tité) ne doit pas savoir pour quel site la véri­fi­ca­tion est demandée. Ain­si, en théorie, aucune des deux par­ties ne détient à la fois l’identité et l’usage. Les doc­u­ments d’identité ou les images faciales sont traités par le tiers, sou­vent avec sup­pres­sion après véri­fi­ca­tion (min­imi­sa­tion des don­nées exigée par le RGPD).

Reste qu’en pra­tique, les don­nées tran­si­tent for­cé­ment par des prestataires (l’État via France Iden­tité, etc.). Et le cloi­son­nement dépend entière­ment de la qual­ité tech­nique de l’architecture. Des failles ont déjà été doc­u­men­tées sur cer­tains systèmes.

François Bar­goin

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