Le limogeage d’Olivier Nora à la tête de Grasset a déclenché une spectaculaire fronde d’auteurs et une pluie de commentaires politiques. Au-delà du vacarme germanopratin, l’épisode éclaire surtout la reprise en main d’Hachette par Vincent Bolloré et les fragilités d’un milieu soudainement choqué par son propre actionnaire.
L’éviction d’Olivier Nora, annoncée le 14 avril dernier, a fait l’effet d’un séisme dans le petit monde des lettres parisiennes. Président-directeur général de Grasset depuis 2000, après avoir aussi dirigé Calmann-Lévy et Fayard, Nora était devenu l’incarnation d’une maison prestigieuse, installée rue des Saints-Pères, riche d’un vaste catalogue et publiant environ 160 romans et essais par an. Normalien, fils de Simon Nora, réputé pour son entregent, il représentait une forme d’éditeur à l’ancienne, à la fois mondain, central et protégé.
Pourquoi Bolloré l’a‑t-il fait partir ?
Officiellement, Hachette n’a donné aucune explication détaillée. Mais les versions convergent sur un point : l’arrivée chez Grasset de Boualem Sansal, conspué par la gauche, a servi de détonateur. Selon plusieurs récits de presse, Nora aurait été en désaccord avec la maison mère sur le calendrier de publication du prochain livre de l’écrivain franco-algérien, qu’il souhaitait plutôt reporter à l’automne, là où la direction du groupe poussait pour une sortie plus rapide. Le dossier Sansal aurait donc cristallisé un conflit plus ancien entre l’autonomie revendiquée de Grasset et la nouvelle logique de commandement installée depuis la prise de contrôle d’Hachette par Vivendi en 2023.
Vu de plus loin, le choix de Vincent Bolloré n’a rien d’incompréhensible. Un actionnaire majoritaire qui remplace un dirigeant en désaccord avec la stratégie du groupe n’invente pas exactement la tyrannie. Il exerce un pouvoir de propriétaire. Ce qui frappe davantage, c’est la stupeur feinte d’un milieu qui savait depuis 2023 qui détenait Hachette, et qui a continué à publier, signer et toucher ses à‑valoir sans trop couiner, avant de découvrir que l’actionnaire entendait peser.
Les soutiens de Nora : même monde, mêmes indignations
La riposte est venue sans surprise de la même sociologie culturelle. Une lettre ouverte signée d’abord par 115 auteurs, puis élargie à environ 140 noms, a été dévoilée par Le Parisien le 15 avril. Elle annonce que ces derniers ne signeront pas leur prochain livre chez Grasset. Parmi eux : Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Beigbeder, Anne Sinclair, Laure Adler, Caroline Fourest, Pascal Bruckner ou Vanessa Springora. À ces départs s’ajoutent les indignations politiques d’Olivier Faure, Jean-Luc Mélenchon, Bernard Cazeneuve ou Dominique de Villepin, tous dénonçant des « purges », des « mises au pas » ou une « croisade idéologique ».
Au-delà de la petite tempête mondaine et du réflexe très conservateur d’écrivains qui semblaient espérer un mandat à vie pour leur ami Nora, cette affaire inquiète la gauche culturelle et politique car Grasset n’est pas seulement une maison, mais un bastion symbolique du vieux pouvoir éditorial parisien. Qu’un actionnaire de droite y impose sa logique suffit à transformer une crise de gouvernance en bataille civilisationnelle. Une civilisation qui se concentre dans quelques arrondissements à 10 000 euros du m2, biberonnée à l’antiracisme mais qui, paradoxe ultime, aura pris la tangente quand un écrivain maghrébin est arrivé dans la place : Boualem Sansal.
Étonnamment, nombre de ces auteurs, très attachés à l’« indépendance », n’avaient pas jugé indispensable de quitter Grasset au lendemain du rachat d’Hachette, ils auront finalement attendu que l’un des leurs tombe. De son côté, en pleine tempête médiatique, Louis Hachette Group a annoncé (hasard du calendrier) des résultats en hausse.
Rodolphe Chalamel

