Accueil E Veille médias E Grasset : Nora tourne la page, Bolloré tient la plume

Grasset : Nora tourne la page, Bolloré tient la plume

18 avril 2026 | Temps de lecture : 3 minutes

Faire un don à l'OJIM

Faire un don à l'OJIM
Levé 2 300,00€
Objecif 30 000,00€
Donateurs 31
7,7%

Le limo­geage d’Olivier Nora à la tête de Gras­set a déclenché une spec­tac­u­laire fronde d’auteurs et une pluie de com­men­taires poli­tiques. Au-delà du vacarme ger­manopratin, l’épisode éclaire surtout la reprise en main d’Hachette par Vin­cent Bol­loré et les fragilités d’un milieu soudaine­ment choqué par son pro­pre actionnaire.

L’éviction d’Olivier Nora, annon­cée le 14 avril dernier, a fait l’effet d’un séisme dans le petit monde des let­tres parisi­ennes. Prési­dent-directeur général de Gras­set depuis 2000, après avoir aus­si dirigé Cal­mann-Lévy et Fayard, Nora était devenu l’incarnation d’une mai­son pres­tigieuse, instal­lée rue des Saints-Pères, riche d’un vaste cat­a­logue et pub­liant env­i­ron 160 romans et essais par an. Nor­malien, fils de Simon Nora, réputé pour son entre­gent, il représen­tait une forme d’éditeur à l’ancienne, à la fois mondain, cen­tral et protégé.

Pourquoi Bolloré l’a‑t-il fait partir ?

Offi­cielle­ment, Hachette n’a don­né aucune expli­ca­tion détail­lée. Mais les ver­sions con­ver­gent sur un point : l’arrivée chez Gras­set de Boualem Sansal, con­spué par la gauche, a servi de déto­na­teur. Selon plusieurs réc­its de presse, Nora aurait été en désac­cord avec la mai­son mère sur le cal­en­dri­er de pub­li­ca­tion du prochain livre de l’écrivain fran­co-algérien, qu’il souhaitait plutôt reporter à l’automne, là où la direc­tion du groupe pous­sait pour une sor­tie plus rapi­de. Le dossier Sansal aurait donc cristallisé un con­flit plus ancien entre l’autonomie revendiquée de Gras­set et la nou­velle logique de com­man­de­ment instal­lée depuis la prise de con­trôle d’Hachette par Viven­di en 2023.

Vu de plus loin, le choix de Vin­cent Bol­loré n’a rien d’incompréhensible. Un action­naire majori­taire qui rem­place un dirigeant en désac­cord avec la stratégie du groupe n’invente pas exacte­ment la tyran­nie. Il exerce un pou­voir de pro­prié­taire. Ce qui frappe davan­tage, c’est la stu­peur feinte d’un milieu qui savait depuis 2023 qui déte­nait Hachette, et qui a con­tin­ué à pub­li­er, sign­er et touch­er ses à‑valoir sans trop couin­er, avant de décou­vrir que l’actionnaire entendait peser.

Les soutiens de Nora : même monde, mêmes indignations

La riposte est venue sans sur­prise de la même soci­olo­gie cul­turelle. Une let­tre ouverte signée d’abord par 115 auteurs, puis élargie à env­i­ron 140 noms, a été dévoilée par Le Parisien le 15 avril. Elle annonce que ces derniers ne signeront pas leur prochain livre chez Gras­set. Par­mi eux : Vir­ginie Despentes, Sorj Cha­lan­don, Bernard-Hen­ri Lévy, Frédéric Beigbed­er, Anne Sin­clair, Lau­re Adler, Car­o­line Fourest, Pas­cal Bruck­n­er ou Vanes­sa Springo­ra. À ces départs s’ajoutent les indig­na­tions poli­tiques d’Olivier Fau­re, Jean-Luc Mélen­chon, Bernard Cazeneuve ou Dominique de Villepin, tous dénonçant des « purges », des « mis­es au pas » ou une « croisade idéologique ».

Au-delà de la petite tem­pête mondaine et du réflexe très con­ser­va­teur d’écrivains qui sem­blaient espér­er un man­dat à vie pour leur ami Nora, cette affaire inquiète la gauche cul­turelle et poli­tique car Gras­set n’est pas seule­ment une mai­son, mais un bas­tion sym­bol­ique du vieux pou­voir édi­to­r­i­al parisien. Qu’un action­naire de droite y impose sa logique suf­fit à trans­former une crise de gou­ver­nance en bataille civil­i­sa­tion­nelle. Une civil­i­sa­tion qui se con­cen­tre dans quelques arrondisse­ments à 10 000 euros du m2, biberon­née à l’antiracisme mais qui, para­doxe ultime, aura pris la tan­gente quand un écrivain maghrébin est arrivé dans la place : Boualem Sansal.

Éton­nam­ment, nom­bre de ces auteurs, très attachés à l’« indépen­dance », n’avaient pas jugé indis­pens­able de quit­ter Gras­set au lende­main du rachat d’Hachette, ils auront finale­ment atten­du que l’un des leurs tombe. De son côté, en pleine tem­pête médi­a­tique, Louis Hachette Group a annon­cé (hasard du cal­en­dri­er) des résul­tats en hausse.

Rodolphe Cha­la­mel

SOS

Cet article vous a plu ? Il a pourtant un coût. L’OJIM vous informe sur ceux qui vous informent. Son indépendance repose sur les dons de ses lecteurs. Après déduction fiscale, un don de 100 € revient à 34 €.