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Dossier : les pétitionnaires de l’exclusion
Publié le 

25 août 2014

Temps de lecture : 8 minutes
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Dossier : les pétitionnaires de l’exclusion

La pétition d’Édouard Louis et de Geoffroy de Lagasnerie contre le philosophe Marcel Gauchet a lancé la traditionnelle polémique de la rentrée début août. Mais cette fois, ce fut un flop.

Le 31 juil­let, l’écrivain Édouard Louis et le soci­o­logue Geof­froy de Lagas­ner­ie pub­lient une tri­bune dans Libéra­tion pour appel­er au boy­cott des « Ren­dez-vous de l’Histoire » de Blois qui se tien­dront du 9 au 12 octo­bre prochain, événe­ment auquel ils étaient con­viés et dont ils vien­nent de se sous­traire, sous pré­texte que celui-ci serait cette année inau­guré par Mar­cel Gauchet, qual­i­fié de « mil­i­tant de la réac­tion ». En 2012, ce fut l’écrivain Richard Mil­let ; en 2013, l’acteur et his­to­rien ama­teur à suc­cès Lorant Deutsch ; cette année, c’est donc le philosophe Mar­cel Gauchet qui se trou­ve sur le bûch­er dressé par les inquisi­teurs pour abor­der la ren­trée par une bonne purifi­ca­tion idéologique, comme c’est devenu une habi­tude dans ce pays autre­fois célèbre pour sa pas­sion du débat et sa lib­erté de ton. Si Mil­let fut sociale­ment con­sumé et Deutsch vague­ment chahuté, cette fois-ci le feu n’a pas pris, et peut-être même que l’affaire aura pour une fois davan­tage décrédi­bil­isé les chas­seurs que la pré­ten­due sor­cière. Pourquoi ? La mécanique s’enraye-t-elle ? Édouard Louis est-il trop jeune et encore novice dans la pra­tique du lyn­chage de l’adversaire ? La stratégie trop mal­adroite ? L’attaque pré­cip­itée ? Le bouc émis­saire mal choisi ? Un peu tout cela à la fois. Voici en tout cas l’occasion pour l’OJIM de revenir sur cette affaire comme sur l’alliance poli­tique entre intel­lectuels et médias, de sa phase héroïque à son virage inquisi­teur.

L’intellectuel insurgé

Si cet événe­ment con­sis­tant à voir des intel­lectuels s’insurger avec vir­u­lence dans la presse con­tre un fait déclaré inac­cept­able est si clas­sique en France, c’est qu’il s’appuie sur un héritage par­ti­c­ulière­ment glo­rieux dans notre pays, au point d’être con­sti­tu­tif des mythes nationaux. Le mod­èle ini­tial en est bien sûr Voltaire, dont le ray­on­nement fut con­sid­érable tant en France qu’à tra­vers toute l’Europe au siè­cle des Lumières. L’écrivain s’illustrait notam­ment dans l’affaire Calas ou celle du cheva­lier de La Barre, prenant la défense de vic­times d’erreurs judi­ci­aires, con­damnées par l’instinct de lyn­chage de la foule et les incli­naisons du pou­voir con­tre les minorités (protes­tants ou libres-penseurs). L’autre grand moment de cette geste est le fameux « J’accuse ! » d’Émile Zola dans L’Aurore où c’est, cette fois, au cours de l’affaire Drey­fus, le préjugé anti­sémite qui con­duit à l’erreur judi­ci­aire. Mon­u­ment du genre, la tri­bune de l’écrivain nat­u­ral­iste a redou­blé son impact avec le temps du fait des événe­ments du XXème siè­cle qui con­férèrent à sa révolte de 1898 une dimen­sion vision­naire. De ces actes de bravoure s’est donc forgée une fig­ure légendaire de l’intellectuel défi­ant par voie de presse l’opinion et le pou­voir afin de répar­er des injus­tices et met­tre en garde con­tre les dérives crim­inelles de l’air du temps.

