Emmanuel Macron réclamait une interdiction accélérée des réseaux sociaux pour protéger « le cerveau de nos enfants ». Un texte de compromis a finalement été adopté, pour application dès septembre. Mais face aux contournements déjà observés à l’étranger, aux limites imposées par le droit européen et aux questions soulevées sur l’efficacité, le rôle des familles et l’avenir de l’anonymat, la mesure apparaît bien plus complexe et fragile qu’elle ne le prétend.
L’Élysée se voulait à la pointe de la régulation des réseaux sociaux. Après le vote d’un texte qui prévoit d’interdire l’accès aux moins de 15 ans, le président Macron a immédiatement diffusé une vidéo sur ces mêmes réseaux sociaux, se félicitant que « la France ouvre la voie en Europe pour la protection de nos enfants, de nos adolescents ».
Le 24 janvier dernier, le Président avait demandé au gouvernement d’engager une procédure accélérée pour une interdiction des réseaux sociaux. Il avait justifié l’interdiction par le fait que « le cerveau de nos enfants et de nos adolescents n’est pas à vendre », et « que leurs émotions ne sont pas à vendre, ou à manipuler, ni par les plateformes américaines, ni par des algorithmes chinois ».
S’agit-il vraiment de défendre nos enfants contre un danger et un mercantilisme venus des empires extra-européens ? La posture est belle, mais la réalité est évidemment plus complexe.
De réels arguments pour l’interdiction
Pour quantifier le phénomène, un adolescent sur deux passe entre deux et cinq heures par jour sur son smartphone, le plus souvent pour se connecter aux réseaux sociaux (selon l’ANSES, janvier 2026).
L’utilisation exagérée des réseaux peut conduire à de l’anxiété, des troubles dépressifs, des troubles du sommeil et de l’attention, et à une forme d’enfermement avec une perte de socialisation. Poussé à l’extrême, il existe des phénomènes d’hyperconnexion et des risques d’addiction.
Les spécialistes relèvent encore 3 points notables :
- Une exposition supérieure et une plus grande vulnérabilité chez les filles, qui utilisent davantage les plateformes très visuelles centrées sur la mise en scène de soi, et subissent plus de pressions sociales et d’effets négatifs liés à l’image du corps.
- Les algorithmes de personnalisation de contenu amplifient l’exposition à des publications liées à l’automutilation, aux troubles alimentaires ou à la consommation de drogues. Les experts évoquent aussi des défis extrêmes et des gestes auto-infligés.
- Il existe un lien étroit entre harcèlement scolaire et cyberharcèlement sur les réseaux. Les violences subies hors ligne se prolongent en ligne, avec insultes, rumeurs, chantage et diffusion d’images intimes sans consentement.
Pour certains scientifiques, l’argument consistant à privilégier l’éducation par rapport à l’interdiction ne tient pas : « le cerveau n’est pas fini, l’autorégulation n’est pas possible ».
Les arguments contre et l’expérience australienne
Aujourd’hui, les réseaux font partie intégrante de la socialisation des jeunes. Il serait préférable de développer une éducation au numérique, qui permette un apprentissage, des repères, et un regard critique.
Le numérique constitue aussi un droit d’accès à l’information, et le message serait paradoxal de demander aux jeunes de développer leurs compétences numériques tout en leur interdisant les réseaux.
D’autre part, la question est posée du rôle essentiel des familles. Les psychologues poussent les parents à accompagner les pratiques numériques de leurs enfants, en conseillant et, le cas échéant, en interdisant : sur quelles applications vont-ils ? Qu’y font-ils ? Quels influenceurs suivent-ils ?
Bien entendu, tous les environnements familiaux ne sont pas égaux en matière d’éducation au numérique. Mais la vraie question est de savoir dans quelle mesure, et surtout avec quels résultats, l’État et la loi peuvent se substituer efficacement aux familles.
L’Australie a été le premier pays à appliquer une mesure d’interdiction ; depuis fin 2025, une dizaine de plateformes sont interdites aux moins de 16 ans. Mais l’expérience australienne a montré que les adolescents avaient fait preuve d’une grande ingéniosité pour contourner les dispositifs en place : VPN permettant de se localiser dans un pays où l’interdiction ne s’applique pas, papiers d’identité empruntés, selfie vieilli par l’IA, outils d’évitement des contrôles…
« Totalement débile. Vous pensez que les ados n’ont pas déjà des techniques pour contourner ça ?? », commentait d’ailleurs, hilare, Xavier Niel, dans la foulée du vote des députés.
Totalement débile. Vous pensez que les ados n’ont pas déjà des techniques pour contourner ça ?? 😂 https://t.co/ngCGdMjOxN
— Xavier Niel (@Xavier75) July 21, 2026
Le parcours législatif et le contenu du texte
Le 26 janvier dernier, l’Assemblée avait émis un vote favorable sur le texte initial porté par la députée macroniste Laure Miller. Puis le Sénat avait voté le 31 mars une version remaniée, qui prévoyait une liste noire de plateformes considérées comme nocives et frappées d’une interdiction totale, tandis que les autres resteraient accessibles sur accord parental.
