Accueil E Veille médias E De quoi l’« affaire Xenia Fedorova » est-elle le nom ?

De quoi l’« affaire Xenia Fedorova » est-elle le nom ?

3 juin 2026 | Temps de lecture : 16 minutes

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C’est l’affaire poli­tique de ce début d’été. Depuis un mois, la pres­sion de la classe poli­tique et médi­a­tique n’en finit plus con­tre l’an­ci­enne direc­trice de RT et désor­mais chroniqueuse de CNews, Xenia Fedoro­va. Et si la cabale con­tre celle-ci n’était que le pré­texte d’enjeux beau­coup plus larges ?

Du côté du groupe Bol­loré, on ne se laisse pas faire. Plusieurs de ses per­son­nal­ités les plus impor­tantes du groupe ont apporté leur sou­tien à la chroniqueuse de CNews Xenia Fedoro­va, ciblée par une intense cam­pagne médi­a­tique. Inter­rogé par un action­naire lors de l’assem­blée générale du groupe ven­dre­di 29 mai, le prési­dent du direc­toire du groupe Canal+, Maxime Saa­da, l’a défendu au pré­texte que sa présence à l’an­tenne était un enjeu de « lib­erté d’ex­pres­sion ». « Je ne crois pas qu’on peut par­ler d’un agent russe (…), jour­nal­iste oui, agent non », expli­quait-il. Gérant de Lagardère Radio (qui détient Europe 1), Arnaud Lagardère et Gérald-Brice Viret, directeur général de Canal+ France, ont pub­lié une tri­bune de sou­tien dans le Jour­nal du dimanche (JDD). « Nous n’ap­prou­vons pas for­cé­ment cha­cune de ses posi­tions. En revanche, nous refu­sons qu’elle soit livrée à la vin­dicte publique », pou­vait-on lire.

Lire aus­si : Charge médi­a­tique con­tre Xenia Fedoro­va : la vic­time idéale ? | Ojim.fr

Xenia Federova s’invite dans la campagne présidentielle

Menée tout le mois de mai 2026, la charge médi­a­tique n’a pas per­du en inten­sité. Elle s’in­vite même dans les prémiss­es de la cam­pagne prési­den­tielle, les can­di­dats étant con­traints de se pronon­cer. Édouard Philippe reve­nait ain­si le 28 mai sur cette affaire, au micro de France Inter : « Je trou­ve que les pro­prié­taires de CNews, du JD News et des autres organes de presse dans lesquels s’exprime cette dame, sont sou­vent beau­coup plus durs et exigeants avec la présence d’étrangers sur le sol français qu’en l’occurrence », dénonçait l’ancien Pre­mier min­istre d’Emmanuel Macron. Autre can­di­dat à l’élection prési­den­tielle de 2027, Raphaël Glucks­mann envis­ageait sur RTL le 31 mai de lui « retir­er le micro ».

À con­tre-courant, Éric Zem­mour a quant à lui défendu l’ac­cusée : « Cette dame n’a pas le droit de défendre l’opin­ion de la Russie, il faut que tout le monde reprenne le nar­ratif de l’Ukraine. » Choqué que Xenia Fedoro­va soit « vouée aux gémonies », le patron de Recon­quête ! a ten­té de retourn­er l’ar­gu­ment : « Mon­sieur Glucks­mann alors est un agent de pro­pa­gande ukrainienne ! »

Le statut de rési­dente de Xenia Fedoro­va est égale­ment au cœur des polémiques, depuis l’en­quête du Monde ayant évo­qué le 1ᵉʳ juin son titre de séjour de dix ans, obtenu en 2024. De quoi inciter les médias à deman­der à l’exécutif une clar­i­fi­ca­tion. Le 1ᵉʳ juin, sur France Inter, le min­istre de l’Intérieur, Lau­rent Nuñez, a jus­ti­fié le renou­velle­ment du titre de séjour comme un droit automa­tique, accordé « de plein droit » selon les règles en vigueur. Une réponse jugée comme un « aveu d’impuissance » face à une « pro­pa­gan­diste » par les détracteurs de la chroniqueuse, nom­breux à appel­er à son expul­sion sur les réseaux.