Postures et impostures

Cepen­dant, la pre­mière chose à not­er, c’est que les con­di­tions dans lesquelles inter­ve­nait l’intellectuel héroïque du XVIIIème ou de la fin du XIXème siè­cle ont forte­ment changé, et que, par con­séquent, il ne suf­fit pas d’en repro­duire la pos­ture pour en imiter la bravoure. À l’époque de Voltaire, la presse est alors un vrai con­tre-pou­voir nais­sant per­me­t­tant de dévelop­per des dis­cours alter­nat­ifs aux dis­cours offi­ciels et autori­taires émanant de l’Église ou de l’État roy­al. Aujourd’hui, non seule­ment l’Église a per­du toute influ­ence, ou presque, dans le débat pub­lic, mais surtout, le pou­voir médi­a­tique est qua­si­ment devenu le pre­mier pou­voir auquel même le poli­tique se trou­ve sou­vent soumis. En somme, s’exprimer dans Libé ne revient pas à pren­dre le maquis, mais bien à mon­ter en chaire devant les fidèles. Ensuite, le courage d’un Voltaire ou d’un Zola tient au fait qu’ils se dressent d’abord seuls con­tre l’instinct de lyn­chage et la pres­sion du pou­voir. Lors de l’affaire Mil­let, en 2012, Annie Ernaux vient avec 150 sig­nataires deman­der l’éviction d’un écrivain. Il ne s’agit donc pas de se con­fron­ter à une foule enfiévrée par la haine, mais seule­ment à un intel­lectuel, et de s’y con­fron­ter tous con­tre seul, avec l’appui offi­cieux du pou­voir, en témoign­era l’intervention du pre­mier min­istre de l’époque, Jean-Marc Ayrault. Après l’appel au boy­cott des ren­dez-vous de Blois, et étant don­nées les pre­mières réac­tions néga­tives, Louis et Lagas­ner­ie se fendront d’une nou­velle tri­bune le 6 août, ren­for­cés d’une tripotée de sig­nataires, pour faire nom­bre con­tre leur cible. Une grande par­tie des crimes moraux qui sont cette fois reprochés à Gauchet comme des argu­ments impa­ra­bles – ses réti­cences au mariage gay ou ses mis­es en garde con­tre les dérives de l’antiracisme – sont ain­si des désac­cords avec la poli­tique du gou­verne­ment en fonc­tion ! La pos­ture rejoint donc la pire des impos­tures, et si nous devions trans­pos­er l’attitude des Ernaux ou des Louis au siè­cle des Lumières, nous ne ver­rions pas une armée de Voltaire s’insurgeant con­tre l’injustice, mais bien des curés du par­ti dévot désig­nant au roi et à la vin­dicte pop­u­laire un protes­tant isolé et sus­pect pour ne pas com­mu­nier à la reli­gion offi­cielle. De même que les nazis se dégui­saient en cheva­liers teu­toniques en se com­por­tant comme de vul­gaires équaris­seurs, nos péti­tion­naires se glis­sent dans la panoplie de Zola pour jouer in fine les déla­teurs de ser­vice.

Le parti de l’intelligence

Une autre des dis­tor­sions frap­pantes entre le mythe orig­inel et la réal­ité de ces attaques dev­enues rit­uelles, c’est qu’il s’agit dans le pre­mier cas de l’insurrection d’une intel­li­gence libre con­tre les pas­sions de la foule et les intérêts du pou­voir, alors que les cibles actuelles, quand elles se trou­vent être Richard Mil­let ou Mar­cel Gauchet, sont des intel­lectuels de pre­mier ordre, avec lesquels on ne souhaite pas débat­tre mais que l’on exige de voir bâil­lon­nés. Ce sont les accusa­teurs qui sont soumis à la pas­sion mil­i­tante et ce sont eux, encore, qui ont un intérêt en jeu, celui de se faire un nom sur le dos de l’homme à abat­tre. Il n’est qu’à voir la liste des sig­nataires qu’avait réu­nis Ernaux : la plu­part n’étaient que des écrivail­lons médiocres et obscurs qui obt­in­rent la démis­sion d’un des plus grands écrivains français vivants du comité de lec­ture de Gal­li­mard. Quant aux noms célèbres qui para­phent la sec­onde tri­bune de Louis et Lagas­ner­ie, ils posent tout de même quelques ques­tions. Voir la chanteuse de var­iétés Jil Caplan ou le chan­son­nier Dominique A. deman­der le boy­cott de Mar­cel Gauchet, c’est un peu comme si Annie Cordy et Michel Sar­dou avaient exigé l’annulation d’une con­férence de Jean-Paul Sartre ! Quant à Édouard Louis lui-même, sa renom­mée très fraîche tient au suc­cès de son pre­mier roman En finir avec Eddy Bel­legueule, sor­ti cette année même au Seuil, livre où il décrit la dif­fi­culté, quand on est homo­sex­uel, de grandir au milieu des beaufs racistes de province. Ce garçon, un vrai cliché lit­téraire à lui tout seul, grisé par son petit tri­om­phe, s’empresse donc d’endosser un autre cliché en attaquant Mar­cel Gauchet, et c’est ain­si que le plumi­tif de 21 ans (!) paré d’un vague suc­cès de librairie, se met en tête d’avoir celle d’un ponte de la philoso­phie con­tem­po­raine allant sur ses soix­ante-dix ans…

