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Information : les réseaux sociaux ont gagné, les médias traditionnels ont perdu la bataille de l’attention

24 juin 2026 | Temps de lecture : 8 minutes

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Un bas­cule­ment majeur. Pour la pre­mière fois à l’échelle mon­di­ale, selon le nou­veau rap­port du Reuters Insti­tute, les réseaux soci­aux et les plate­formes vidéo sup­plantent les médias tra­di­tion­nels comme prin­ci­pal vecteur d’information. Elle ajoute aux inquié­tudes sur l’avenir économique des rédac­tions, tout en soulig­nant les défis posés par l’intelligence arti­fi­cielle et les habi­tudes des plus jeunes.

« Cette année, la « plate­formi­sa­tion » crois­sante de la con­som­ma­tion d’in­for­ma­tions est un thème cen­tral », prévient d’emblée Jim Egan, prin­ci­pal auteur du nou­veau rap­port du Reuters Insti­tute de l’université d’Oxford, pub­lié le 16 juin dernier. Depuis quinze ans, cette étude se veut la plus com­plète au monde sur la con­som­ma­tion d’information. Elle s’appuie sur celle menée par Yougov auprès de 100 000 per­son­nes dans 48 pays.

Un chiffre saute aux yeux : 54 % des répon­dants ont util­isé les réseaux soci­aux et plate­formes vidéo pour s’informer lors de la semaine précé­dant le sondage. Ce chiffre grimpe même à 56 % lorsque l’on intè­gre les agents con­ver­sa­tion­nels d’IA comme Chat­G­PT. À titre de com­para­i­son, la télévi­sion recueille 52 %, les sites et appli­ca­tions de jour­naux 51 %, et la radio seule­ment 21 %. Jim Egan, auteur prin­ci­pal du rap­port, décrit 2026 comme une « étape impor­tante » : les plate­formes numériques devi­en­nent, en moyenne mon­di­ale, la pre­mière source d’information.

« Les réseaux et plate­formes vidéo con­stituent la source prin­ci­pale pour trois per­son­nes sur dix à tra­vers le monde. Chez les 18–24 ans, ce taux dépasse même un jeune sur deux. »

Bien sûr, dans de nom­breux pays européens, les médias tra­di­tion­nels con­ser­vent encore une avance, mais la ten­dance glob­ale est claire. Les réseaux et plate­formes vidéo con­stituent la source prin­ci­pale pour trois per­son­nes sur dix à tra­vers le monde. Chez les 18–24 ans, ce taux dépasse même un jeune sur deux. Une généra­tion qui ne cherche plus active­ment l’information dans un jour­nal ou au jour­nal télévisé, mais la ren­con­tre de manière sou­vent for­tu­ite en scrollant.

Des usages différenciés selon les plateformes

Tous les réseaux ne fonc­tion­nent pas de la même manière en matière d’information. Sur X et YouTube, une majorité d’utilisateurs s’y ren­dent délibéré­ment pour s’informer. En revanche, sur Face­book, Insta­gram ou Tik­Tok, l’accès à l’actualité relève sou­vent du hasard : les util­isa­teurs y vien­nent pour d’autres raisons (con­nex­ions sociales, diver­tisse­ments, loisirs) et tombent sur des con­tenus d’actualité dans leur flux. Cette logique algo­rith­mique trans­forme rad­i­cale­ment la rela­tion au jour­nal­isme. Le rap­port explique que l’information est moins demandée et doit s’imposer dans un envi­ron­nement opti­misé pour capter l’attention.

Les for­mats vidéo, déjà dom­i­nants depuis plusieurs années, con­tin­u­ent leur pro­gres­sion. Les créa­teurs de con­tenus dédiés à l’actualité, tels que HugoDécrypte en France, gag­nent du ter­rain en pro­posant des expli­ca­tions rapi­des, visuelles et sou­vent plus acces­si­bles pour un pub­lic jeune.