Mais début juillet, la Commission européenne a rendu un avis défavorable sur le texte du Sénat, au motif que le rôle confié à l’Arcom empiéterait sur les prérogatives de l’UE, qui sont définies dans le Digital Service Act (DSA). Aussi, que le texte prévoyait un régime à deux vitesses.
C’est donc une commission mixte paritaire qui a élaboré le texte de compromis finalement voté par les deux assemblées. Ce texte prévoit une interdiction effective pour les moins de 15 ans dès le 1ᵉʳ septembre pour les nouveaux comptes, et au 1ᵉʳ janvier 2027 pour les comptes existants. Des exceptions sont prévues pour « les encyclopédies en ligne » et pour « les projets numériques à vocation éducative ». Il prévoit aussi l’interdiction des téléphones portables dans les collèges et les lycées dès la rentrée prochaine.
D’autres pays (Grèce et Espagne notamment) et la Commission européenne travaillent aussi sur le sujet. La prérogative d’imposer des outils et des obligations aux plateformes est une compétence de l’UE, conformément au DSA. Dans ce contexte juridique, le texte voté en France peut formuler un principe d’interdiction aux moins de 15 ans, mais il ne peut définir, ni même proposer, aucun moyen pour la mise en œuvre effective de ce principe. C’est pourquoi le texte est muet sur la question du mécanisme d’interdiction, ainsi que sur les sanctions.
Il appartiendra donc aux plateformes d’intégrer le ou les outils qu’elles jugent nécessaires. Et dans la mesure où lesdites plateformes devront composer avec des mécanismes qui seront imposés ultérieurement par l’UE, il est permis de s’interroger sur ce qui sera réellement fait au 1ᵉʳ septembre.
Ce sujet constitue un nouvel exemple d’enchevêtrement du droit national et du droit Européen. Dans ces conditions, il y a bien eu un empressement Français à voter un texte, même s’il ressemble à une coquille un peu vide. Cet empressement doit se lire à l’aune du calendrier politique, de la fin du quinquennat, et de la volonté d’apparaître comme le chef de file sur ces questions.
Au-delà de l’interdiction, de nombreuses questions
S’il est permis de s’interroger sur son efficacité réelle, l’interdiction des réseaux sociaux aux plus jeunes trouve des justifications fondées. Mais derrière une apparence difficilement contestable, l’interdiction soulève de nombreuses questions.
Les médias internet en général et les réseaux sociaux en particulier sont éminemment critiquables, mais ils jouent aussi un rôle de révélateur, en donnant à voir sans filtre la réalité de certains faits ou événements. Les études confirment que le lien entre jeunesse et médias traditionnels est de plus en plus distendu ; un peu comme si les nouvelles générations préféraient voir le réel sur internet plutôt que de se le faire raconter. Alors, la tentation existe de maîtriser, réguler, contrôler, interdire ces nouveaux espaces informationnels.
La dégradation de la santé mentale des adolescents n’est-elle pas liée à la violence, à l’incertitude économique, à la précarité, à la crise climatique ? Et l’addiction aux écrans n’est-elle pas une conséquence, et non pas une cause, de cette dégradation ?
Les débats du Président avec les lecteurs de la Presse Quotidienne Régionale en novembre 2025 s’intitulaient « la démocratie à l’épreuve des réseaux sociaux et des algorithmes » ; comme une désignation des réseaux sociaux en menace existentielle ; et comme si l’échauffement du pays n’était pas le symptôme de difficultés très réelles, mais la faute des vecteurs qui le rendent visible.
Selon les outils qui seront mis en place, tous les utilisateurs devront présenter leur carte d’identité ou une reconnaissance faciale sur internet. Qui aura la garde de cette masse de données personnelles ? Quel niveau de sécurité pour ces données ? Cela signifie-t-il la fin de l’anonymat sur internet et la porte ouverte à d’autres types de contrôles et de restrictions ?
Le principe officiel mis en avant est le « double anonymat » : la plateforme (TikTok, Instagram, etc.) ne doit pas connaître l’identité de l’utilisateur. Elle reçoit seulement une attestation binaire du type « a plus de 15 ans ». Ce mécanisme a été utilisé pour les sites pornographiques interdits aux moins de 18 ans. Le prestataire de vérification (par exemple France Identité) ne doit pas savoir pour quel site la vérification est demandée. Ainsi, en théorie, aucune des deux parties ne détient à la fois l’identité et l’usage. Les documents d’identité ou les images faciales sont traités par le tiers, souvent avec suppression après vérification (minimisation des données exigée par le RGPD).
Reste qu’en pratique, les données transitent forcément par des prestataires (l’État via France Identité, etc.). Et le cloisonnement dépend entièrement de la qualité technique de l’architecture. Des failles ont déjà été documentées sur certains systèmes.
François Bargoin