Rebellocrates associés ©

Mais le plus comique dans cette his­toire, là où elle rejoint presque lit­térale­ment un texte de Philippe Muray, c’est le cœur même de la dis­corde, soit l’intitulé des « Ren­dez-vous de l’Histoire » de cette année qui devaient se dérouler autour de la fig­ure du rebelle, nos péti­tion­naires jugeant Gauchet indigne d’aborder un tel sujet pour n’être pas un rebelle con­forme. Si l’on suit Louis et Lagas­ner­ie, un rebelle autorisé est un rebelle favor­able aux grèves de 95, adhérant aux asso­ci­a­tions fémin­istes et antiracistes ultra sub­ven­tion­nées et favor­able au « mariage pour tous » aujourd’hui bel et bien inscrit dans nos textes de lois… Et il est par ailleurs évi­dent qu’un rebelle est quelqu’un de par­ti­c­ulière­ment vig­i­lant quant à l’intégrité idéologique d’un événe­ment insti­tu­tion­nel auquel il a été con­vié en rai­son de ses bons ser­vices en ter­mes de rébel­lion… En somme, suprême para­doxe orwellien, un rebelle est un con­formiste bien en cour qui ne plaisante pas avec les direc­tives du pou­voir en place. Après « l’intellectuel insurgé » for­cé­ment juste et rebelle, on retrou­ve un autre pon­cif d’une cer­taine gauche, celle du « rebelle », for­cé­ment juste et morale­ment admirable. D’où le syl­lo­gisme : s’il est juste d’être pour le mariage gay, il est rebelle de l’être. Sauf que con­textuelle­ment, les rebelles actuels sont plutôt à chercher du côté des mil­i­tants de la Manif pour tous, de Dieudon­né, des décrois­sants, des maires FN ou des sym­pa­thisants d’Al Quai­da. La pos­ture rebelle n’infère en elle-même aucune qual­ité morale par­ti­c­ulière. Rebelle, Satan l’est comme Jeanne d’Arc, Antigone, de Gaulle ou les mem­bres de l’OAS…

La mythologie contre la pensée

Si cette pseu­do intel­li­gentsia médi­a­tique ne voit même plus l’ampleur de ses con­tra­dic­tions, c’est pré­cisé­ment parce que cela fait un cer­tain temps qu’elle a déserté le champ de la pen­sée pour ne plus souscrire qu’à une mytholo­gie datée qui lui tient lieu de pro­gramme et de ver­tu. On pour­rait soulever dans son dis­cours une autre con­tra­dic­tion qui, bien que gisant entre les lignes, n’en est pas moins for­mi­da­ble. Suiv­ant l’autre réflexe mythologique selon lequel la fig­ure de l’immigré est fatale­ment pos­i­tive, à l’instar de celle de l’intellectuel insurgé ou du rebelle, nous pou­vons être absol­u­ment cer­tains que les Louis et les Lagas­ner­ie se mobilis­eraient demain avec la même énergie pour défendre le droit des mass­es d’immigrés venues d’Afrique de s’installer en Europe, d’y béné­fici­er des mêmes avan­tages que les citoyens européens, d’y être nour­ries, logées et soignées. Pour­tant, il est égale­ment cer­tain que les mass­es en ques­tion, de par leurs orig­ines cul­turelles, parta­gent dans leur qua­si inté­gral­ité les réti­cences de Mar­cel Gauchet quant au mariage gay et sa pré­ten­due vision de la femme « naturelle­ment portée vers la grossesse. » Des posi­tions que les Louis et les Lagas­ner­ie jugent pour­tant odieuses et inac­cept­a­bles. Con­sid­éreront-ils donc qu’un bon immi­gré est un immi­gré qui ouvre sa bouche pour qu’on le nour­risse ou pour réclamer des droits, mais qui doit résol­u­ment la fer­mer s’il s’agit d’exprimer ses opin­ions per­son­nelles ?