Car, que ce soient le Huff­Post, RFI ou Radio France, tous les médias martè­lent les mêmes élé­ments de lan­gage : « pro­pa­gan­diste », « agent du Krem­lin », « bouche de Pou­tine ». Aus­si, tous ces arti­cles évo­quent le pas­sage par RT France de Xenia Fedoro­va. Et si le nœud de l’affaire n’était-il pas ici ? Pour com­pren­dre les enjeux der­rière ce tir de bar­rage médi­a­tique, il faut revenir au lance­ment de RT France, en 2017.

RT France, un lancement sous haute surveillance

Car ce n’est pas la pre­mière fois que Xenia Fedoro­va est con­fron­tée au pou­voir français. Le 29 mai 2017, alors que Vladimir Pou­tine est à Ver­sailles, Xenia Fedoro­va inter­pelle le tout nou­veau prési­dent Macron, s’étonnant que ses jour­nal­istes n’aient pas eu accès au QG d’En marche durant la cam­pagne. « Rus­sia Today et Sput­nik ne se sont pas com­portés comme des organes de presse et des jour­nal­istes », lance le prési­dent français devant son homo­logue russe. Et d’a­jouter : « Ils se sont com­portés comme des organes d’influence, de pro­pa­gande, et de pro­pa­gande men­songère, ni plus ni moins. » Les médias applaud­is­sent. Sous les vivats, la guerre est déclarée entre le pou­voir macronien et le média russe.

Pourquoi cette vio­lence de la part du prési­dent Macron ? Tout part des pro­pos d’un député français, Nico­las Dhuicq (LR). En févri­er 2017, il déclare sur Sput­nik Inter­na­tion­al que le futur prési­dent français est soutenu par « un très riche lob­by gay », citant l’homme d’af­faires Pierre Bergé avant d’a­jouter « cela veut tout dire ». À l’époque, la rumeur cir­cule sur les réseaux et dans les rédac­tions parisi­ennes. Emmanuel Macron démen­ti­ra publique­ment toute rela­tion extra­con­ju­gale et son équipe dénon­cera la pro­pa­gande russe. Pour­tant, aucune pub­li­ca­tion n’a été pub­liée sur Sput­nik France ou RT France… et aucun média n’i­ra « fact-check­er » l’ac­cu­sa­tion, sauf Libéra­tion et TV Libertés.

Durant la cam­pagne, RT n’était encore qu’un site inter­net rel­a­tive­ment mod­este. Mais, le 18 décem­bre 2017, avec un bud­get de 20 mil­lions d’euros et 150 salariés dont un tiers de jour­nal­istes, la chaîne de télévi­sion RT France est lancée. Le nar­ratif médi­a­tique latent en France depuis plusieurs mois s’accélère.

Les pre­miers mois d’activité, RT France est très sur­veil­lé. Par le CSA bien sûr, mais aus­si par la presse. La jour­nal­iste au Monde, Sylvie Kauff­mann, écrit début jan­vi­er 2018 : « RT n’est pas (pour l’instant) une chaîne à la gloire du régime russe. Ce n’est pas son but. L’essen­tiel de ses pro­grammes d’actualité porte sur la France », juge-t-elle après avoir regardé la chaîne plusieurs jours durant. « Je me suis ennuyée », assure-t-elle.

Bien sûr, on s’intéresse déjà par­ti­c­ulière­ment au pro­fil de Xenia Fedoro­va. « Depuis plusieurs mois, les médias français fan­tas­ment sur cette « poupée russe » et « agent de Moscou » à la tête de « Télé Pou­tine », comme au temps de la guerre froide », narre Amau­ry Brelet, pour Valeurs Actuelles. On apprend bien sûr qu’elle est née en 1980 à Kazan, République du Tatarstan. Fille d’un ingénieur spa­tial et d’une jour­nal­iste, elle suit les pas de sa mère et tra­vaille d’abord pour l’a­gence Rupt­ly à Berlin, après des études à la fac’ de jour­nal­isme de l’u­ni­ver­sité Lomonossov de Moscou (le « MGU »).

