Une campagne de dénigrement tous azimuts vise Xenia Fedorova, ex-directrice générale du média russe RT France, qui travaille désormais pour le groupe Bolloré. Comme son ancienne chaîne, interdite de diffusion sans procès, celle-ci est confrontée au tribunal médiatique. Ses détracteurs font d’une pierre deux coups, s’attaquant au milliardaire et à Moscou.
« Essayer d’imposer la censure sous couvert de lutte contre la désinformation est une conception très préoccupante du pluralisme » : ce 27 mai, Xenia Fedorova répondait aux propos de Maud Bergeon. Plus tôt dans la journée, au sortir du Conseil des ministres, la porte-parole du gouvernement avait dénoncé les « propos très graves » tenus sur CNews par l’ancienne directrice de RT, notamment ceux accusés « d’inverser les responsabilités dans la guerre en Ukraine ».
48 heures plus tôt, Ariane Chemin et Yvanne Trippenbach sortaient un portrait pour Le Monde. Avec une révélation : étaient présents lors d’un déjeuner de l’Institut de l’espérance, un think tank d’inspiration chrétienne créé en avril 2025 – entre autres – par Vincent Bolloré, le nouveau conseiller spécial de Jordan Bardella, François Durvye, quelques piliers du groupe Vivendi comme Arnaud de Puyfontaine, le général Pierre de Villiers, ex-chef d’État-major des armées, Xenia Fedorova et… « une ministre du gouvernement ». La ministre de l’Agriculture Annie Genevard sera identifiée quelques heures plus tard. Selon France Inter, le Premier ministre Sébastien Lecornu lui a téléphoné le 27 mai, « pour des explications ».
Ces dernières semaines, il était impossible de manquer le tir de barrage médiatique ayant mené à cette réaction de l’exécutif. Sur X et dans la presse, influenceurs et journalistes ont dénoncé comme un seul homme la présence de Xénia Fedorova dans les médias du groupe Bolloré, dont elle serait la protégée.
Mais derrière leur cabale médiatique visant une jeune femme, les enjeux sont considérables : la lutte informationnelle et le statut des médias internationaux bien sûr, mais aussi la censure croissante des médias venue de l’Union européenne et de l’exécutif, la pression exercée sur l’ARCOM, et la possible suppression d’une chaîne de télévision à la veille des élections de 2027. Récapitulons.
Un retour en 2025 sous le feu des critiques
Janvier 2025. Deux ans après l’arrêt de la chaîne RT France, Xenia Fedorova fait son retour médiatique, à l’occasion de la sortie de son livre Bannie (éd. Fayard, 2025). Les médias dominants la retrouvent et critiquent alors vertement ce come-back non désiré :
« Chevelure brune tombant en cascade sur les épaules, sourire en coin, elle intervient désormais chaque jeudi dans l’émission L’Heure Inter sur CNews », relève Le Monde, la qualifiant de « nouvelle égérie du groupe Bolloré ».
Fedorova publie aussi rapidement des tribunes dans Le JDNews et signe une minisérie diffusée en début d’année sur C8 et CNews, « Lumières orthodoxes », sur des lieux de culte en France et en Europe.
Franceinfo s’interroge immédiatement sur l’indépendance desdits médias, évoquant bien sûr une « ligne éditoriale prorusse » et une « propagande sans filtre du Kremlin » dans l’ancien média qu’elle a dirigé. Yann Barte, ancien journaliste pour France 5 et désormais pour Franc-Tireur, commente :
« Formée au sein du Kremlin médiatique de son mentor Margarita Simonian (la big boss russe ultranationaliste de la maison mère RT), elle a orchestré l’expansion francophone du bras médiatique de Poutine […], elle compense par un sens affûté de la mise en scène et une équipe de fidèles, souvent russophones, rodés aux subtilités du storytelling poutinien : nier le massacre de Boutcha, glorifier la milice Wagner, justifier l’invasion en Ukraine ».
Fedorova, victime expiatoire
Simon Blin, dans Libération, parle de la « lointaine cousine russe » dans « la famille bolloréenne ». Même chose du côté de Télérama qui explique qu’embaucher Xenia Fedorova revient à « assurer la promotion de Poutine ». De son côté, le média « indépendant » d’extrême gauche StreetPress – que l’on sait financé par Soros et l’UE – dénonce « quelque chose de cynique et paradoxal dans le fait de défendre en surface la liberté d’expression tout en attaquant en sous-main en justice des chercheurs qui enquêtent sur RT. » La palme revient à une émission en ligne du média Arrêt sur images : l’essayiste Elena Volochine et le journaliste pour L’Express et LCI Jean-Dominique Merchet y commentent ce retour. Pourquoi inviter un « platiste pour qu’on discute de savoir si la terre est plate ou pas ? », ironise la première. De son côté, Merchet s’en tient à dire qu’il ne l’« interviewerait pas pour son journal ».