Un flagrant échec

Atteignant donc, avec cette péti­tion, un degré de car­i­ca­ture et de par­o­die un peu plus out­rageux qu’à l’ordinaire, nos rebelles con­formes au ser­vice de l’État ont cette fois-ci subi un revers. Non seule­ment leur coup n’a pas porté, puisque les « Ren­dez-vous de l’Histoire » ne sont pas soumis à leurs objur­ga­tions et l’ont fait savoir dans le même jour­nal d’où était par­tie l’attaque, le 8 août ; mais encore, ils n’ont reçu le sou­tien d’aucun des très nom­breux jour­nal­istes qui avaient rejoint la cabale d’Annie Ernaux en 2012 con­tre Richard Mil­let (la liste est longue et détail­lée ici). Pire, le seul écho médi­a­tique à leur action fut pour la con­damn­er, provenant des mêmes voix qui s’étaient élevées con­tre le lyn­chage de Mil­let et qui furent les seules, en ce mois d’août, à com­menter l’affaire. Soit Élis­a­beth Lévy dans Le Point, Pierre Jourde sur son blog du Nou­v­el Obs, Pierre Assouline dans La République des Let­tres, Gil Mihaë­ly de Causeur et le fon­da­teur de Mar­i­anne, Jean-François Kahn, sur le site Atlanti­co, sans compter l’intervention de Math­ieu Block-Côté sur Figaro Vox.

Bilan de l’affaire

Quel bilan tir­er donc de cette cabale ratée ? Tout d’abord, que nul n’est à l’abri d’un lyn­chage orchestré par les intel­lectuels d’extrême gauche, même quand on est à la fois un ponte hon­oré de l’intelligentsia française et un homme « de gauche » don­nant les gages néces­saires à la Pen­sée unique, comme c’est le cas de Mar­cel Gauchet ; même quand les accusa­teurs ne sont à peu près rien dans le débat pub­lic, puisque leur con­vic­tion d’appartenir au « Camp du Bien » leur per­met toutes les impu­dences avec la meilleure con­science qui soit. Ensuite, qu’en forçant trop sur la dose, l’inquisiteur du poli­tique­ment cor­rect peut lui aus­si com­met­tre des « déra­pages » en met­tant à nu trop crû­ment la nature de ses réflex­es. Enfin, que les indig­na­tions sur­jouées de nos belles âmes reposent sur une mytholo­gie qui n’a plus aucun rap­port avec le réel et dont les ressorts sont tout sauf vertueux. Que les pré­ten­dus intel­lectuels insurgés sont en fait des dévots et des déla­teurs ; que les pseu­do-rebelles appar­ti­en­nent à la pire espèce d’idéologues con­formistes ; que les généreux par­ti­sans de l’immigration de masse n’ont pour les immi­grés qu’un intérêt pure­ment stratégique et nar­cis­sique ; que la prin­ci­pale obses­sion de ces grands esprits est de tuer, en France, toute véri­ta­ble vie de l’esprit. Pour finir, et en atten­dant la prochaine « affaire », on peut souhaiter que toutes celles qui eurent lieu durant les années 2000 et 2010 soient relues à l’aune de l’affaire Gauchet, moment où appa­raît si claire­ment le vrai vis­age de ces mas­ca­rades à visées total­i­taires.

Adden­dum : cette pathé­tique his­toire aura au moins don­né lieu à la réal­i­sa­tion d’une vidéo furieuse­ment drôle.

Crédit pho­to : DR

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