Du côté de ses pre­miers col­lab­o­ra­teurs, on joue la carte de la trans­parence, et on rel­a­tivise les accu­sa­tions de pro­pa­gan­disme. Chroniqueur de la chaîne, Jean-Marc Sylvestre, ex-jour­nal­iste de TF1, LCI et i>Télé, mais aus­si du site Atlanti­co, affirme que l’on « dis­ait déjà la même chose de Berlus­coni », en référence à l’homme d’affaires ital­ien, qui avait lancé La Cinq en 1985. Mem­bre du comité d’éthique de la chaîne, l’an­cien min­istre sarkozyste et eurodéputé RN Thier­ry Mar­i­ani assure de son côté que « RT est bien sûr une arme de soft pow­er russe, comme France 24, la BBC et Al Jazeera pour leur pays », car, pré­cise-t-il, « en temps de paix, les chaînes d’info sont tou­jours plus effi­caces que les blindés ».

Déjà des pressions politiques ?

Mais des manœu­vres pour entraver la marche du média, notam­ment de la part du Quai d’Orsay, com­menceraient à cir­culer. Rap­por­tant avoir con­tac­té des jour­nal­istes pour qu’ils intè­grent le comité d’éthique, Xenia Fedoro­va regrette « une pres­sion poli­tique sur les gens qui veu­lent col­la­bor­er avec RT ou en dire « du bien ».

Des blocages se font aus­si à d’autres niveaux. Longtemps la chaîne va être en dis­cus­sion avec les box des opéra­teurs télé­coms. Seul Free va pro­pos­er la chaîne à ses abon­nés, sans con­trepar­tie finan­cière ni d’un côté ni de l’autre. Si l’accord avec SFR ne se fait pas pour des raisons finan­cières, avec d’autres, comme Orange, les raisons sem­blent dif­férentes. En octo­bre 2019, Xenia Fedoro­va sus­pecte de nou­veau « des raisons poli­tiques, pas tech­niques ».

Un caillou dans la botte de l’Élysée

Pour l’heure, cer­taines voix au sein de la majorité tem­po­risent : « Il faut être vig­i­lant, mais il ne faudrait pas dia­bolis­er RT a pri­ori. « Atten­dons de voir leur traite­ment de l’in­for­ma­tion », affirme dans Les Échos la députée LREM Car­o­line Jan­vi­er, qui pré­side alors le groupe d’ami­tié fran­co-russe de l’Assem­blée nationale. Xenia Fedoro­va se défend dans le même arti­cle, présen­tant son média comme une offre d’information « alter­na­tive ». « Je suis de plus en plus scep­tique sur les médias tra­di­tion­nels qui trait­ent tous les mêmes sujets avec des angles iden­tiques. « Le Monde » et « Le Figaro », comme la plu­part des grands médias, pub­lient beau­coup de copi­er-coller des dépêch­es de l’AFP, Reuters ou AP », assure-t-elle.

Mais la rela­tion avec l’Élysée va s’en­ven­imer. Le porte-parole du gou­verne­ment, Ben­jamin Griveaux, com­par­era la chaîne au site ultra­con­ser­va­teur améri­cain Bre­it­bart News et, encore selon Les Échos, « s’a­gace en privé que la chaîne russe ait pu nouer des con­ven­tions de stages avec l’é­cole de jour­nal­isme de Sci­ences Po. » L’en­dogamie doit être protégée.