Bien sûr, Xenia Fedorova s’est défendue. Dans un entretien à La Croix en mars 2025, elle présentait son ancien média comme une « source alternative d’opinion, différente des médias mainstream français ». Elle revient aussi sur son livre Bannie (Fayard, 2025), dénonçant les contradictions des démocraties occidentales. Alors que l’Europe se fait la championne des principes fondamentaux (libertés diverses, droits de l’homme, etc.), la réalité semble s’éloigner chaque jour davantage des discours officiels. Victime expiatoire de la guerre « hybride » que se livrent Bruxelles et Moscou, RT France a été sacrifiée sur l’autel de la lutte contre l’« ingérence étrangère ». Xenia Fedorova mentionne les attaques répétées et sans fondement d’Ursula von der Leyen, qui assurait que RT était un instrument de « désinformation » de la Russie. Pourtant, aucune faute avérée n’a pu être démontrée par l’ARCOM, souligne-t-elle. Un média a donc été sanctionné sans procès, dans le silence assourdissant de la profession. « La France se réclame d’une presse libre, mais dans les faits, elle s’aligne de plus en plus sur un modèle où seules certaines narrations sont autorisées », a‑t-elle fustigé dans un entretien accordé à Breizh-info.com.
En tout cas, en 2025, elle retrouve auprès des médias de Vincent Bolloré une liberté qu’elle n’avait plus ailleurs. « Ils n’ont pas peur d’avoir un point de vue différent de ce qu’on voit habituellement en France », affirme-t-elle dans un entretien à Challenges.
Il faut abattre la partisane Fedorova
Mais rien n’y fait : chacune de ses tribunes ou prises de parole est attaquée, jusqu’au mois de mai 2026 où la machine va s’emballer.
Le 24 avril, un article de La Lettre écrit que le rédacteur en chef du JDD, Raphaël Stainville, a rédigé le livre Bannie de Xenia Fedorova. Celle-ci relativise, soulignant l’avoir remercié dans son essai. Mais dans la foulée, le général Bruno Clermont (2R), consultant défense sur CNews depuis quatre ans, l’accuse sur LinkedIn d’avoir orchestré son éviction (officielle le 16 mars 2026) en raison de ses propos hostiles à l’attaque de l’Ukraine par la Russie et favorables aux frappes américaines contre l’Iran. Le commentateur médias Clément Garin (85 000 abonnés) reprend la balle au bond sur X le 2 mai, avant d’ajouter que le journaliste de Valeurs actuelles Victor Eyraud aurait lui aussi été écarté de CNews et Europe 1 après avoir contredit Xenia Fedorova à l’antenne au mois d’avril.
Le 11 mai, c’est au tour de Yann Barthès dans Quotidien. Durant l’émission, Paul Gasnier, qui avait récemment interviewé le président ukrainien Zelensky, consacre l’entièreté de sa chronique à la présenter comme une « propagandiste du Kremlin » diffusant les « éléments de langage de Poutine ». Du côté de la presse écrite, le 12 mai, encore Thomas Legrand, dans Libération, débute ainsi son édito :
« On sait maintenant avec certitude que la bollosphère n’est pas seulement au service de la soumission de la droite à l’extrême droite française, mais qu’elle est aussi une officine de propagande russe. »
Fedorova fustige la corruption à Kiev, le Quai d’Orsay s’indigne à son tour
Le 13 mai, Xenia Fedorova ne recule pas et publie une tribune dans Le JDNews intitulée « La corruption, grand tabou de l’aide européenne ». Quelques mots qui vont provoquer la réaction des institutions. Le compte X “French Response” du ministère français des Affaires étrangères saute à son tour sur l’occasion. Sans contester l’accusation de corruption en Ukraine, il s’en tient à dire que des « contre-pouvoirs existent pour enquêter sur les manœuvres ».
En Ukraine, quand il y a suspicion de corruption, cela déclenche enquêtes et poursuites. Les contre-pouvoirs font leur travail.
