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Le cinéma contre Bolloré : les professionnels de la profession se font des films ?

15 mai 2026 | Temps de lecture : 4 minutes

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Après la télévi­sion et l’édition, le ciné­ma. Alors que le Fes­ti­val de Cannes s’est ouvert le 12 mai, le secteur s’est mobil­isé (à son tour) face à Vin­cent Bol­loré. 600 sig­nataires ont appelé dans Libéra­tion à le « zap­per ». Au vu de la dépen­dance du ciné­ma français vis-à-vis de l’omniprésence finan­cière du groupe Canal+, les « pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion », comme les avait si juste­ment bap­tisés Jean-Luc Godard, ont de quoi ser­rer les miches.

« Le ciné­ma con­tre-attaque ! » : Libé, c’est du George Lucas sans les effets spé­ci­aux. Une indig­na­tion sans surprise.

« En lais­sant le ciné­ma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seule­ment une uni­formi­sa­tion des films, mais une prise de con­trôle fas­ciste de l’imaginaire col­lec­tif », s’étranglaient ce 11 mai dans le quo­ti­di­en de gauche les 600 sig­nataires de la dernière péti­tion anti-Bol­loré. Ces derniers insis­tent, dénonçant un « pro­jet civil­i­sa­tion­nel réac­tion­naire d’extrême droite », porté bien sûr par CNews et plusieurs maisons d’édition du groupe Hachette.

C’est dans l’air du temps. Entre deux pavés visant Pas­cal Praud et en écho aux grenouil­lages édi­to­ri­aux de l’affaire Gras­set en avril dernier, la gauche cul­turelle s’émeut. C’est donc au tour des per­son­nal­ités du ciné­ma hexag­o­nal de vouloir mon­ter sur la bar­ri­cade. Par­mi les sig­nataires fig­urent notam­ment Juli­ette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud, Blanche Gardin, Jean-Pas­cal Zadi, Ray­mond Depar­don, Rémi Bon­homme ou encore Arthur Harari, pour les plus connus.

Remar­quons que les star­lettes pub­lient dans le quo­ti­di­en Libéra­tion, pro­priété du groupe Altice France, détenue par Patrick Drahi, et visent donc l’influence gran­dis­sante du groupe de Vin­cent Bol­loré sur l’industrie cul­turelle. Oui, c’est un peu comme les chas­seurs, il y a les bons et les mau­vais milliardaires.

« Non à l’uniformisation ! »

Dans cette « bataille cul­turelle », le col­lec­tif « Zap­per Bol­loré » souligne le fait que le mil­liar­daire, par l’intermédiaire de Viven­di, a d’ores et déjà acquis 34 % du cap­i­tal de UGC en octo­bre 2025. Une prise en main qui plac­erait Bol­loré « en posi­tion de con­trôler la total­ité de la chaîne de fab­ri­ca­tion des films, de leur finance­ment à leur dif­fu­sion sur petit et grand écran ». Les péti­tion­naires dénon­cent une con­cen­tra­tion inédite des moyens de finance­ment, de pro­duc­tion et de dif­fu­sion entre les mains du groupe Canal+, alors que l’homme d’affaires envis­age d’acquérir 100 % des parts d’UGC d’ici à 2028.

On l’aura com­pris, les petites sueurs du monde cul­turel ne sont pas seule­ment idéologiques, mais con­cer­nent aus­si la struc­ture économique du ciné­ma français. Car ce dernier est très dépen­dant des investisse­ments de Canal+, qui demeure l’un des prin­ci­paux financeurs du secteur grâce aux oblig­a­tions de finance­ment liées à la chronolo­gie des médias et au sys­tème du CNC.

Le choix du Fes­ti­val de Cannes comme caisse de réso­nance est évidem­ment stratégique : utilis­er la plus grande vit­rine mon­di­ale du ciné­ma d’auteur pour inter­na­tion­alis­er le débat et alert­er sur ce qu’ils perçoivent comme une men­ace con­tre l’indépendance artis­tique française.

Asymétrie idéologique ?

Inter­rogé sur cette polémique lors de la con­férence de presse can­noise sur son film La Vénus élec­trique, Pierre Sal­vadori a toute­fois min­imisé, cité par Le Figaro : « Je com­prends tout à fait l’émotion et l’inquiétude [qui a guidé la rédac­tion de cette tri­bune, ndlr] », a‑t-il d’abord avancé. » Avant d’ajouter : « Canal+ a une oblig­a­tion d’investir dans le ciné­ma », pré­cisant qu’il existe des « claus­es de diver­sité ». « Il y a des claus­es de vol­ume et une garantie d’indépendance. Les gens qui nous garan­tis­sent cette lib­erté sont le directeur des acqui­si­tions ciné­ma du groupe Canal+ Lau­rent Has­sid, et Maxime Saa­da. Tant que je ne me sens pas trahi à cet endroit-là et tant qu’ils respectent ces garanties, je suis à l’aise », a‑t-il donc tempéré.

Son pro­duc­teur Philippe Mar­tin con­fir­mait, esti­mant que les évo­lu­tions du ciné­ma n’avaient « rien à voir avec ce qui s’est passé dans l’édition avec le départ d’Olivier Nora ». « Mes inter­locu­teurs sont les mêmes que ceux que j’avais avant que Bol­loré n’arrive à Canal+. Je ne sens pas un infléchisse­ment de leurs déci­sions par rap­port à une dimen­sion poli­tique qui pour­rait y avoir dans un film », a‑t-il con­clu, aus­si cité par Le Figaro.

À quand une commission d’enquête parlementaire ?

Une révolte évidem­ment très enten­due d’un micro­cosme prompt à l’indignation. Défendre son petit pré car­ré, c’est humain dirait-on. Mais quand le petit milieu en ques­tion ne se prive jamais de don­ner (de sur­croît) des leçons, les grincheux pour­raient vite s’agacer.

Mais à trop s’indigner, les star­lettes finiront-elles par causer une com­mis­sion d’enquête par­lemen­taire ? Comme l’audiovisuel pub­lic, le micro­cosme ciné­matographique et bien sûr le CNC appa­rais­sent bien sou­vent comme les véri­ta­bles salles obscures.

François-Xavier Con­soli

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