C’est d’ailleurs à cette péri­ode que le gou­verne­ment pro­pose un pro­jet de loi anti-fake news. Cette loi, qui est adop­tée en lec­ture défini­tive par le Par­lement français en novem­bre 2018, prévoit la mise à con­tri­bu­tion des géants du Net et des pou­voirs accrus du CSA pour lut­ter con­tre la « manip­u­la­tion de l’in­for­ma­tion » en péri­ode élec­torale. Tou­jours pour Les Échos, Fedoro­va prévient : « C’est un pro­jet dirigé con­tre vous, pas seule­ment con­tre nous. Nous sommes un excel­lent pré­texte dans cette affaire. Le plan du gou­verne­ment va bien au-delà de ce qu’ils dis­ent. Qui va décider ce que sont les fake news ? Bien sûr nous allons souf­frir en tant que médias alter­nat­ifs, mais c’est surtout une nou­velle étape dans la réduc­tion de la lib­erté de la presse en France. »

La chaîne des Gilets jaunes

Un évène­ment va faire explos­er l’audience de la chaîne : les Gilets jaunes, fin 2018. L’époque est au live stream­ing sur Face­book et Twit­ter. RT France est l’un des pre­miers médias à l’u­tilis­er. Un an plus tard, en octo­bre 2019, Xenia Federo­va crie vic­toire : « Nous sommes passés devant BFMTV en ter­mes d’abon­nés [à 562 000 per­son­nes, NDLR] à notre chaîne YouTube ». Défa­vorisé par rap­port aux autres chaînes car disponible unique­ment sur Inter­net et cer­taines Free­box, RT France a joué la carte de la viral­ité sur les réseaux soci­aux. Ses reportages en ligne sont deux fois plus vus que l’au­di­ence cumulée du Monde, du Figaro, de L’Obs et du Huff­in­g­ton Post sur le même sujet, selon un rap­port de l’ONG Avaaz pub­lié en mars 2019.

Autre rai­son mécon­nue, selon nos infor­ma­tions : les rédac­teurs en chef sont de toutes ten­dances idéologiques, pour le moins bien­veil­lants devant une telle mobil­i­sa­tion pop­u­laire hos­tile à Emmanuel Macron. Moscou, der­rière, n’y voit à redire : soulign­er les con­tra­dic­tions internes des États occi­den­taux est une vieille tradition.

Reste que sur le ter­rain, les cor­re­spon­dants des chaînes d’information en con­tinu (BFMTV, LCI et France Info) sont la cible de cri­tiques, d’insultes, voire d’agressions durant les man­i­fes­ta­tions. Sur le ter­rain, ils se déploient avec des équipes de sécu­rité. De son côté, RT France mar­que sa dif­férence dans la cou­ver­ture de cette révolte pop­u­laire. Le média russe échappe alors à l’opprobre général envers les médias de la part des Gilets jaunes. Le con­traste est sai­sis­sant. Alors que la majorité du gou­verne­ment refuse d’aller sur les plateaux de la chaîne RT France, les porte-voix de la con­tes­ta­tion sont sou­vent invités.

Lors d’une protes­ta­tion devant le siège de France Télévi­sions à Paris, le 29 décem­bre 2018, les man­i­fes­tants scan­dent « Mer­ci RT ! » quand ils croisent des équipes du média. « Quand j’ai dia­logué avec des “gilets jaunes” venus man­i­fester devant BFM-TV, cela m’a frap­pée qu’ils citent RT par­mi leurs références, racon­tait la direc­trice de la rédac­tion de la chaîne d’information Céline Pigalle au Monde : « À la faveur de ce mou­ve­ment, un média qui a tout juste un an émerge, en se met­tant un peu dans leur roue. » « Sur le ter­rain, dès que je sors mon micro RT, les “gilets jaunes” vien­nent me saluer », nar­rait de son côté le reporter de RT Lucas Léger.

Emmanuel Macron perd patience

Le 31 jan­vi­er 2019, en pleine crise, le prési­dent Macron reçoit cinq jour­nal­istes de rédac­tions nationales. Après avoir passé en revue le début de son man­dat, soudain, il change de ton. Dans Van­i­ty Fair, Romain Born­stein revient sur ce moment : « Entre deux con­sid­éra­tions sur « la détresse économique » et « la légitim­ité de cer­taines reven­di­ca­tions », il dénonce « des influ­ences extérieures » dans le cli­mat de vio­lence actuel, par­le de mil­i­tants rad­i­caux « con­seil­lés par l’étranger » et du tra­vail de sape mené par la « rus­sosphère », ces sites web pro-Poutine.