Chez certains voisins (🇷🇺🤫), le système est plus simple : pas de scandale quand il n’y a plus personne pour enquêter. https://t.co/PloMtaIyey
— French Response (@FrenchResponse) May 15, 2026
On retrouve aussi des réactions de différents journalistes, influenceurs ou chroniqueurs de télévision pro-Kiev. Parmi eux, Aurélien Duchêne demande : « D’où vient l’argent envoyé à Xenia Fedorova ? » Les menaces visant la présence de la journaliste en France apparaissent aussi : Alla Poedie tweete un laconique « fais tes valises, Fedorova ». Chroniqueuse pour LCI avant d’en être écartée, la « passionaria de l’Ukraine » s’est illustrée par plusieurs dérapages en direct, insultant le général français Nicolas Richoux de « minable troll russe », ou encore en expliquant à la reporter Anne Nivat qu’elle « aura sa médaille du Kremlin ».
Valérie Hayer saisit l’ARCOM
Mais la réaction la plus vive vint de la cheffe des eurodéputés du parti “Renew Europe”, Valérie Hayer. Le jour même de la parution de la tribune, elle saisit l’Arcom, l’autorité de régulation de l’audiovisuel, dans un courrier révélé par France Inter, après des propos tenus sur CNews et Europe 1 qu’elle qualifie de « propagande » prorusse. Selon elle, Xenia Fedorova bénéficie « d’une exposition régulière sur des médias audiovisuels français relevant de son contrôle ». Elle demande donc à l’autorité de régulation de l’audiovisuel « d’examiner si ces interventions répétées sont compatibles avec les obligations d’honnêteté » et « d’évaluer les conditions éditoriales dans lesquelles ces propos sont diffusés sur CNews ou Europe 1 ».
Le processus de délégitimation de la parole de Xenia Fedorova, à qui l’on refuse le statut de journaliste, est parvenu à maturité. Sans que quiconque s’interroge sur le travail des journalistes de médias publics à l’étranger, y compris ceux de l’audiovisuel français, en Chine, en Afrique ou ailleurs, ou d’Euronews dans l’ancien bloc soviétique. Un procès médiatique en ingérence à géométrie variable ?
Depuis des années, Xenia Fedorova propage la propagande d’un État, la Russie, soumis à des sanctions européennes.
La liberté d’expression n’exclut pas les médias de l’audiovisuel français, y compris privés, de répondre à leurs obligations. Or, CNews et Europe 1, via les propos… pic.twitter.com/vivQ83B04r
— Valérie Hayer (@ValerieHayer) May 13, 2026
Mais ce n’est pas fini. Le 20 mai paraît une seconde tribune de Xenia Fedorova, intitulée « Liberté d’expression ». Le même jour, L’Express et Franc-Tireur sortent tous les deux un article à charge sur la journaliste. Jamais deux sans trois, Le Point n’est pas en reste avec la chronique de Sophia Aram, qui tacle : « le souverainisme s’efface devant l’ingérence russe ».
Le lendemain de la publication de la tribune sur X, on retrouve d’autres personnalités bien connues qui s’en prennent à Xenia Fedorova, dont l’eurodéputée et secrétaire nationale du parti Horizon Nathalie Loiseau, qui s’est pourtant récemment fait remarquer pour avoir diffusé une fake news à l’encontre de Jordan Bardella.
Les élites ont en effet de quoi être désemparées, ayant cru avoir neutralisé la menace Fedorova dès le début de la guerre. « Jusqu’à présent, Philippe de Villiers était le seul militant prorusse identifié dans la sphère intime de Bolloré », s’alarment aussi les journalistes du Monde dans leur article du 25 mai : passant de deux à trois conjurés, le complot prend des dimensions alarmantes ! Mais le plus intéressant dans l’article du Monde est ailleurs : Chemin et Trippenbach rapportent que le Quai d’Orsay est gagné par l’angoisse médiatique : « une note interne que Le Monde a pu consulter détaille l’alignement des positions de Fedorova avec les discours officiels du Kremlin sur l’Ukraine, l’OTAN et l’Europe ». Un discours qu’il faut faire taire à tout prix.
Pour cela, l’accusation de « propagandiste » est ressassée en boucle par tous les détracteurs de la jeune femme. « Madame Fedorova est une propagandiste patentée qui sert de relais à la désinformation du Kremlin », déclarait ainsi ce 29 mai Jean-Noël Barrot sur France Inter. Ironie de l’histoire : la répétition est justement l’une des techniques les plus efficaces de la propagande. Il n’en faudrait pas davantage pour légitimer une nouvelle loi sur les ingérences étrangères, promise par Emmanuel Macron avant la présidentielle 2027.
Rodolphe Cart
À retrouver bientôt sur l’OJIM, le portrait de Xenia Fedorova.

