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Documentaire « Citizenfour » : Snowden, révélateur d’un monde sous surveillance américaine
Publié le 

16 mars 2015

Temps de lecture : 3 minutes
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Documentaire « Citizenfour » : Snowden, révélateur d’un monde sous surveillance américaine

Amis paranoïaques, détournez vous immédiatement du nouveau film documentaire de Laura Poitras, sinon vous risquez de découvrir que vos craintes les plus extrêmes sont encore en dessous de la réalité ! Au travers de la geste de l’ex-agent de la NSA, Edward Snowden, la réalisatrice revient en effet sur la révélation et le décryptage des méthodes d’espionnage universel utilisées par les divers services de renseignement américains. Gros plan sur « la plus grande atteinte aux libertés publiques et privées de toute l’histoire » et sur la campagne médiatique qui a permis de la mettre en lumière.

« Cit­i­zen­four » est l’aboutisse­ment d’un tra­vail de longue haleine entamé il y a près de dix ans par la réal­isatrice Lau­ra Poti­ras afin de dénon­cer les erre­ments et les dérives sécu­ri­taires des États-Unis « post-11 sep­tem­bre ». Il con­stitue le dernier opus d’une trilo­gie com­mencée en 2006 avec « My Coun­try, My Coun­try », qui traitait de la guerre en Irak, suivi, en 2010, de « The Oath » qui se pen­chait sur les con­di­tions d’ex­is­tence et d’in­terne­ment à Guan­tá­namo.

Cette fois-ci, la réal­isatrice retrace, au jour le jour, de ses pre­miers con­tacts via inter­net avec Snow­den jusqu’à l’ex­il de celui-ci à Moscou, le proces­sus de révéla­tion d’un des plus gros scan­dales politi­co-médi­a­tique de ces dernières années. Un scan­dale d’une impor­tance et d’une portée immenses, qui relègue le Water­gate au rang de gen­tille petite magouille de sous-pré­fec­ture, et dont on peine même à inté­gr­er toute la réal­ité tant il a, par bien des aspects, des allures de scé­nario de thriller et de fable de sci­ence-fic­tion. Les faits sont pour­tant là, implaca­bles, indis­cuta­bles, doc­u­men­tés, étayés, écras­ants. Sous cou­vert de lutte con­tre le ter­ror­isme et d’im­pératif de sécu­rité intérieure, le gou­verne­ment améri­cain a mis en place, via essen­tielle­ment la NSA, un sys­tème de sur­veil­lance plané­taire capa­ble d’en­reg­istr­er et de stock­er l’in­té­gral­ité des com­mu­ni­ca­tions de l’ensem­ble de la pop­u­la­tion améri­caine et de dizaines de mil­lions de per­son­nes à tra­vers le monde. Grâce à un impres­sion­nant réseau de bases d’in­ter­cep­tion et d’é­coute, implan­tés sur le sol améri­cain mais aus­si à l’é­tranger (notam­ment au Roy­aume Uni) avec la com­plic­ité des gou­verne­ments locaux, mais aus­si par le biais d’accords (obtenus par pres­sion ou pré­var­i­ca­tion) avec les prin­ci­paux opéra­teurs de télé­phonie et dif­fuseurs inter­net mon­di­aux, per­son­ne ne peut désor­mais échap­per au mail­lage de l’es­pi­onnage made in USA. Plus besoin d’être soupçon­né de quoi que ce soit pour être mis sur écoute, la vie privée n’ex­iste doré­na­vant plus. « Big Broth­er » est large­ment enfon­cé. Le « meilleur des mon­des », c’est ici et main­tenant.

Le portrait d’un homme debout

Tout cela bien sûr, le spec­ta­teur le savait déjà – du moins par­tielle­ment — mais être à nou­veau con­fron­té à cette ter­ri­fi­ante réal­ité ne peut lui être que salu­taire, à l’heure où une infor­ma­tion en sup­plante une autre à un rythme tou­jours plus effréné.

Autre grand mérite du doc­u­men­taire, le fait de présen­ter et d’ex­pliciter les moti­va­tions d’Ed­ward Snow­den, dont l’indé­ni­able courage ne peut qu’im­pres­sion­ner à l’heure où grandit le sen­ti­ment de démis­sion ou de hausse­ment d’é­paules face à un « sys­tème » jugé tout-puis­sant, inat­taquable et intouch­able. Car « Cit­i­zen­four » est aus­si le por­trait d’un homme debout, presque seul, sac­ri­fi­ant tout, se con­damnant à la prison ou à une « cav­ale » sans fin, au nom de sa vision de l’in­térêt général et de sa con­science poli­tique. En cela d’ailleurs, il rejoint sous de nom­breux traits la fig­ure arché­typ­ale du ciné­ma améri­cain, celle « le héros soli­taire, sans peur et sans reproches ». C’est d’ailleurs peut-être là une des rares failles du film de Lau­ra Poti­ras qui « mythi­fie » un peu son sujet alors que lui-même affirme que « le drame des médias con­tem­po­rains est de met­tre en avant les indi­vidus plutôt que les idées ou les faits » et ne cesse de répéter que ce qui compte « ce sont les infor­ma­tions et les doc­u­ments qu’il rend publics et non son his­toire per­son­nelle ». Ce glisse­ment fait presque de Snow­den le suc­cesseur des cow-boys, flics et autres mil­i­taires épuisés du rêve améri­cain. Lui qui révèle la face cachée et hideuse d’une Amérique total­i­taire en devient para­doxale­ment le nou­v­el héros rédemp­teur, la lib­erté et le courage indi­vidu­el finis­sant tou­jours par tri­om­pher (même si, dans les faits, le sys­tème dénon­cé con­tin­ue de fonc­tion­ner aujour­d’hui sans mod­i­fi­ca­tions autres que cos­mé­tiques). Le tout-Hol­ly­wood ne s’y est d’ailleurs pas trompé en récom­pen­sant d’un Oscar ce film qui se voudrait un brûlot lib­er­taire et une charge con­tre les trahisons et les démis­sions de l’ad­min­is­tra­tion Oba­ma, celle-ci n’ayant fait que pro­roger et ampli­fi­er les méth­odes et mécan­ismes mis en place par ses prédécesseurs répub­li­cains. Une célébra­tion médi­a­tique qui peut appa­raître comme un bon moyen de récupér­er, et donc d’an­ni­hiler, le dis­cours des pro­tag­o­nistes de l’af­faire et de trans­former le témoignage d’un com­bat haute­ment poli­tique et moral en un sim­ple et énième diver­tisse­ment, quelque part entre « Amer­i­can Sniper» et « Com­plots ».

Le film n’en demeure pas moins pas­sion­nant de bout en bout, habile­ment con­stru­it, et démon­trant que l’in­tégrité indi­vidu­elle asso­ciée à la volon­té de quelques jour­nal­istes réelle­ment indépen­dants peu­vent encore per­me­t­tre de lever le voile sur une par­tie des agisse­ments anti-démoc­ra­tiques et lib­er­ti­cides des grands de ce monde.

« Citizenfour », documentaire de Laura Poitras, 114 minutes, 2014.

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