Cette con­cur­rence directe pèse sur les rédac­tions tra­di­tion­nelles, qui peinent à capter l’attention des nou­velles généra­tions. Aucune tranche d’âge ne place aujourd’hui les sites et appli­ca­tions de médias tra­di­tion­nels en pre­mière posi­tion. Seules les class­es d’âge supérieures à 45 ans con­ser­vent la télévi­sion comme source priv­ilégiée. Pour les plus de 55 ans, elle reste même en tête. Mais le couperet tombe plus sévère­ment pour la presse écrite et ses décli­naisons numériques : aucun groupe d’âge ne les cite comme moyen prin­ci­pal d’information.

Une confiance en berne et un modèle économique fragilisé

Ce déplace­ment s’accompagne d’une crise de con­fi­ance his­torique. Seule­ment 37 % des sondés déclar­ent faire con­fi­ance « à la plu­part des infor­ma­tions la plu­part du temps », un planch­er jamais atteint aupar­a­vant. Cette défi­ance, com­binée au change­ment des habi­tudes de con­som­ma­tion, men­ace directe­ment la via­bil­ité économique des médias traditionnels.

Seuls 17 % des per­son­nes inter­rogées paient pour accéder à de l’information en ligne. Par­al­lèle­ment, une part crois­sante des recettes pub­lic­i­taires est cap­tée par les géants tech­nologiques (Meta, Google, ByteDance, etc.), lais­sant les rédac­tions clas­siques avec des ressources réduites pour financer un jour­nal­isme exigeant et vérifié.

« Le pub­lic ne se déplace plus vers le média : c’est l’information qui vient à lui, frag­men­tée, remixée et sou­vent décontextualisée »

Jim Egan, ex-directeur général de BBC News, insiste sur les « con­séquences évi­dentes » de cette évo­lu­tion sur la capac­ité des médias à touch­er leur pub­lic et à génér­er des revenus. Les rédac­tions ont bien ten­té de s’adapter en investis­sant mas­sive­ment les réseaux soci­aux. Télévi­sions, radios et jour­naux y parta­gent leurs con­tenus. Mais cette stratégie revient sou­vent à ali­menter des plate­formes qui captent la valeur économique et l’attention, sans tou­jours rétribuer équitable­ment les pro­duc­teurs orig­inels. Le pub­lic ne se déplace plus vers le média : c’est l’information qui vient à lui, frag­men­tée, remixée et sou­vent décontextualisée.

L’irruption de l’intelligence artificielle

Le rap­port met égale­ment en lumière l’essor rapi­de des out­ils d’IA généra­tive dans l’accès à l’information. 10 % des sondés les utilisent chaque semaine à cette fin, con­tre 7 % l’année précé­dente. Gem­i­ni, Claude, Chat­G­PT et con­sorts per­me­t­tent de syn­thé­tis­er en quelques sec­on­des des vol­umes con­sid­érables de don­nées issues du web. Cette per­cée pose un défi majeur aux dirigeants de médias et aux décideurs poli­tiques, selon Jim Egan. D’un côté, l’IA peut ampli­fi­er la dif­fu­sion de con­tenus de qual­ité. De l’autre, elle risque d’accélérer la dés­in­ter­mé­di­a­tion et de favoris­er la prop­a­ga­tion d’informations inex­actes ou biaisées si les mod­èles sont entraînés sur des don­nées de faible fiabilité.

Crise des médias : quelles perspectives pour le journalisme ?

Le rap­port inter­vient alors que les médias, con­scients des men­aces, s’inquiètent pour leur avenir. L’IA, à la fois out­il, vecteur et con­cur­rent. Pour ten­ter de résoudre ce para­doxe, de nom­breux dirigeants ont notam­ment, le 1ᵉʳ juin dernier lors du Con­grès mon­di­al des médias de Mar­seille, appelé les acteurs tech­nologiques à soutenir la créa­tiv­ité et le jour­nal­isme qui nour­ris­sent ces sys­tèmes, afin d’éviter « la ruine » de leurs « valeurs com­munes », selon les ter­mes d’Arthur Gregg Sulzberg­er, prési­dent du New York Times.