À l’entendre, les man­i­fes­ta­tions seraient encour­agées, voire attisées, par le média russe qui béné­ficierait d’une audi­ence con­sid­érable. « Ce sont des gens qui achè­tent des comptes sur les réseaux soci­aux, qui trol­lent, lance le chef de l’État. Regardez, à par­tir de décem­bre, sur le traite­ment des mou­ve­ments soci­aux sur Inter­net, ce n’est plus BFM TV qui est en tête, mais Rus­sia Today. » La con­tes­ta­tion angoisse l’exé­cu­tif. Trau­ma­tisé par l’événement – on se sou­vient de l’hélicoptère prêt à exfil­tr­er le prési­dent de l’Élysée –, le Prési­dent fustige la « nui­sance » des médias à son encontre.

« Les ser­vices de ren­seigne­ment ont alerté sur le rôle de ce média alors dirigé par Xenia Fedoro­va », rap­porte Médi­a­part, citant une note de la DGSI sur les ingérences russ­es lors des élec­tions européennes de 2019. Selon le ser­vice, les médias russ­es fran­coph­o­nes (RT France et Sput­nik) con­tribuent « à la mise en œuvre de l’a­gen­da poli­tique du Krem­lin », en cher­chant « à accroître la défi­ance des citoyens » vis-à-vis des insti­tu­tions nationales et européennes par « un traite­ment biaisé de l’in­for­ma­tion et l’am­pli­fi­ca­tion de fauss­es rumeurs ».

Pour­tant, les insti­tu­tions sont loin de rester pas­sives pen­dant cette péri­ode. Ain­si, le CSA va à de nom­breuses repris­es appel­er à la « respon­s­abil­ité des médias » – en visant directe­ment RT France. « Le Con­seil supérieur de l’au­dio­vi­suel met en garde con­tre toute dif­fu­sion com­plaisante, déséquili­brée ou insuff­isam­ment véri­fiée d’im­ages et de com­men­taires qui attis­eraient les antag­o­nismes et les oppo­si­tions », écrivait-il. Un mem­bre du Con­seil ira même jusqu’à dire que RT France est une plate­forme ouverte à l’expression de la haine anti­sys­tème.

La réplique de Xenia Fedoro­va ne se fait pas atten­dre : « Il est plus facile de trou­ver des enne­mis de l’ex­térieur pour les ren­dre respon­s­ables des dif­fi­cultés de la France. Mais RT France n’est pour rien dans la colère des Gilets jaunes ». Jusqu’à sa fer­me­ture, les détracteurs de la chaîne repren­nent alors cet argu­ment du CSA affir­mant que la chaîne donne une « mau­vaise image de la France à l’étranger ».

L’UE et le gouvernement à la manœuvre pour fermer RT

La guerre rus­so-ukraini­enne son­nera le glas des médias russ­es en France. Le 1ᵉʳ mars 2022, les Vingt-Sept don­nent leur feu vert pour que les deux médias financés par l’État russe, Rus­sia Today et le site Inter­net Sput­nik, soient désor­mais inter­dits de dif­fu­sion dans l’Union européenne.

« Nous inter­dirons au sein de l’U­nion européenne la machine médi­a­tique du Krem­lin : le média d’É­tat Rus­sia Today et Sput­nik ain­si que leurs fil­iales ne seront plus autorisés à répan­dre leurs men­songes pour jus­ti­fi­er la guerre de Pou­tine et semer la divi­sion au sein de l’Union », expli­quait la prési­dente de la Com­mis­sion européenne, Ursu­la von der Leyen. Mais ce n’est pas tout, et la suite est impor­tante à soulign­er. « Nous dévelop­per­ons des out­ils pour inter­dire cette dés­in­for­ma­tion tox­ique et l’éloigner de l’Europe. »

Prob­lème pour l’UE et le gou­verne­ment français : le paquet ini­tial de sanc­tions inter­dit seule­ment la dif­fu­sion des con­tenus de RT dans l’Union européenne, et non leur pro­duc­tion elle-même – la France est le seul État mem­bre de l’UE à héberg­er une fil­iale de RT sur son sol. RT France passe alors en mode survie, con­tin­u­ant de pro­duire et de dif­fuser des con­tenus, con­sulta­bles mal­gré l’interdiction via un réseau privé virtuel (VPN).

