En prenant lui-même la plume dans le JDD pour répondre à l’affaire Grasset, Vincent Bolloré a déclenché une nouvelle salve de commentaires outrés. Entre « contre-offensive », « guerre » et « violente attaque », une simple tribune a suffi à faire ressurgir tout le vocabulaire du champ de bataille.
Le contraste mérite d’être noté. Télérama évoque une « violente contre-offensive », selon Télérama. Une « guerre » ou une « riposte », selon ActuaLitté, quand Patrick Cohen, dans son édito sur France Inter, décrit une réponse « méprisante et vénéneuse », qui compare la mise en scène du JDD à une démonstration de puissance. Pas de doute, la crise Grasset n’en finit plus de produire ses métaphores martiales.
Après le limogeage d’Olivier Nora, puis le départ annoncé de plus de 130 auteurs, Vincent Bolloré a choisi de répondre directement dans le Journal du dimanche le 19 avril, qu’il contrôle via Louis Hachette Group. C’est moins le contenu du texte que son existence même qui semble avoir mis une partie du petit monde médiatico-littéraire en état d’alerte maximale. Même les critiques les plus ordinaires d’un conflit actionnarial sont désormais formulées comme s’il s’agissait d’un affrontement existentiel pour la civilisation du livre.
Une tribune, et tout de suite la « guerre »
Bien sûr, le vocabulaire choisi par les adversaires du patron n’est pas neutre. Il permet de transformer une décision de gouvernance et une tribune de propriétaire en épisode quasi insurrectionnel. Le plus frappant est peut-être là : alors qu’aucun texte n’a été interdit, qu’aucun livre n’a été pilonné, qu’aucune censure formelle n’est établie, une partie des commentateurs choisit le registre du combat final. On peut y voir un signe d’inquiétude ; on peut aussi y lire une certaine dramatisation de caste.
Ce que dit vraiment Bolloré
Sur le fond, la tribune de Vincent Bolloré repose sur trois idées. D’abord, un désaccord concret sur la date de parution du prochain livre de Boualem Sansal : Hachette voulait une sortie le 6 juin, Olivier Nora la repoussait à la fin de l’année. Ensuite, des résultats jugés « très décevants » pour Grasset, avec un chiffre d’affaires passé de 16,5 millions d’euros en 2024 à 12 millions en 2025, et un résultat opérationnel réduit de moitié, de 1,2 à 0,6 million. Dans le même temps, le salaire d’Olivier Nora serait passé lui de plus de 800 000 à 1 million d’euros par an.
Enfin, Bolloré assume une lecture sociale et symbolique du vacarme provoqué : selon lui, l’affaire touche « une petite caste » très apte à faire du bruit médiatique. Il se félicite par ailleurs :
« Ils vont permettre à de nouveaux auteurs d’être publiés ».
La démonstration peut déplaire. Elle n’a pourtant rien d’ésotérique : un actionnaire de référence rappelle qu’une maison appartient à un groupe, qu’un arbitrage éditorial peut se trancher au sommet, et qu’une direction est aussi comptable de ses résultats. Dans n’importe quel autre secteur, cela relèverait du banal. Dans l’édition germanopratine, cela devient un scandale philosophique.
Après le vacarme, la réalité
La suite, elle, sera moins lyrique. Plus de 130 auteurs ont annoncé qu’ils ne signeraient pas leur prochain livre chez Grasset ; d’autres tribunes réclament désormais une « clause de conscience » pour les écrivains. Le débat va donc se déplacer du terrain symbolique au terrain juridique et économique. Les 130 ne retrouveront pas tous facilement un éditeur. Quant à Grasset, il lui faudra également trouver des auteurs pour compenser ce départ en masse.
Reste une évidence souvent passée sous silence : beaucoup de ces auteurs ont continué à être publiés sous actionnariat Bolloré depuis la prise de contrôle d’Hachette en 2023, sans rompre immédiatement avec la maison. Ce n’est qu’après le départ d’Olivier Nora que la rupture devient soudain principe. Autrement dit, la querelle est moins née d’une découverte tardive de l’actionnaire que de la perte d’un intermédiaire protecteur. C’est sans doute ce qui explique la violence des réactions dans ce qui s’apparente à une première manche dans le grand match de l’édition qui pourrait se jouer à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027.