Ce rap­port con­firme que nous assis­tons moins à la dis­pari­tion de l’information qu’à sa redéf­i­ni­tion pro­fonde. Les médias tra­di­tion­nels con­ser­vent des atouts : rigueur, enquêtes de longue haleine. Mais leur capac­ité à attein­dre le grand pub­lic, par­ti­c­ulière­ment les jeunes, est remise en cause. L’essor des créa­teurs indépen­dants ou alter­nat­ifs, et des newslet­ters spé­cial­isées mon­tre que des nich­es de qual­ité peu­vent émerg­er. Enfin, tout porte à croire que les rédac­tions seront encore plus con­traintes à bas­culer vers la vidéo, pour com­bin­er une forme d’expertise jour­nal­is­tique avec les for­mats courts et visuels prisés sur les plateformes.

Les réseaux sociaux interdits aux plus jeunes

Du côté des gou­ver­nants, on tente surtout de réa­gir à l’usage immod­éré des plate­formes par la jeunesse. Les risques sur la san­té men­tale (trou­bles de l’attention, addic­tion) et d’exposition à des con­tenus nocifs (har­cèle­ment, con­tenus extrêmes) sont sans cesse rap­pelés. À raison.

Au Roy­aume-Uni, le futur ex-Pre­mier min­istre Keir Starmer annonçait le 15 juin dernier son inten­tion d’interdire l’accès aux prin­ci­paux réseaux soci­aux aux moins de 16 ans. Les mes­sageries comme What­sApp ou Sig­nal resteraient autorisées, mais les livestreams et inter­ac­tions avec incon­nus seraient restreints. Des mesures sup­plé­men­taires comme des cou­vre-feux noc­turnes et la lim­i­ta­tion des scrolls infi­nis sont envis­agées. Cette ini­tia­tive, plus stricte encore que celle adop­tée en Aus­tralie fin 2025, entr­erait en vigueur au plus tôt au print­emps 2027 si adoptée.

En France, Emmanuel Macron a fait plus vite : la lég­is­la­tion inter­dis­ant les réseaux soci­aux aux moins de 15 ans entr­era en vigueur en sep­tem­bre 2026. Une véri­fi­ca­tion d’âge général­isée sera imposée, exclu­ant toute­fois les mes­sageries privées.

Reste que ces ini­tia­tives visant la pro­tec­tion légitime de l’enfance font aus­si naître des craintes. Les plate­formes, de leur côté, met­tent en garde con­tre un risque d’isolement des jeunes et de migra­tion vers des ser­vices non régulés, poten­tielle­ment moins sûrs.

D’autres cri­tiques, davan­tage liées aux lib­ertés publiques, dénon­cent un encadrement de l’espace numérique. En con­di­tion­nant l’accès à l’information et à l’expression en ligne à un con­trôle d’âge (et de fac­to d’identité), on affaib­lit l’anonymat et accroit le traçage des util­isa­teurs. Nom­breux sont ceux à dénon­cer un out­il qui pour­rait con­duire au con­trôle des cri­tiques envers le pou­voir en place, dans la foulée du DSA européen.

Selon les opposants à ces lois, restrein­dre l’accès des jeunes aux plate­formes con­traint aus­si leurs aînés, et lim­it­erait la cir­cu­la­tion d’idées alter­na­tives, dans un con­texte où les réseaux sont devenus le prin­ci­pal canal d’information et au moment même où la con­fi­ance dans les médias tra­di­tion­nels et les insti­tu­tions est au plus bas. Le dis­cours offi­ciel insiste sur la sécu­rité et le « con­sen­sus sci­en­tifique », mais reste sou­vent plus vague sur les garanties con­tre les dérives autori­taires ou instrumentalisées.

En défini­tive, le bas­cule­ment con­staté par l’Institut Reuters n’est pas seule­ment tech­nologique ou généra­tionnel. Il est cul­turel et socié­tal. Dans un monde d’incertitudes, la capac­ité à s’informer de manière éclairée devient un enjeu démoc­ra­tique cen­tral. Les réseaux soci­aux ont gag­né la bataille de l’accès. Reste à voir qui gag­n­era celle de la qual­ité, de la lib­erté et de la con­fi­ance durable.

Jean-Charles Souli­er

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