Une fermeture sans décision de justice

Les autorités français­es ne lâchent pas l’af­faire. Un nou­veau paquet de sanc­tions, en décem­bre 2022, prévoit un « gel des avoirs » de plusieurs entités russ­es, par­mi lesquelles « ANO TV Novosti », mai­son mère de RT France. Par ric­o­chet, le média voit à son tour ses avoirs gelés. « Ce sont près de cent salariés et env­i­ron une cinquan­taine de jour­nal­istes qui bas­culeront prob­a­ble­ment dans le chô­mage », s’émeuvent dans un com­mu­niqué les sec­tions FO (Force ouvrière) et SNJ (Syn­di­cat des jour­nal­istes) de RT France. S

Xenia Fedoro­va annonce la fer­me­ture de son média sur X le 21 jan­vi­er, dénonçant « cinq années d’acharne­ment » de la part « des autorités au pou­voir ». Dans les médias cen­traux, on exulte. Le 23 jan­vi­er 2023, dans Libéra­tion, Thomas Legrand se réjouit de la fer­me­ture de RT, présen­tée comme une « arme de guerre ». À l’en croire, « la chaîne n’avait plus rien à voir avec le jour­nal­isme, dont l’objectif, même pour la presse d’opinion, est de com­bat­tre la pro­pa­gande. Cette machine a plus à voir avec l’industrie d’armement qu’avec celle de l’information », écrivait-il.

Rares sont ceux à s’être émus de l’at­teinte man­i­feste à la loi de 1881 sur la lib­erté de la presse. En principe, le pou­voir exé­cu­tif français, encore moins l’UE, n’a le droit d’interdire un pro­pos a pri­ori, avant pub­li­ca­tion. Impos­si­ble de fer­mer d’autorité un média, fût-il lié à un État, sans se don­ner la peine d’évoquer une déci­sion judi­ci­aire et d’incriminer tel ou tel pro­pos au regard de la loi.

Or, depuis le début de la prési­dence Macron, les atteintes à la lib­erté de l’information sont une mar­que du bloc cen­tral, tou­jours sous le cou­vert de nobles inten­tions. Loi « Fake news » de 2018, loi Avia con­tre la haine en ligne, si lib­er­ti­cide qu’elle fut cen­surée par le Con­seil con­sti­tu­tion­nel en avril 2020. Et alors qu’é­tait pro­longé l’é­tat d’urgence san­i­taire, le pou­voir macro­niste instal­lait la Com­mis­sion Bron­ner (2021), entre autres chargée de la lutte con­tre la haine en ligne et de dés­in­for­ma­tion. Ce mou­ve­ment de cen­sure, via l’UE ou l’exé­cu­tif français, n’a cessé de s’accentuer.

La dynamique d’ensem­ble ne peut être niée : à tra­vers Xenia Fedoro­va, c’est CNews et Vin­cent Bol­loré qui sont ciblés. Une affaire qui en rap­pelle une autre : C8, pro­priété du même Bol­loré, a déjà fait les frais d’une cen­sure en 2024, par non-recon­duc­tion de sa fréquence TNT par l’Ar­com. « Celui qui était visé, c’était moi, à tra­vers Cyril Hanouna », com­men­tait durant la com­mis­sion sur l’au­dio­vi­suel pub­lic le patron. CNews, dont l’autorisation d’émettre sur la TNT a été renou­velée au même moment pour dix ans, pour­rait-elle devoir fer­mer égale­ment ? « Tout est pos­si­ble », répondait Vin­cent Bol­loré, tou­jours devant les parlementaires.

Rodolphe Cart

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